Une utopie au Texas

Après La ballade silencieuse de Jackson C. Frank, le nouveau roman de Thomas Giraud, Le bruit des tuiles, s’attache à une autre figure de perdant magnifique. En 1855, à côté du village de Dallas, des colons français inspirés par le fouriérisme lancent une expérience de vie communautaire. L’utopie vire très vite au désastre, mais Le bruit des tuiles se concentre sur ses résonances chez deux personnages, Victor Considerant, son inspirateur, et Leroux, un modeste cultivateur.


Thomas Giraud, Le bruit des tuiles. La Contre Allée, 300 p., 18,50 €


Ingénieur et polytechnicien, Victor Considerant fait la promotion des théories de Fourier et s’attelle à la concrétisation de ces phalanstères où vivraient des communautés idéales. Considerant enchaîne les conférences pour défendre son projet de vie collective au Texas, où les terres sont peu chères. Il essaie de prévoir tous les détails. Il veut que ce soit sérieux, se méfie de l’enthousiasme. Après beaucoup d’hésitations, il s’arrête sur le nom de Réunion qui « ne vibrait pas du tout […] En revanche c’était rassurant ». À Clermont et ailleurs, il parle calmement, choisit des mots qui « ne doivent pas se mélanger au risque de tomber comme on tombe d’un cheval monté à plusieurs, comme ces tuiles qui tombent car mal posées sur des murs trop instables, construits trop vite », écrit Thomas Giraud. Il ne souhaite dans un premier temps qu’un nombre limité de colons, posés, compétents, rationnels. Dans son esprit, « Réunion est une belle architecture de papier qui fonctionne déjà à plein régime ». Pourtant, dès le départ du Havre, la réalité lui saute à la figure : les colons sont trop nombreux, pas aussi organisés qu’il voulait, pas comme il avait prévu.

Parvenu enfin à Réunion, il s’y sent trop « serré », volé. Il désirerait une colonie plus vaste, immense, à l’échelle des rêves de Fourier et des siens propres. La matérialisation de ses idées ne l’intéresse plus tant que ça. Il est déçu. Surtout par les colons, « les autres ».

Thomas Giraud, Le bruit des tuiles

La Reunion Tower à Dallas

Si la naïveté et l’idéalisme du Victor Considerant historique sont relevés par ses contemporains, Le bruit des tuiles est bien un roman, dans lequel Thomas Giraud coupe, élague, condense, resserre : condamné par contumace pour sa participation à la journée révolutionnaire du 13 juin 1849, Victor Considerant, exilé, ne pouvait rentrer en France, il ne pouvait donc pas plus délivrer une conférence à Clermont qu’embarquer au Havre ; loin d’être un maçon insouciant montant sans plan des murs ajustés après coup, son père était professeur de rhétorique ; les colons n’ont pas traversé tout le continent depuis New York, mais ont débarqué à Houston ; en réalité, sa femme l’a accompagné et ne fut pas renvoyée sans ménagement chez elle à Besançon, etc.

Le sens de l’expérience de Réunion ne pouvait sans doute se chercher dans les seuls faits, même si le récit suit la trame générale de l’aventure historique : les difficultés avec les voisins américains, esclavagistes et peu scrupuleux, l’inexpérience des colons, le manque d’ombre et de protection contre le vent, la sécheresse en été, le gel en mai, les nuages de sauterelles, et l’incompétence générale de Considerant s’agissant des questions pratiques.

Cette tentative de société idéale sur des terres « vaines, inutiles, stériles et pouilleuses » prend une dimension mythique, mêlée d’ironie – sur le bateau qui traverse l’Atlantique, Considerant est surnommé « Moïse » par ses compagnons. Le bruit des tuiles est un roman sur l’amour des idées, sur les mots, ces mots « devenus avec le temps des coquilles vides, puis avec le temps moins que ça, des mensonges », sur l’adéquation des idées à la réalité, sur la capacité des mots à dire la réalité. Thomas Giraud épure, allège l’intrigue comme son écriture, pour approcher l’essence d’un homme aussi ridicule par son action concrète – « les idées de Considerant étaient généralement mauvaises et de toute façon on ne pouvait pas compter sur lui pour le moindre petit coup de main », finissent par juger les colons – que grand par ce qu’il a imaginé et mis en œuvre. L’échec le laisse à la fois tragique et mesquin : il écrit un livre pour expliquer que ce n’est pas sa faute.

Thomas Giraud, Le bruit des tuiles

Le bruit des tuiles invente aussi les sociétaires ordinaires, ces figures opaques de l’Histoire sur lesquelles on ne sait rien ou pas grand-chose. Avec humour souvent, avec sensibilité toujours, le récit montre en quoi l’expérience a pu les atteindre. Quelques figures frappent. Les Loubot, contestataires feignants qui veulent montrer de quoi ils sont capables en construisant leur propre maison, c’est-à-dire de « pas grand-chose » : une cabane branlante. Condorcet est là pour « prendre du bon temps » et raconte comme une parabole l’histoire de ses parents, paysans que le passage de sauterelles transforme en couple biblique. Frick le Suisse veut être enterré avec la terre de son pays et s’inquiète : « et nos morts, on les mettra où ? » ; « Celui-là » cherche une rédemption à son passé violent.

L’intrigue se noue cependant essentiellement autour de trois personnages : Réunion, ce rectangle de terre sèche qui a porté pendant cinq ans une fragile utopie, Considerant lui-même, et Leroux, le seul de la colonie à s’y connaître vraiment en agriculture. Et qui sait donc en arrivant que rien ne poussera, mais reste pourtant et plante avec acharnement. Les deux personnages n’interagissent quasiment pas, tout se joue dans leur rapport à la colonie. L’un est l’envers de l’autre : Leroux est silencieux, compétent et n’a pas besoin de certitudes pour agir. Prenant Réunion telle qu’elle est, il y trouve ce qu’il était venu chercher : la liberté.

Thomas Giraud, Le bruit des tuiles

Thomas Giraud © Jérôme Blin

Leroux gagne sa liberté dans l’absence de contraintes. Il travaille dur au Texas, y vit plus pauvrement qu’en France, mais là où tout est perdu dès le début, où les mauvais choix de Considerant comme l’action collective le délestent de toute responsabilité personnelle, il n’a pas de comptes à rendre. Pas plus d’obligation de réussite que de crainte de l’échec. Il n’a plus à maintenir la ferme ancestrale. Personne ne le juge. « Il aimait les matins ici, cette liberté sidérante d’avoir le temps et d’être le seul maître du moment où il se déciderait à faire quelque chose, voire ne rien faire. Regarder ou fermer les yeux. Être le seul à choisir ». Leroux reste le dernier à Réunion ; si l’expérience communautaire a vécu, elle n’a pas été vaine. Sortie de la froideur des plans de Considerant, elle a touché des hommes.

Le bruit des tuiles est un roman épuré, subtil, où le lyrisme ne fait qu’affleurer, distillant une intensité sourde – par la précision, le rythme de la langue – à la patience et à la musicalité de la nature ou de la pensée, des oiseaux, des fumées en hiver, du vent sur un plateau aride. Des rêves d’un monde meilleur et partagé. De ce qui paraît dérisoire mais se révèle précieux, suggérant que l’échec n’est dépourvu ni de sens ni de valeur, que le dépouillement peut être un moyen d’approcher la vérité, aussi bien dans l’émancipation que dans l’entreprise romanesque.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Sébastien Omont

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