Les souffrances du passé

Éric Vuillard place l’expérience de l’histoire au cœur de son travail. Sa langue met à vif des souffrances du passé qui sont demeurées les nôtres. Il parle des effets sur les corps et les esprits des agressions tant du colonialisme (Conquistadors, 2009 ; Tristesse de la terre, 2014) que de la monarchie (14 juillet, 2016) et dans son dernier ouvrage paru, de la misère à la fin du Moyen-Âge (La Guerre des pauvres, 2019). Sous sa plume, la part de chair, de voix, d’odeurs et d’émois du passé remonte jusqu’à nous par des courts circuits de mots qui d’habitude ne se côtoient pas. 


Éric Vuillard, La guerre des pauvres. Actes Sud, 80 p., 8,50 €


La guerre des pauvres est centrée sur les écrits et paroles de Thomas Müntzer (1489-1525),  « un prêtre », explique Lucien Febvre dans sa biographie de Luther (1928), « un illuminé qui s’appuyant sur les artisans et de préférence sur les drapiers avait tenté d’établir à Zwickau [dans l’actuelle Saxe]  un “royaume du Christ” sans roi, sans magistrat, sans autorité spirituelle ou temporelle, sans loi non plus, ni Église, ni culte, et dont les libres sujets, ressortissants directement de l’Ecriture éprouveraient les bienfaits d’un communisme dont le rêve édénique hantait les esprits simples. »

Inspiré directement par Martin Luther, Müntzer mobilise les paysans d’Allemagne au nom d’un absolu dont Éric Vuillard décrit la flamboyante et utopique radicalité. Il n’y va pas en effet par quatre chemins : « il s’exprime de manière impulsive et sans ordre, il suit le fil brûlant de son désir. Il a faim et soif, horriblement, et rien ne peut le rassasier, rien ne peut étancher sa soif ; il dévorera les vieux os, les branches, les pierres, les boues, le lait, le sang, le feu. Tout. » « Il faut tuer les souverains impies », écrit-il à l’électeur Frédéric.

Éric Vuillard, La guerre des pauvres.

Hyeronimus Bosch, Le portement de croix (entre 1510 et 1535)

Éric Vuillard engage par son écriture à s’inscrire dans la trame du récit en accrochant le lecteur à des points qui lient entre elles plusieurs fibres de l’expérience historique tout entière condensée dans des moments singuliers. Ces nœuds sont les mots des acteurs, soit directement repris, soit imaginés par l’écrivain à partir d’une restitution de leur contexte et en référence à des images du passé qui ont encore du sens pour nous aujourd’hui. Enchaînant ses propres mots avec ceux de Münster, Vuillard s’emploie à faire saisir combien le verbe intransigeant de l’anabaptiste conduit tout droit à la confrontation sans médiation et donc sans issue. Le père de la Réforme s’était pourtant employé à tempérer l’incendie en plaidant pour une conciliation entre les princes et les révoltés. Mais il était trop tard et Luther ne fut pas entendu. L’immense jacquerie, qui enflamma une grande partie de l’Allemagne, sombra dans l’impasse habituelle où mènent les coups d’épée des puissants et les imprécations sans programmes, ni ouvertures au compromis, des protestataires déchaînés.

Vuillard livre une lecture très picturale de ce drame qu’Engels en 1850 appela La guerre des paysans en Allemagne. Se profilent ainsi, en arrière-plan du texte, les tableaux de ces temps de souffrances populaires intenses. Les peintures de Brueghel (1525-1569) ou de Bosch (1453-1513) habitent ici en filigrane les écrits, paroles et actions d’un Thomas Müntzer tout entier pris dans la tension entre la violente espérance chrétienne et la non moins violente condition paysanne de l’époque. L’écrivain en vient même à imaginer que le retour à la paix ait pu être inspiré à Philippe de Hesse par le peintre chinois Shen Zhou qui, à Cathay, au même moment, en 1504, peignait des oranges et des chrysanthèmes… « Et si on se fout que le peintre chinois des rocailles et des oiseaux ait eu ou non quelques mystérieuses parenté d’âme avec le landgrave de Hesse, les fantaisies sont pourtant une des voies de la vérité. »

C’est ici sans doute que la littérature peut offrir à l’histoire des échappées et lui offrir de nouvelles perspectives. Éric Vuillard bondit d’une image à l’autre mais sans jamais négliger le document, la source de son élan littéraire. Il sélectionne ce qui peut synthétiser une attitude, la porter à incandescence par une écriture qui donne à voir dans le choc de l’émotion ; mais sans déplier ni expliciter le signe, comme le ferait la discipline historique ou anthropologique. Son écriture fictionnelle est dense en ce qu’elle cherche un effet de signification à travers des élaborations narratives à forte puissance évocatrice, là où les sciences sociales entendent expliquer dans de longs commentaires analytiques. La condensation et le déploiement sont-ils incompatibles ? Certes non !

Éric Vuillard, La guerre des pauvres.

Eric Vuillard © Jean-Luc Bertini

Vuillard, toutes tripes dehors, nous fait comprendre, avec La guerre des pauvres, la grande différence entre un Luther porté par son retour érudit aux Écritures et un Müntzer qui se veut, sans la médiation de l’exégèse, en prise avec un Dieu qui commanderait directement ses actions. La distinction entre ces deux types d’attitudes reste éclairante pour notre contemporain. Et ce n’est pas un des moindres mérites de ce livre que d’interpeler notre présent, mais sans jamais y faire référence, sur les excès dangereux qui l’habitent. Ceux qui confondent leurs voix avec des entités qui porteraient leurs colères (Dieu, le Peuple) sans la médiation du débat, de la loi, de l’équilibre des pouvoirs, disent certes une souffrance mais ne lui offrent aucune issue. Vuillard interroge ainsi subrepticement et entre les lignes, au-delà du cas quasi légendaire de Thomas Müntzer, l’utopie de l’intransigeance exaltée jusqu’à la violence stérile. « Les querelles sur l’au-delà portent en réalité sur les choses de ce monde. C’est là tout l’effet qu’ont encore sur nous ces théologies agressives », souligne un écrivain qui, dans toute son œuvre, s’efforce d’éclairer l’aujourd’hui par l’hier avec la puissance d’un style habité, parfois trop systématiquement, par le démon de l’analogie fulgurante.

Comme le développe avec lucidité un récent numéro de la Revue d’histoire moderne et contemporaine dans un dossier intitulé « l’écriture de l’histoire : sciences sociales et récit » (n° 65-2, avril-juin 2018), la mise en fiction de documents historiques est une mise en récit qui entend nous rapprocher des producteurs de paroles, d’écrits et, plus largement, de signes d’une époque. A ce jeu, l’écrivain se donne la liberté de réduire à sa guise les écarts temporels, spatiaux et aussi sociaux que l’histoire et, plus largement, les sciences sociales creusent nécessairement en délimitant des « instances », des « champs », des catégories et des classes alors que, dans la vie effective, un flux constant superpose  ces cases et segments et les entremêlent en un mystérieux moirage d’images, d’idées et de sentiments. Ce sont ces alliages que la littérature tente de mettre au jour d’un coup là où, à l’inverse, l’histoire et l’anthropologie savantes les détordent pour donner à chacun des torons du réel, par définition fermement tressés, une sorte d’autonomie signifiante.

Si, comme le souligne Vuillard « les mots sont une convulsion des choses », alors l’écriture fictionnelle et l’écriture savante se doivent, chacune à leur manière, de capter toute l’épaisseur de cette transe du réel. Ce livre y invite avec force.

Alban Bensa

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