Cas d’histoire

Travailler la mémoire

Revues Histoire Voici la septième livraison de la revue Mémoires en jeu qui dans son premier numéro définissait l’origine de son projet, son contour et le type de contributions qu’elle accueillerait de cette manière : « Les mémoires sont de moins en moins partagées. Nombre d’entre elles nourrissent des replis identitaires… Elles sont régulièrement instrumentalisées comme de nouvelles armes. [Pour notre revue ] entretenir des liens entre les mémoires,… est un engagement, un positionnement critique et un pari multidirectionnel, multiculturel et multidisciplinaire qui se veut être l’espace d’expression d’un groupe ouvert… C’est avant tout le projet d’un collectif… d’ampleur internationale… en majorité composé d’universitaires et d’intellectuels, [mais ayant] pour souci d’accueillir des initiatives venant d’autres horizons. »

Le n° 7 répond bien à ce programme avec une rubrique d’ « Actualités » très variée et un « Dossier », dirigé par Luba Jurgenson, qui, posant la question suivante : « La mémoire se fond-elle dans le paysage ? », réunit des contributeurs venus de domaines variés.

La section « Actualités » offre des articles sur des livres (Le Collier Rouge de Jean-Christophe Rufin, Attendez-moi au métro République d’Hanna Ayalti…), sur des films ou des séries (Les gardiennes, La révolution silencieuse, Un village français), sur des colloques récents (les Sonderkommandos, Édouard Glissant), sur des expositions. Dans la section « Varia », la question de la mémoire prend un tour psychologique avec une interview/portrait de l’italienne Elena Curti, âgée de 95 ans : elle est la dernière survivante du convoi d’inconditionnels fascistes qui transportait Mussolini vers la Suisse en 1945 et la fille illégitime du Duce. La pauvreté de son témoignage et la banale grotesquerie de sa personnalité intriguent.

Le « Dossier » de la revue, fort d’une quinzaine de contributions, s’intéresse, lui, à des paysages conservant les traces ou le souvenir d’événements qui s’y sont déroulés. Les articles portent principalement sur des lieux d’Europe et de l’ex-URSS ; les moments de l’histoire qui les ont modifiés durablement ou non sont presque tous des guerres et des massacres (le premier conflit mondial avec son utilisation des barbelés, l’extermination des juifs, les exécutions ou emprisonnements staliniens, les migrations forcées de la Mitteleuropa, le Débarquement). Un seul essai porte sur un changement du paysage dû non à un conflit mais à un accident industriel, celui de Tchernobyl, tandis que deux études échappent au tropisme européen du « Dossier » en étudiant l’une les « paysages-mémoires » du Cambodge, l’autre ceux de l’Argentine, avec des lieux presque sans vestiges (rizières, rivières ou océans) mais où disparurent des milliers de victimes.

Les articles du numéro, de petite longueur et élégamment illustrés, suscitent la réflexion et l’imagination. Le paysage, avec ses traces (visibles ou non), y apparaît non comme un objet mais comme un tissu de relations qui intéresse un grand nombre de disciplines, lesquelles l’éclairent chacune. Bref, tout le matériel rassemblé dans ce numéro de Mémoires en jeu s’adresse autant à l’esprit rigoureux qu’à l’esprit rêveur – si cette différence possède une quelconque pertinence. C. G.

Le n° 7 de Mémoires en jeu édité chez Kimé est disponible en librairie ou directement sur le site de la revue.

« L’histoire est-elle une littérature comme une autre ? »

Revues Histoire La parution récente de plusieurs romans se situant à la frontière de la discipline historique invite à reprendre à nouveaux frais la question de l’écriture de l’histoire et de ses rapports à la littérature. En témoignent de nombreuses publications et l’expérimentation de nouvelles formes d’écriture par quelques historiens qui ont suscité discussions et critiques (on pensera aux débats sur les livres d’Ivan Jablonka). Une idée semble dominer les débats actuels : la littérature serait un enjeu central dans la possibilité de transmission de l’histoire. Le récit en serait la clé, et un récit agréablement écrit.

Le dossier de La Revue d’histoire moderne et contemporaine pose le débat en explorant les tensions possibles entre récit et inscription de la discipline dans les sciences sociales – à ce titre, fondée sur un appareil critique, une démarche interprétative et un langage savant. En replaçant le questionnement du côté de l’écriture de l’histoire, ce numéro souhaite sortir d’une appréhension binaire – littérature et histoire, pour ou contre le brouillage des frontières, etc. – pour mieux déployer les enjeux d’une question qui touche à l’historicité des catégories, aux pratiques scientifiques des historiens, à l’expérimentation de formes d’écriture novatrices, à l’importance prise par les notions de témoignage et de mémoire dans la réflexion sur l’histoire, mais aussi aux dynamiques du marché éditorial et à la place de l’histoire dans le débat public. Avec comme fil directeur une interrogation : quel contexte social, intellectuel et historiographique a pu déstabiliser la discipline historique au point que des historiens puissent voir dans la littérature actuelle qui une menace, qui une chance de salut ? V. M.

Un dossier coordonné pour La Revue d’histoire moderne et contemporaine par Anaïs Fléchet et Élie Haddad, avec les contributions de Philippe Artières, Richard Figuier, Laurence Giavarini, Judith Lyon-Caen, Monica Martinat et Stéphane Michonneau.

Le cas Céline

Revues Histoire La revue L’Histoire publie en ce mois de fête des morts un numéro centré autour de Céline, écrivain qui ne cesse de hanter les consciences et nourrir des débats justifiés, des querelles violentes et des recherches fécondes. Ce dernier numéro prolonge l’ouvrage dont nous avions rendu compte dans les pages d’En attendant Nadeau : Céline, la race, le Juif de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour. En toute logique, on y trouvera donc un entretien du premier et un papier de la seconde, qui synthétisent et confirment ce que leur livre analysait avec force. Céline, la race, le Juif était un livre long et fouillé qui, avouons-le, a changé le regard que nous avions sur Céline.

Il y a aussi dans ce numéro de L’Histoire, un long article de la chercheuse Anne Simonin, qui envisage la question Céline du point de vue juridique. Rappelons qu’elle a consacré plusieurs années de recherche (et un ouvrage) sur la notion d’indignité nationale. Elle rappelle dans la revue qu’il s’agissait d’une première dans l’histoire du droit pénal français, autrement dit, de la naissance d’un crime nouveau, sanctionné par une peine nouvelle : la dégradation nationale. Ce fut un crime transitoire, amnistié en 1946, puis entre 1951 et 1953, dont le mérite, souligne-t-elle, est d’avoir « évité un bain de sang à la Libération ».

À partir de ce terrain, Anne Simonin chausse des lunettes de limier et tâche de comprendre pourquoi Céline, dont les écrits agissements pendant la guerre sont ignobles, bénéficia de clémence. Scrutant un par un les éléments du dossier, elle parvient à émettre une hypothèse forte à partir de l’examen de la pièce de jugement de Céline, une feuille de papier qui contient trois types de caractères, imprimés, dactylographiés, manuscrits : l’amnistie de Céline serait un faux. Ce que, seconde hypothèse, le Président Roynard, signataire du jugement, ignorait. La démonstration ne s’arrête pas là : il faudra distinguer Louis-Ferdinand Céline du soldat Destouches pour mesurer l’enjeu de la renaissance de l’écrivain, indigne, mais libre de rentrer en France à partir du 1er juillet 1951. Le raisonnement est rigoureux, inédit et saisissant pour qui connaît la littérature mais pas le droit.

Les treize pages que ce numéro de L’Histoire y consacre valent d’être mises en lumière à l’heure où se pose la question de la réédition des pamphlets tueurs de Céline. Le lecteur les complétera par le papier de Philippe Roussin, plus court, qui relativise la monumentalité de Céline en expliquant que sa consécration est récente : elle date des années 1980 et elle est liée à l’influence décisive de la constellation Tel Quel. À chacun de peser en son œil et conscience le rapport entre le style et la haine. Cé. D.

Histoire est un mensuel vendu 6,40 € en kiosques ou sur abonnement.

En attendant Nadeau

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