L’équarrissage des hommes

La Fiction Ouest de Thierry Decottignies est un premier roman déroutant, où les repères s’estompent peu à peu dans une langue finissant par constituer tout ce qui subsiste.


Thierry Decottignies, La Fiction Ouest. Le Tripode, 220 p., 17 €


La Fiction Ouest commence presque normalement : dans une chambre, des hommes se cravachent en se saoulant à la vodka. Dans un cadre indéfini, cette sorte de rite viril pourrait évoquer aussi bien l’armée russe, une milice quelconque, qu’une bande de supporters ou de paumés qui exprimeraient ainsi un sentiment d’absurdité et de désespoir caractérisant leur vie.

Après ce début frappant, le narrateur revient en arrière pour raconter comment il s’est retrouvé dans cette chambre. Il donne une date, « un 24 ou un 25 octobre », nous informe d’un exil dans l’espoir de trouver un emploi pour un nouveau départ. Un bureau de placement le fait attendre, mais l’attente, il connaît : « Ça faisait des semaines, des mois que j’étais en attente, des mois que j’attendais de ne plus attendre, qu’il se passe quelque chose, qu’une porte s’ouvre et que derrière cette porte il n’y eût plus de porte mais autre chose, de l’aventure et du sexe je crois, une surface où vivre fort et sans tomber ».

Le narrateur va accepter tout ce qui lui arrive sans jamais se rebeller, d’abord donc parce qu’il espère un travail, et même une promotion. Il est embauché dans une sorte de parc de loisirs, appelé « Ouest », mais qui se rapproche plus des images associées à l’Est : il y a certes de la barbe à papa et des visiteurs enjoués, mais surtout une terre crayeuse, des baraques, et des employés « crasseux, loqueteux […], moroses et épuisés », des « types à l’air paumé », aux « bouches pourries et traîn[ant] leur misère parmi les propres sans regarder personne ».

Dans ce parc improbable, le narrateur commence par avoir un véritable travail : nettoyer les maisons d’hôte, mais bien vite « l’exercice » prend toute la place. Il s’agit de courir et de ramper, de simuler des combats avec des bâtons, parfois de creuser des trous. Pendant ce temps, l’instructeur récite « l’instruction », tandis que des chansons aux « voix anglaises ou américaines » tournent en boucle. La justification de l’exercice est d’avoir un jour le droit d’endosser les beaux uniformes des policiers pour participer aux spectacles du parc. Dans ces spectacles ultra-réalistes, les policiers tabassent des civils, simulent des exécutions avec sang et « gestes d’acteurs ». « Quelquefois des flics se faisaient caillasser mortellement aussi, les scénarios étaient variés. » On en vient vite à se demander si les simulacres sont bien des simulacres.

Alors la Fiction Ouest comme représentation de notre société occidentale ? Peut-être. Mais ce n’est pas sûr, parce que, dans ce parc et dans toute cette histoire, « les choses sont un peu floues ». Les « flous » sont aussi des gens au statut imprécis et au regard vide qu’on croise dans Ouest, désœuvrés, les bras ballants. Quelquefois, les policiers viennent en chercher une dizaine qu’on ne revoit plus. Quelquefois, le narrateur et ses camarades tombent sur des corps dans les bois.

Les membres de l’équipe du héros n’existent que sous des sobriquets. Celui qu’on surnomme « l’Employé » devient le souffre-douleur de ses camarades, et c’est aussi celui qui reçoit le plus de coups de la part de l’instructeur. Un autre, le moins conforme Blesse, disparaît. Et on retrouve l’Employé dans un trou, battu presque à mort, avec des ecchymoses et des blessures bien réelles, en compagnie d’un « flou » mort.

Thierry Decottignies, La Fiction Ouest

Thierry Decottignies © Paul Green

Par crainte de Blesse, le croquemitaine, l’ennemi public n° 1, l’équipe s’enferme dans une baraque où ils dorment à même le sol, parmi les cloportes. La nourriture diminue, se raréfie. L’épuisement, ainsi que l’instruction débitée par l’instructeur – y compris bouche fermée – et la bande enregistrée, vident les têtes. Les employés n’arrivent plus à se souvenir de leur vie d’avant.

Alors, la Fiction Ouest comme représentation du totalitarisme et des camps, de la violence, du lavage de cerveau et de la déshumanisation ? Oui, mais pas seulement. En des moments d’absence, les personnages ne répondent plus qu’en silence aux questions qu’on leur pose. Ils n’émergent plus de leur intériorité. Ouespe, camarade féminine, apprend au narrateur qu’elle a déjà éprouvé cet état, « muette et vide dedans ou remplie de quelque chose où tous les bruits et les voix venaient s’éteindre », « dépression » qui l’avait prise à la lecture des poèmes d’« un suicidé ». À une strophe récitée, on peut reconnaître le poète suisse Francis Giauque, mort à trente et un ans après une vie marquée par la souffrance psychique et les internements psychiatriques.

Alors, la Fiction Ouest comme représentation de la dépression, voire d’une condition humaine sans substance, d’une vie factice ? Oui, mais pas seulement. Peu à peu, les rêves prennent de plus en plus d’importance dans le récit. Situés dans le cadre de Ouest, ils se différencient de moins en moins de l’état de veille. Dans les deux, le narrateur monte une pente interminable et bute sur des racines, mais « dans le rêve qui ne s’occupe que d’une chose à la fois, le pied dans la racine […] ça dure des masses d’heures, le pied se prend, on se prend le pied et il est pris dans la racine, dans le nœud du bois qui est dur et à demi enterré très profond, ou comme sur ce cheval ». L’ordre onirique contamine la narration. Le récit, comme les personnages, s’immobilise de plus en plus souvent en un vertige, un trouble de l’identité et de la communauté : « Le malaigu c’était le travailleur de Ouest, l’homme ou la femme ni dans les vifs ni dans les flous qui venait refiler la mort aux civils, qui venait donner la mort aux policiers quand le malaigu était civil car le policier lui aussi était flou sous l’uniforme, qui venait produire la mort dans les spectacles, qui faisait son hymne, et qui prenait la mort en lui aussi pour finir ». En des moments de plus grande intensité, la langue s’enroule sur elle-même pour atteindre à une acuité qui est aussi bien celle de la beauté que celle de l’absence.

Cloportes ou chats, les animaux et les hommes s’équivalent, se confondent. À mesure que les repères s’effacent, les images atteignent à la poésie : « Les cris des chats étaient pareils à des choses molles qui venaient s’écraser sur les vitres de la baraque et qui glissaient avec la pesanteur, dégoulinaient. De la saleté organique qui ressemblait à la bouillie blanche qu’on nous servait au petit-déjeuner ».

Plus encore que les chats, les chevaux représentent les êtres humains. Dans ses premiers rêves, le narrateur monte la pente interminable à cheval, et, lorsqu’il se réveille sur le sol dur de la baraque, il a « l’impression d’avoir dormi » sur l’animal. Paradoxalement, le passage le plus précis de La Fiction Ouest est la relation d’un songe dans lequel sont décrits techniquement des équarrissages successifs de chevaux. À chaque mort, pour l’empêcher de renâcler, la carcasse est attachée au cou du cheval suivant. Tel le narrateur affligé du poids de ses camarades disparus.

Dans un autre rêve, un personnage contemplant des dormeurs affirme : « Ouest est le rêve de ces endormis ». Et le narrateur d’ajouter : « Au bout de leurs bras, leurs mains manquaient, ils avaient des sabots à la place ». Alors que les hommes deviennent des chevaux, il se dit que Ouespe est morte et n’est pas morte, et qu’il est tous les personnages qu’il voit. Rêve, spectacle, hébétude du camp deviennent indiscernables lorsque le héros participe enfin aux représentations de Ouest, comme à une fatalité de carton-pâte qui est pourtant la seule réalité.

Dans ce roman déstabilisant et poétique, seule la langue empêche que tout ne se défasse. La voix dénudée est le seul moyen de dire le vertige d’inexistence.

Sébastien Omont

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