De la bêtise en philosophie

Être philosophe n’immunise pas de la bêtise. Sûrement pas ! Pour preuve la manière béate dont la France reçoit la philosophie allemande, l’aveuglement pour les engagements et les fondements de la pensée d’Heidegger et le mépris dans lequel il tient les penseurs et la langue française. Décidément, pour Georges-Arthur Goldschmidt, la philosophie heideggerienne est la « plus bête du monde ».

La bêtise mange à tous les râteliers et en particulier à celui de la philosophie. Qui l’eût cru ? La bêtise, de plus, y est consentie, voulue et affirmée. Nulle part elle ne s’étale autant que chez nos bons heideggériens de Paris, il faut les voir arriver place de la Sorbonne devant certaine librairie, l’imperméable en bataille et l’œil rivé sur la vitrine pour mieux se laisser prendre par l’émerveillement d’ouvrages du maître en langue française. Mais, pour leur malheur, il écrivait en allemand. On le leur répète depuis plus de cinquante ans, le bonhomme était un militant nazi avéré et des plus bêtes, mais non seulement cela ne les décourage pas, mais cela leur donne des ailes comme du temps béni de la Collaboration. Plus vous direz du « mal » de Heidegger, plus nous le défendrons, par-delà l’indéfendable, s’il le faut, na ! La philosophaille heideggéro-pétainarde est, comme on le disait jadis de la droite, « la plus bête du monde ». Que n’aurait fait le heideggérien de Paris pour avoir le droit de coucher sur le divan du maître, pour faire dès lors partie d’une rare élite appelée à rédimer le monde !

Heidegger a dit, à propos de son engagement précoce et entier dans le national-socialisme : Es war die grösste Dummheit meines Lebens… », il l’a, en particulier, dit au philosophe Ludwig Landgrebe, le dernier assistant de son maître Edmund Husserl. « Ce fut la plus grosse bêtise de ma vie ». Pour lui, ce n’est, au mieux, que de l’ordre de la bêtise, de la simple « embardée » comme aiment à dire les heideggériens de Paris.

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Martin Heidegger

Il est, en effet, étonnant de voir à quel point la bêtise saisit la « Pensée » française dès qu’elle est en proie à la « philosophie allemande ». Ce fut déjà le cas au XIXe siècle malgré les mises en garde de Heinrich Heine pourtant datées de 1834 : dans Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, il écrit : « On verra apparaître des kantiens qui même dans le monde phénoménal ne voudront entendre parler d’aucune piété et dévasteront impitoyablement par la hache et par le glaive le sol même de notre existence européenne pour en extirper les dernières racines du passé. On verra entrer en lice des fichtéens en armes que rien, ni la peur, ni l’intérêt personnel ne pourra arrêter… »

 « Et cette heure viendra, continue-t-il. Les peuples se regrouperont en cercle comme sur les gradins d’un amphithéâtre afin d’assister aux jeux grandioses. Et vous les Français je vous conseille de ne pas souffler mot et par-dessus tout de bien vous garder d’applaudir. » Et encore ne parlait-il que de fichtéens ou de kantiens, chez lesquels, à bien les lire, il y avait déjà anguille sous roche. Chez Fichte lui-même, elle était déjà de belle taille, au point que le national-socialisme en fit son philosophe.

L’Histoire n’a pas démenti Heine, loin de là, et il ne parlait que de la philosophie allemande classique, mais qui contenait déjà, de toute évidence, la grande dérive hitlérienne de la pensée, telle qu’elle s’exprime dans la pensée de Heidegger, comme accomplissement de l’Allemagne millénaire. Cependant, la germanomanie des philosophes français heideggériens, incapables de se commander une Bockwurst à un Imbiss de province, ne fait que croître depuis la découverte des chers Cahiers noirs. Quelles merveilles, genre grand éditeur parisien, n’y trouve-t-on pas, par exemple que les juifs ne meurent pas, sont incapables de mort, mais qu’ils finissent, crèvent (verenden) à la façon des bêtes.

C’est justement à l’intention de lecteurs bien  réels, certains d’entre eux ont dû se reconnaître, que notre cher Martin Heidegger écrivit dans le périodique allemand Der Spiegel le 23 septembre 1966 ces propos rapportés p. 217 du n° 23 du 31 mai 1976 : « Ich denke an die innere Verwandschaft der deutschen Sprache mit der Sprache der Griechen und deren Denken. Das bestätigen mir heute immer wieder die Franzosen, wenn sie zu denken anfangen, sprechen sie deutsch : sie versichern, sie kämen mit ihrer Sprache nicht durch » (« je pense à la parenté intérieure de la langue allemande avec celle des Grecs et leur pensée. C’est ce que me confirment aujourd’hui sans cesse les Français, quand ils se mettent à penser, ils parlent allemand : ils affirment, ils assurent qu’avec leur langue, ils n’y arriveraient pas »).

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Le plus beau, si l’on ose dire, l’endroit où la bêtise éclate dans toute sa prétention et sa banalité, c’est quand il dit : « quand ils [les Français] se mettent à penser ». Donc, pour qu’ils s’y mettent, il leur faut l’allemand. Avant un fait ou un événement précis (bien évidemment, la lecture de Heidegger), ils ne pensaient pas. On ne peut donc s’exprimer qu’en allemand puisque ce que les Français disent n’est pas de l’ordre de la pensée quand ils le disent en français. Par la proposition : « sie versichern, sie kämen mit ihrer Sprache nicht durch » (« ils affirment, ils assurent qu’avec leur langue, ils n’y arriveraient pas »), Heidegger souligne encore d’avantage l’aspect sommaire à ses yeux et insuffisant sur le plan linguistique de la langue française. On ne saurait mieux exprimer le mépris que par ce « leur », il s’agit donc de quelque chose d’exotique, d’un objet de curiosité, en tout cas de moindre valeur. « Leur langue » signifie qu’elle est donc extérieure à la « Pensée », qu’elle n’est pas en capacité de la formuler, c’est un idiome plus ou moins limité, en tout cas dénué de réelles capacités d’expression, incapable de s’élever au niveau de l’allemand, seule langue de pensée.

Il y a là une vision extrêmement primitive du fait linguistique. Heidegger aurait dû savoir, depuis au moins Humboldt, qu’il n’y a pas de degrés linguistiques, mais seulement des différences. En plus, la citation se termine par le verbe durchkommen (« traverser ») qui, sans complément d’objet, tout comme en français, ne veut pas dire grand-chose. Durch est presque toujours utilisé par Heidegger de manière péjorative dans Sein und Zeit, par exemple au § 37 ; ce qu’il faut traverser, c’est un obstacle finalement franchissable, tout cela se vaut et, même si les Français le franchissaient, ils en seraient au même point par rapport à la Pensée de l’Être à laquelle ils ne sauraient accéder. C’est le propos même d’un texte bien connu en Allemagne, Wege zur Aussprache (« Acheminement vers la parole »).

L’inventaire des restrictions de pensée chez Heidegger reste à faire. On admirera au passage la servilité des visiteurs français qui répètent les sottises de leur maître, parfaitement ignorant, au demeurant, de la langue française. Il n’a cessé de le dire : telle la pensée française, la langue française est, sans recours, vouée au déclin de l’Occident dont elle est l’essence (cartésienne).

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Martin Heidegger

C’est pourtant une certaine pudeur métaphysique qui a peut-être retenu les penseurs français de se précipiter pieds joints dans ces abîmes de pensée qui leur sont censément fermés. En déduire une incapacité est preuve de bêtise. En effet, dès que la pensée française s’engage dans cette voie, elle a instantanément la langue en regard et en poche (Lacan, Delhomme, Derrida, Loraux). Il se peut d’ailleurs que la philosophie française ait emprunté naguère déjà des chemins plus discrets pour aller bien plus loin (Bergson).

Si Heidegger étale sa bêtise devant le lecteur du Spiegel qui ne demandait qu’à le croire, ses visiteurs français, eux, ont montré leur dévotion à s’incliner devant l’idole. Avec fidélité, ils reproduisent ses paroles, sans comprendre ce qu’elles signifient, par exemple sur le plan politique, ou plutôt en le sachant parfaitement car, pour nos bons heideggériens, tout ce qui vient d’outre-Rhin est, on le sait bien, par essence, « profond ». Cela faisait d’eux, naguère, les seuls détenteurs d’audaces de pensée infinies et, si toutefois il était vrai que le maître a plus que côtoyé les nazis, qu’importe : si Paris vaut bien une messe, la « Pensée » vaut bien un génocide.

Georges-Arthur Goldschmidt

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