Mystères de l’ordinaire

Un emploi sur mesure est un premier roman intrigant, dont le héros, embauché par une entreprise de détectives privés à la fois mystérieuse et banale, se voit assigner des missions au sens aussi problématique que sa vie. Sur un ton imperturbable et drôle, dans une langue coïncidant avec la simplicité du quotidien, ce narrateur tente d’ordonner les pièces d’un puzzle qui ne correspondent pas. 


Sven Hansen-Løve, Un emploi sur mesure. Seuil, 368 p., 19,50 € 


Pour tenter de trouver une issue à sa crise existentielle, Raphaël Thiolet, héros du premier roman de Sven Hansen-Løve, sorte d’éternel étudiant, quitte Angers et sa mère possessive pour Paris. Jusqu’ici, il n’a guère fait qu’écrire quelques articles non rémunérés sur un écrivain polonais aussi obscur qu’exigeant, Piotr Zaleski, dans les romans duquel les notes de bas de page « se substituent au récit, jusqu’à le remplacer quasi intégralement ». Raphaël Thiolet a peu de relations : un poisson rouge, Hadrien, et un ami aussi solitaire que lui, Armand, qui ne lit que des préfaces.

Dans ce contexte, la recherche d’un emploi devient une sorte d’épreuve initiatique : le héros espère en même temps gagner une place dans la société, ordonner sa vie, échapper aux récriminations de sa mère, et se montrer digne du souvenir de son père, qui lui a laissé quelques lettres de recommandation devant lui permettre de trouver du travail. Mais ce n’est pas aussi simple, comme l’écriture de Sven Hansen-Løve, dont la transparence apparente finit par donner le vertige face au récit impassible d’événements incohérents. L’existence de Raphaël a du mal à s’organiser. Le sens, qui pouvait paraître facile à établir dans un quotidien assez sommaire, ne cesse de se gauchir.

Dès l’arrivée à Paris, un homme suit Raphaël, mais pas comme le ferait un espion : ostensiblement, alors que le narrateur se considère comme « la personne au monde la moins digne d’être prise en filature », car jusqu’ici, hormis Zaleski et les opossums d’Australie, il ne s’est « intéressé à rien ». Tout aussi illogiquement, l’homme abandonne la filature et, sur un coup de tête, Raphaël décide de le suivre à son tour. Puis l’homme pose un journal sur la table de Raphaël, en un « geste absurde » car il n’y a pas de message. Ni dans la vie ni dans les livres il n’y a de message.

Ce début magistral semble commander tout le roman, qui se déroule en une suite d’événements plutôt banals en eux-mêmes, mais dont le héros peine à faire une continuité. Et quand l’exceptionnel survient brutalement, tout le monde, y compris le narrateur, tente désespérément de l’ignorer, car la surface apparaît comme le seul élément de cohérence auquel on peut se raccrocher. Bien plus que la recherche d’informations, ne pas la troubler constitue l’essence même du travail des détectives privés du livre : surtout ne pas se faire remarquer.

Sven Hansen-Løve, Un emploi sur mesure

Sven Hansen-Løve © Andrew C. Kovalev

Car on n’est sûr de rien, et même pas de ce qu’on voit sur un écran de surveillance. Qu’est-ce qui est réel ? Raphaël ne peut répondre à cette question avec certitude, tant le sens n’est pas clair dans le monde où il évolue. Il consomme des anxiolytiques selon des doses de plus en plus fortes, la surveillance d’une pharmacie dans laquelle travaille un de ses collègues infiltrés ne l’aidant pas. Ses rêves sont traversés d’opossums, figures obsédantes de l’angoisse, mais la limite entre rêve et réalité n’est pas toujours nette. Dans un monde aux relations humaines à la fois banales et opaques, les animaux tiennent une grande place : poisson, chats, beagles et opossums hantent les pages, comme autant de substituts gardant eux aussi une part d’étrangeté, mais plus rassurants que les humains.

Raphaël en vient à s’interroger sur l’intérêt des références culturelles. Les lettres d’un fou lui tendent un miroir déformant où il peut réfléchir à sa prédilection pour Zaleski et son « postpostmodernisme ». Le héros conclut à « une illusion. Une échappatoire ».

L’agence de détectives embauche des employés lambda, êtres sans qualités convoqués dans des locaux anonymes au sein de zones commerciales sans âme. Ils subissent des réunions et des formations comme dans n’importe quelle entreprise de services. Parallèlement, le but des missions reste caché aux subalternes, privés du sens d’un travail fastidieux et routinier. Dans ce qui prend la forme d’« études sociologiques […] occultes », on espionne une pharmacie, un lycée professionnel, des adolescents qui jouent à des jeux vidéo.

Si les charmes du polar apparaissent fugacement, le héros n’y aura pas vraiment accès. Comme chez Raymond Chandler ou Dashiell Hammett, Raphaël Thiolet a une liaison quasi miraculeuse avec la belle secrétaire de l’agence – qui est aussi sa supérieure, ce qui fait déjà dérailler le roman noir. Il est, en outre, attiré par la femme louche qu’il surveille ; il ne se passera cependant rien, sinon un échange de monnaie à la caisse d’une supérette et un sondage téléphonique. Et, s’introduisant dans sa villa la nuit, comme il aurait pu le faire à Los Angeles, il découvre l’identité de l’insaisissable chef qui le manipule. Mais tout cela ne change fondamentalement rien, sinon qu’il s’est trouvé une copine et qu’il obtient une promotion interne faisant de lui une sorte de contremaître. Il ne s’agit pas de parodie ou d’habile ironie postmoderne, seulement d’une nouvelle version du roman d’espionnage où la mythologie craque sous le poids du quotidien.

Le doute obsède, la fusion avec l’autre se révèle impossible – « Olivia a encore des secrets ». L’écueil du cliché n’est pas vraiment évitable : pour prendre un nouveau départ, Olivia, comme le narrateur, « aimerait vivre à proximité de la nature », pourquoi pas « en Irlande ». La lucidité reste une illusion, Raphaël, inadapté social qui se bourrait d’anxiolytiques, estime qu’il aurait « très bien pu devenir névrosé ». Tout véritable achèvement est aussi une illusion : au bout de 350 pages, les protagonistes vont chercher une occupation, « quelque chose qui [leur] conviendrait mieux ». L’« emploi sur mesure » n’existe pas. Pourtant, malgré tout cela, Raphaël et Olivia arrivent à vivre et à atteindre une certaine sérénité.

L’apparence ne correspond pas à la réalité, mais, la réalité restant inconnaissable, il faut bien se contenter de l’apparence. « Quand la légende dépasse la réalité, on l’imprime » : c’est une des dernières phrases du livre.

Les séductions vénéneuses du roman noir minées par l’aliénation fade de l’entreprise, dans une écriture faussement neutre adaptée à son thème, Sven Hansen-Løve – qui fit des études de lettres, qui fut DJ à succès et qui s’écarta de cette voie – met en scène la quête d’un personnage qui se cherche, un personnage qui pourrait être n’importe qui – y compris sans doute un peu lui-même – et qui est attachant justement pour cela.

Sébastien Omont

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