L’instinct de Caroline Gutmann

Qu’est-ce qu’un zombie ? Un mort qui se promène ? Un « walking dead » qui arpente nos plates-bandes et brosse à contre-sens le poil de nos existences ? Un allié ou un ennemi ?


Caroline Gutmann, Les papillons noirs. Jean-Claude Lattès, 320 p., 19 €


Je me suis posé ces questions en refermant le roman de Caroline Gutmann. Le personnage du roman, Caroline, porte le même prénom que l’auteure et son histoire bien que romancée est tout à fait similaire, comme on l’apprend dans les interviews que l’auteur a déjà données à propos de ce livre. Caroline est atteinte d’un méningiome et c’est la troisième fois au cours de son existence qu’elle est confrontée à une maladie grave. Le dédoublement de soi par le biais de la fiction pourrait être, pour jouer avec les termes de l’auteur, « une mise en perspective de [leurs] rêves ». Ou alors une façon de sublimer un peu son moi menacé par le ravage du corps, de le préserver et de lui donner par là même l’occasion d’étendre le champ de ses compétences.

L’écriture de ce roman est toujours claire, simple, sans effet de manche. Elle ne se départ pas d’une légère nuance d’ironie. Cette ironie se présente d’abord comme un simple accessoire qui viserait à donner de l’allure à une femme. Mais elle contribue progressivement à mettre en place le décalage entre le malade et les autres, cette « fracture » évoquée par Fitzgerald dans Gatsby le magnifique, que l’auteur cite dans les premières pages : « Au-delà de la race et de l’intelligence, il n’existe entre les humains qu’une seule différence essentielle: les malades et les bien-portants. »

Le premier réflexe de Caroline lorsqu’elle réalise qu’elle est entrée dans l’épreuve de la maladie, est de faire des listes : les tâches, les courses à faire, le chien à sortir, les enfants à prévenir, et l’amant n’en parlons pas : « L’épreuve me semblait insurmontable. La valise à préparer, la documentation Hinstin à emporter, tous les médicaments égarés dans la maison à rassembler et surtout les ordonnances à retrouver, la liste des tâches que je notais scrupuleusement sur mon calepin s’allongeait au fil de la journée. »

Mais les vertus de l’organisation qui consiste en un effort d’anticipation, de maîtrise de soi au milieu du chaos, ne suffisent pas à armer notre personnage. Il lui faut plus : « Il fallait reprendre pied, trouver un subterfuge pour combler le vide. Ce n’était pas la liste des tâches ménagères qui allait donner un sens à ce qui me restait de vie. »

Caroline est familière de la « non-vie » du malade, cet « entre-deux insupportable, de l’hébétude mêlée à une inquiétude constante ». Elle sait ce qui l’attend : une existence de zombie. Cette femme pragmatique et drôle avance dans la maladie avec la stratégie d’un général d’infanterie qui doit ménager ses troupes. La description par l’auteure de l’hôpital, des actes chirurgicaux, de l’état de malade, est paradoxalement énergique. C’est donc avec un élan tout à fait singulier que l’on entre dans le récit de la maladie. Ce récit se diffracte au travers de la recherche que Caroline Gutmann entreprend à propos de ses aïeux, du côté de la famille de son père : « Je devais me remembrer, construire un cadre pour enrayer la perte, des dates et des noms pour fixer une histoire, m’ancrer quelque part. La famille de mon père serait mon soutien. »

Reprenons les faits familiaux évoqués par Caroline Gutmann : les Hinstin, famille du côté de la grand-mère paternelle de Caroline Gutmann, s’appelaient à l’origine Einstein. Le nom a été francisé à une époque qui n’est pas précisée par l’auteur. « Beaucoup de médailles pour une famille juive qui visait l’excellence. L’affaire Dreyfus n’était pas loin et les décorations ne protégeaient pas de la haine antisémite. »

Caroline Gutmann, Les papillons noirs

Caroline Gutmann © Brigitte Baudesson

Dans la famille Hinstin, on trouve trois personnalités imposantes : Adolphe Hinstin (1831-1905), général, commandeur de la Légion d’honneur, devenu figure fantôme, objet et sujet fictionnel d’un mouvement artistique pluridisciplinaire dont on peut suivre les épisodes, les projets voire les égarements dans la revue remue.net. En 1996, Patrick Chatelier se promène au cimetière du Montparnasse et tombe en arrêt devant une reproduction photographique du général Adolphe Hinstin accolée à son tombeau. « Le visage effacé du général Hinstin sur son vitrail parle de toutes les disparitions. Méconnaissable, il agit sur celui qui le regarde comme un objet poétique transitionnel offert à chacun. » (Patrick Chatelier, in Général Instin (GI) : présentation). Lors d’une soirée de performances au squat artistique de la Grange-aux-Belles à Paris en 1997, un collectif d’auteurs s’empare du général Instin, orthographié dorénavant sans le H de l’Histoire mais avec le i d’imaginaire. Depuis, le fantôme du général Instin n’a cessé de produire écritures, performances, installations. Les recherches poétiques et les recherches familiales se croisent par le biais de cette figure d’autant plus déconcertante qu’elle n’appartient plus à sa famille mais à tout le monde. « Sur sa nouvelle route, mon arrière-grand-oncle avait perdu son H, quittant son statut d’humain et devenant un personnage universel. Pris au mot, il s’était “Généralisé” ». Le général, confirme Patrick Chatelier, est « un parent. Un grand-parent. Un grand transparent ».

Nous avons aussi le frère du général Hinstin, Gustave Hinstin, qui est l’arrière-grand-père de Caroline Gutmann. Ce professeur de rhétorique au lycée de Pau a été le dédicataire des Chants de Maldoror de Lautréamont. De nombreuses études, des hypothèses littéraires, ont été élaborées sur ce personnage. Alfred Jarry et Léon-Paul Fargue seraient allés en personne rencontrer ce professeur qui leur aurait dit qu’il ne gardait qu’un vague souvenir d’Isidore Ducasse. Reprenant des archives familiales, Caroline Gutmann propose un éclairage inédit sur cet homme tourmenté. Homosexuel contrarié, le professeur Hinstin aurait contracté un mariage d’apparence et terminé sa vie à l’asile. Ce zombie de l’existence reprend corps et sens dans l’enquête familiale de Caroline.

Et enfin, nous avons Charles Hinstin, le cousin du père de Caroline Gutmann. Joseph Kessel en a dressé un portrait dans le recueil Tous n’étaient pas des anges (1974). « Le zombie » est le titre de la nouvelle qui lui est consacrée. Lili Hinstin, cinéaste, petite-fille de ce même Charles Hinstin, a repris ce titre pour un documentaire réalisé en 2007. Apprenant que son grand-père avait été chercheur d’or au Cameroun et qu’il y aurait laissé un fils métis pris en charge par une mission catholique, Lili Hinstin est partie à la recherche de cet oncle africain. Son film est une pépite, un voyage au cœur des ténèbres.

C’est donc un labyrinthe familial dont le plan se déploie à l’infini. Or, justement, Caroline Gutmann emmène ses lecteurs dans les catacombes de Paris. Au-dessous de la tombe du général Hinstin, se trouve le célèbre carrefour des morts. Par des ouvertures secrètes, une communication est possible entre les rues de Paris et les rues parallèles et obscures des souterrains. S’y promènent des êtres en proie à la passion de la mort, les cataphiles, qui ne sont non pas des zombies mais plutôt des passionnés des déplacements, des croisements. Pourraient alors se mettre à vibrer à l’unisson l’univers créatif du général Instin, en tant que projet « transdisciplinaire et collectif », cette « fabrique multidimensionnelle de déplacements », pour reprendre les termes de Patrick Chatelier, et la quête d’un parcours propre au sein d’une famille qui ne cesse de déployer ses traverses, ses lignes de fuite, ses croisements, cette famille-territoire où personne n’appartient à personne, où les fils s’égarent en Afrique, où il s’agit souvent de se déprendre et de se retrouver : le mouvement mémoriel est une errance dans le temps, son tracé est celui d’un plan, son but ne cesse de se déplacer et ses dimensions d’évoluer.

Caroline Gutmann a un bon instinct, celui de percevoir les forces en puissance, de composer avec les effondrements du corps. Mais on aurait pu attendre de sa part une écriture plus singulière ou plus ambitieuse, de même que l’on s’agace parfois de quelques creux que l’ambitieuse expérimentation du général Instin a générés. Restent au centre de ce labyrinthe, de ce territoire familial déjà transpercé de toutes parts de coups d’épée par les soldats intrépides de l’art contemporain, les hypothèses des historiens ou les interrogations plus personnelles de ses membres, une fille qui cherche tout simplement à se réconcilier post mortem avec son père tout en luttant contre la mort. Alors cette citation de Michel Foucault dans Les mots et les choses, citée par le collectif GI et reprise par Caroline Gutmann prend tout son sens : « Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain…. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIème siècle le sol de la pensée classique – alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. »

Rien n’est constant, le zombie qu’est toujours un peu le malade le sait bien, lui qui voyage dans l’espace impossible de la mort à l’intérieur de la vie. Mais un tracé reste possible, fût-ce sur le sable.

Yaël Pachet

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