Les voies de l’insuccès

Dernier tour d’écrou d’Hélène Bessette (1918-2000), On ne vit que deux fois est une courte autobiographie inédite, rédigée à l’âge de 72 ans et retrouvée dans les archives de l’Imec à Caen. Dans ce livre testament, l’écrivaine tente une dernière fois d’exposer sa poétique, tout en cherchant à comprendre pourquoi elle n’a jamais été reconnue à sa juste valeur.


Hélène Bessette, On ne vit que deux fois. Le nouvel Attilla, coll. « Othello », 152 p., 16 €


Bessette traîne la réputation d’une écrivaine géniale mais bizarrement non lue. En 1964, Marguerite Duras signe un article pour l’Express intitulé « Lisez Hélène Bessette » : « Nous sommes quelques-uns, dont Raymond Queneau et Nathalie Sarraute, à l’admirer beaucoup et à regretter profondément le silence qui entoure la publication de ses romans. » Sans doute ce type de déclaration est-il aussi, involontairement, une forme de malédiction. Chaque réédition de son œuvre portera la même injonction : lisez, découvrez. Le lecteur peut donc avoir le sentiment qu’on cherche à lui déguiser de l’huile de foie en gâteau à la rose. Et l’intérêt qu’on devrait avoir pour l’écriture de Bessette cède la place à une curiosité légitime pour son insuccès et le « cas » littéraire qu’elle constitue, empêchant ainsi de vraiment la lire.

Il y a plus malheureux, cependant, qu’Hélène Bessette. En 2008, j’avais rendu compte de la biographie que Julien Doussinault lui consacrait chez Léo Scheer, tandis que, chez le même éditeur, Laure Limongi rééditait depuis deux ans ses « romans poétiques ». Peu après, ma recension m’était arrivée par la poste, depuis Orléans, soigneusement découpée et rageusement barrée au stabilo rouge de ces mots : « Tu peux te la garder ta vitamine B7… » On avait entouré le mot « méconnue » dans le chapeau de l’article et ajouté : « C’est vrai qu’elle n’était publiée “que” par Gallimard… » La personne aurait pu ajouter qu’elle avait également été nommée plusieurs fois au Goncourt, mais que la plupart de ses textes n’avaient pas dépassé les 500 exemplaires à la vente. Comme c’était une lettre anonyme, je n’ai jamais su qui détestait à ce point Bessette, huit ans après sa mort. Un.e rival.e des années 60 que Gallimard avait refusé.e ? Un.e descendant.e de cette « Madame X. » qui réclama trois millions de francs en 1956 à Bessette car elle se reconnaissait dans l’héroïne de son roman Les petites Lecocq ? Les deux à la fois ? Bessette persifle dans On ne vit que deux fois : « Cette diffamation a été écoutée chez Gallimard mais on ne m’en a pas voulu, on s’attendait semble-t-il à ce qu’une personne née à Levallois se révèle indélicate et intrigante. Madame X. avait rallié quelques sympathies là, à défaut d’y être éditée. »

Je raconte cette anecdote car elle fait un écho aigre-drôle à la problématique générale de l’autobiographie de Bessette : les malheurs de la vie d’écrivain, la difficulté à se faire publier, le désamour, la lutte entre le moi idéal et l’idéal du moi. Un peu plus de dix ans après une première renaissance partielle chez Léo Scheer, donc, c’est le Nouvel Attila qui entreprend une réédition complète sous son label Othello : Garance rose (1965) est sorti en septembre, Vingt minutes de silence (1955) et Ida ou le délire (1973), son dernier livre, reparaissent ces jours-ci. Manque toujours à l’appel le tout premier roman de Bessette, Lili pleure (1953) auquel elle trouvait « la rectitude d’un opéra classique peut-être claudélien » et pour lequel elle reçoit le seul prix de sa carrière, celui de la brasserie Lipp. Le suivant, MaternA (1954), elle le déclare « peu intéressant ». Et c’est du troisième, Vingt minutes de silence, qu’elle date le début du divorce avec la critique et le lectorat. Elle se flatte pourtant d’avoir avec ce texte employé « l’écriture poétique, la construction moderne » de Gertrude Stein ou Joyce — dans la lignée desquels elle se place — à « un problème de société », alors que ces techniques étaient selon elle jusque là « consacrées à des œuvres sans intérêt concret, mais plutôt à l’éternelle question de la passion amoureuse ». Le sujet de société retient l’attention critique et lui vaut de devenir « un auteur connu », juge-t-elle, mais « les médias ne se sont pas intéressés au livre, en tant qu’écriture poétique et nouvelle, ou très peu ». C’est à peu près à ce moment que ses relations avec Gallimard, et Queneau qui la soutient depuis le début, s’enveniment. Bessette trouve que le roman n’est pas assez exposé, qu’on ne s’occupe pas suffisamment d’elle. En quoi sans doute vit-elle une aventure connue de bien des écrivains, entre réalité économique et fantasme paranoïaque.

Hélène Bessette, On ne vit que deux fois

Hélène Bessette © Famille Brabant

Queneau, avec qui elle a signé un contrat pour dix livres, la reçoit même en 1959 pour lui jeter, rapporte-t-elle, un « “il ne faut plus écrire” accompagné d’un regard sévère ». Par-delà les éléments biographiques qu’on peut tirer d’On ne vit que deux fois, en miettes et par allusion [1], c’est surtout, hélas, l’étiologie d’une névrose qui frappe le lecteur. Son plaidoyer pro domo s’ouvre sur cette antiphrase au vitriol : « Mégalomane et de portée minime, j’écris un petit livre sur moi-même, disons proportionnel à la petitesse de mon esprit et de la production littéraire qui m’a été accordée ». Bessette sait qu’elle a du génie mais elle n’admet pas que celui-ci ne surpasse pas, auprès de Queneau et de ses autres protecteurs, toute autre qualité. Ce faisant elle oublie que le génie est aussi tissé d’imbécillité, de manie, elle ne comprend visiblement pas qu’on peut savoir merveilleusement écrire sans être écrivain et que beaucoup d’auteurs publiés ne savent pas écrire, car la librairie ne se nourrit pas que de « littérature ». Pourquoi eux et pas moi ? se demande-t-elle en voyant d’autres (dont Blanchot) plus acclamés. Atteinte d’un syndrome de persécution, Bessette est souvent injuste (s’attribuant le concept de Cent mille milliards de poèmes de Queneau, dénigrant Zazie dans le métro…) mais elle repère aussi parfaitement les embûches germanopratines : « Naturellement, pour convaincre il aurait fallu que mon physique soit très différent, que je ressemble à Philip Marlowe, que je sois un homme, jeune, assez bien de sa personne, pas mal nippé, avec situation, peut-être Normale Sup, au moins licencié. » Mais elle est une femme quadragénaire, née en banlieue, institutrice parce que sa mère n’a pas voulu payer ses études pour l’ENS.

Elle s’étonne qu’on la trouve « malpolie ». Mais on imagine très bien (elle n’a pas lu Bourdieu) que, fille d’un taxi et d’une employée de parfumerie, elle n’a en effet pas l’hexis de la bourgeoisie aux commandes de l’édition, pas les gestes, pas la façon de parler et même pire : pas la même « expérience existentielle », comme dit Eribon dans Retour à Reims. Or la littérature, hélas, ne suffit pas à « relever » cette différence d’expérience. Le plus fascinant évidemment, c’est que rien de tout cela ne peut expliquer l’insuccès de Bessette. On peut trouver dans son œuvre autant de coups de génie que d’éléments moins attrayants, voire de défauts, mais comme chez n’importe quel artiste. Sans doute la distance sociale n’aide pas, mais d’autres l’ont effacée ou en ont fait une arme. On peut survivre à un procès. À l’absence de lectorat un peu moins. Sur France Culture, Marguerite Duras donnait à l’époque une explication assez convaincante des malheurs de sa consœur : « Un livre ne paraît jamais seul, il est toujours accompagné d’autres livres, il est toujours dans un contexte donné. Il se peut très bien qu’un livre très singulier, très insolite, soit contrecarré par d’autres livres. »

Or Bessette est seule et son œuvre l’est aussi. Elle n’appartient à aucun groupe, elle n’a pas d’amis, le Nouveau Roman triomphe sans elle. Il faut dire que Bessette a placé sa survie et celle de ses fils dans la réussite littéraire, ce qui la rend intraitable et culpabilisatrice : « j’ai négligé une carrière d’inspecteur des Postes pour me livrer à l’écriture de romans rentables ayant en tête le bien-être de ma famille ». Malgré Joyce et Stein, malgré les années soixante, on se demande bien comment, sans s’appuyer sur un patrimoine matériel et sans réseau social bien ancré, elle a pu imaginer un instant avoir « une vie de milliardaire » avec des romans en lutte contre le succès commercial. Aussi, quand Queneau lui répond qu’il publiera son théâtre « plus tard », elle flanque « le machin au feu le jour même ». Et puisqu’on ne veut plus lui donner d’avance, elle travaillera comme femme de ménage et le fera savoir. Elle écrit à Robert Gallimard : « Ce ne sont pas des droits d’auteur que je demande mais une situation. Vous avez tort de mépriser l’intelligence. » Bessette excelle à épuiser les meilleures volontés.

Hélène Bessette, On ne vit que deux fois

Éric et Hélène Bessette

Par-delà son sujet, On ne vit que deux fois reste un livre typiquement bessettien. Combinant des moments plus prosaïques et récitatifs à des presque vers blancs, allongeant ses phrases comme par association d’idées (à coups de relatives) au lieu de les couper et les fluidifier, y faisant intervenir la voix de ses opposants par éclairs : l’écriture de Bessette, heurtée et intelligente, ne nous épargne aucun coude ou nœud de pensée. L’anacoluthe est sa figure tutélaire : « J’étais une jeune femme seule avec un enfant à charge et deux aux vacances. » Si l’on applique ce principe à la pensée, il devient une interversion du subjectif et de l’objectif, comme dans ce paragraphe presque asyntaxique : « Je dois dire que ma haute moralité est restée à sa hauteur au cours de ces persécutions, dont le but apparemment était de faire déchoir, ou bien résolument suicidaire, en tout cas l’entreprise était mortelle pour le moral de mes fils, très humiliés en outre lorsqu’ils se voyaient fils d’un objet pour goulag organisé criminellement, et ça leur faisait du tort. » D’une certaine façon, c’est une dissolution du sujet dans la concrétude du langage qu’opère l’écriture : déchoir n’a pas de complément, on ne sait si « suicidaire » est attribut de « moralité » ou de « but » (mais quel peut-être le sens dans l’un et l’autre cas ?), la moralité devient concrète, avec « hauteur » utilisé au sens propre, « je » devient « un objet » mais reprend voix in extremis sous forme d’un jugement redondant, discours résumant soudain un récit : « et ça leur faisait du tort ». Écriture cubiste qui voit tout à la fois sous des angles différents, où les causes et les effets sont poreux, comme si, finalement, les actions et sentiments humains étaient collés aux choses, en dépendaient, matériaux d’une histoire préécrite depuis l’éternité. Ou encore, l’idée semble avoir été pensée en bloc, mais mise en phrase selon une logique inversée, implosée depuis son centre absent : ce qui est « mortel » a d’abord été « suicidaire », mot qui appelle ensuite seulement « entreprise », par exemple, tandis que « moralité » et « moral » se font écho, etc.

Cette force centrifuge, cette rapidité à déplacer sa caméra dans chaque neurone écrivant, c’est aussi ce qui fait l’humour extraordinaire de Bessette. Il n’apparaît guère, comme on peut l’imaginer, dans On ne vit que deux fois. Gallimard lui a d’ailleurs notifié dans les années soixante : « On n’aime pas votre rire ». Pourtant, il est la meilleure part de son œuvre : l’écrivaine sait accélérer sa paranoïa pour en faire des déluges délirants où tout s’embrouille, où le sens se perd dans la mécanique du vivant. Par exemple au début de la Tour (1959), un jeu radiophonique devient de plus en plus absurde et répétitif, provoquant le fou rire du lecteur face à cette satire laminante de la société du spectacle, tandis que dans Suite Suisse (1965), deuxième volume autofictif de ce qu’elle nomme sa « trilogie fasciste », la narratrice se retrouve aux prises, si l’on ose dire, avec un standard téléphonique d’hôtel où fiches et boutons se mêlent jusqu’à court-circuiter là encore, jugement subjectif et atomes lucrétiens : « Poussez le bouton rouge quelquefois en haut. / Levez le bouton vert. / Ne pas toucher au bouton noir pour l’instant. / Vous vous êtes trompée de bouton. / — Allô !… Qui est à l’appareil ? / Une voix placide à l’autre bout du fil. / — Ici le cuisinier vous parle. / Quelle dinde ! Elle n’est même pas fichue de prendre une communication. » De cet humour il ne reste qu’un tout petit bout lucide au début d’On ne vit que deux fois : « Telle que je me vois partie, parlant mal de moi, ma propre calomniatrice, je devrais d’abord commencer par me demander trois millions de dommages et intérêts ».


  1. Le texte est complété d’une préface de l’éditeur, d’une postface de Julia Deck, des premières pages du manuscrit et de Prière de ne pas diffamer de Gilles Aufray et Régis Hébette, monologue créé en 2014 à la Comédie de Caen qui remet en ordre chronologique la vie de Bessette. Quant aux couvertures de cette série de rééditions, elles présentent la biographie de l’écrivaine sous forme d’organigramme, pastichant le célèbre design d’Alfred Barr pour le catalogue Cubism and Abstract Art (1936) du MoMA.

Éric Loret

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