L’attente recommencée

En 2009, Tatiana Arfel publiait aux éditions Corti son premier roman, L’attente du soir. Presque dix ans plus tard, les éditions Corti rééditent ce roman magnifique dans leur collection de poche « Les Massicotés ». L’occasion nous est ainsi donnée de nous perdre, à nouveau ou pour la première fois, dans les méandres de l’histoire de Giacomo, de Mlle B, et du môme. L’attente du soir est un récit d’une force rare, animé par une langue poétique envoûtante.


Tatiana Arfel, L’attente du soir. José Corti, coll. « Les Massicotés », 347 p., 13,50 €


« Je suis né d’un oiseau grimpeur avec pour haie d’honneur les pattes poudrées de cinq caniches, dont un royal. J’ai plongé dans l’odeur de transpiration, de sucre d’orge et d’huile camphrée qui fut celle de ma mère le maigre temps qu’elle vécut ». Né presque en apesanteur, à la verticale, sous le chapiteau rouge et jaune, d’une mère trapéziste en plein vol au-dessus des caniches, Giacomo insuffle à L’attente du soir une énergie qui jamais ne se perd. Dès les premières lignes, nous voilà plongés dans le souffle poétique de Tatiana Arfel, capable d’enregistrer les sensations les plus infimes et les plus singulières de ses personnages.

Giacomo, fils de clown et de trapéziste, dresseur de caniches, créateur de spectacles pour enfants et de symphonies de parfums, hanté par le Sort qui le menace, reprend le cirque de ses parents jadis adorés. Mlle B, élevée sans un regard par sa famille, repliée sur ses tables de multiplication et les formes géométriques, angoissée, enfant triste devenue femme grise, s’affranchit peu à peu. Le môme, enfant sauvage, sans famille, appréhende le monde à travers les couleurs vives et les formes qu’il projette sur les pages blanches. C’est alors tout un monde de rêve et de cruauté, d’amour, de création multicolore et de souffrance grise, qui se dessine entre les personnages. L’imagination quelque peu « à part » qui agite leurs chemins de vie, et l’imaginaire ainsi délivré par L’attente du soir, semblent illimités.

Tatiana Arfel, L’attente du soir

Tatiana Arfel © Ianna Andreadis

En trois parties, Tatiana Arfel déploie l’intériorité de ces trois personnages, un homme, une jeune femme et un enfant, que rien ne semble lier au départ, sinon leur sensibilité inouïe au monde qui les entoure. Son écriture, intense, parvient à déplier dans toute son amplitude la palette des émotions et des sensations des êtres humains. Ainsi, lorsque Giacomo emmène sa troupe de Circassiens sur la route de Grasse, qu’il découvre les effluves de la ville, et qu’il invente ses « symphonies de parfums » : « Et Grasse nous fut, oui, accueillante, et ses pétales de roses s’ouvrirent à nous pour nous rouler de parfums entêtants. C’est un peu ivres que nous exécutions nos tours, Ismaëla et moi, ivres de couronnes de jasmins que les femmes portaient dans leurs cheveux, ivres des bouquets de lys que nous offraient les fils des cueilleurs ». Les images tourbillonnent dans L’attente du soir et se chargent des odeurs de chaque lieu traversé, des couleurs et des bruits de chaque paysage pénétré, dépliant alors l’imaginaire du lecteur en tous sens.

Cette écriture ample et sensible porte une réflexion sur l’enfance, la famille, et la filiation. Dans ce roman choral, de la première partie intitulée « Un plus un », à la deuxième, « Deux plus un », jusqu’à la troisième, « Trois », les individualités tendent à se réunir. La forme de L’attente du soir, où chaque chapitre se consacre à un personnage, anime son sens. Les soirées de spectacle pour enfants du cirque, l’attente partagée du soir qui les précède, soulignent toute la force d’un moment de rassemblement. Lorsqu’une personne disparaît, meurt ou s’éloigne du « Circo Giacomo », c’est toute la vie en communauté et le « nous » qui se teintent de mélancolie : « Mais quitter le cirque, quitter la grande roue en marche, c’était déjà mourir un peu, passer de l’autre côté […] alors que nous autres ne vivons que dans l’attente du soir ».

Tatiana Arfel, L’attente du soir

La grossesse de Mlle B, qualifiée de « plénitude », et son accouchement vécu comme une forme de moment de grâce ambigu apparaissent comme un événement fondateur du livre, où la jeune femme s’affranchit de sa famille destructrice pour tenter d’en créer une autre. Les phrases de Tatiana Arfel, amples et accueillantes, aux tonalités et aux rythmes variés, qui semblent elles-mêmes s’engendrer les unes les autres, incarnent cette pensée du groupe et de la formation d’un « nous » créateur et envoûtant.

Ainsi, L’attente du soir, tout à la fois réflexion sur la famille, la solitude, la création artistique et sa capacité à apaiser les bris de l’enfance, semble recueillir les ferments des deux autres romans de Tatiana Arfel, Des clous, publié en 2011 (Corti), et La deuxième vie d’Aurélien Moreau (Corti, 2013). À travers cette Attente chaque soir recommencée, avec une liberté et une énergie qui caractérisent souvent les premiers romans, on entend ainsi résonner les romans d’après, mais surtout une majestueuse écriture des vies particulières et de leurs espaces intérieurs.

Jeanne Bacharach

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