Déroutes polyphoniques

Après Bain de Lune (prix Femina 2014), ample roman qui retraçait l’histoire de trois générations paysannes d’Haïti, Yanick Lahens nous plonge avec Douces déroutes dans la ville de Port-au-Prince pour suivre plusieurs destins, tous hantés par l’assassinat du juge Berthier. On retiendra l’hommage rendu à Port-au-Prince à travers le personnage de la chanteuse Brune, la fille du juge, ainsi que celui de Pierre, son oncle. Chaque voix donne vie à un roman polyphonique particulièrement sensible. La langue poétique de Yanick Lahens pèse pourtant parfois sur un texte prisonnier de ses métaphores et de ses images figées.


Yanick Lahens, Douces déroutes. Sabine Wespieser, 230 p., 19 €


Tout commence par une mort. Tout commence par la lettre d’adieu d’un homme, le juge Berthier, qui pressent sa mort à venir, son assassinat inéluctable, son meurtre politique. La narration s’anime à partir d’une disparition, un manque qui hante en filigrane tout le texte, qui rassemble et donne paradoxalement vie à tous les personnages de Douces déroutes. Sortie de piste, fuite en désordre devant la catastrophe à venir, les déroutes et les menaces de fin et de mort insufflent à Brune, Paul, Ezéchiel, Jojo, Francis…, un rythme, un souffle particulier, de feu et de peur.

Tous menacés, inévitablement tenus par la peur de la chute et des précipices, leur fragilité leur donne corps. « Ici, vivre, c’est dompter les chutes » pense le jeune avocat Cyprien. Dans Douces déroutes, Yanick Lahens écrit le tremblement de ces vies effrénées que l’on « vit vite », qui « habitent là où nous ne regardons pas ». A travers des phrases courtes et syncopées, des oscillations entre le français et le créole, mêlées à des glissements narratifs du « il » ou « elle » au « je », Yanick Lahens parvient à dire la vitesse vitale, le rythme aussi palpitant qu’explosif. Ainsi, lorsque Brune saute à l’arrière d’une moto, les voix qui émanent de la radio se mêlent à ses pensées, ses mots et ceux des autres :

« Nèg pas m yo sans zam/Men yo kanibal /
Mes hommes à moi sont sans armes / Mais ce sont des cannibales
Le rythme est une pulsation haletante. Tu ne peux pas t’empêcher de battre la mesure. Tu ne peux pas. (…) Sur fond de scansion rude, Mackenson évite de justesse une autre moto. Crissements de pneus. Brefs échanges de propos vifs. »

Yanick Lahens, Douces déroutes

Les courts chapitres s’enchaînent avec douceur, les voix des personnages s’effleurent sans accroc. Yanick Lahens maîtrise le rythme narratif et la polyphonie de Douces déroutes ; elle nous emporte sans monotonie dans la conscience sensible de chacun des personnages. Mais au-delà même du rythme, c’est l’attachement à leurs sensations et leur attention à la matière, qui nous lient à la singularité de chaque individu. De l’asphalte de Port-au-Prince, du bruit des rues, aux goûts et aux odeurs des aliments, Douces déroutes capte les moindres réactions corporelles et intimes. Ainsi, lorsque Brune, traverse la ville : « Une sirène hurlante annonce un cortège […]. Quelque chose a dû exister avant l’asphalte. […] Cette fièvre qu’il faut laisser brûler la peau, les frissons qui tracent au feu la colonne vertébrale. » En peu de lignes, l’auteure de Douces déroutes laisse glisser les bruits et les sons vers la matière de la ville, l’asphalte vers la peau et le corps humain tout entier. La ville de Port-au-Prince se fond dans le personnage de Brune avec délicatesse.

La douceur paradoxale du roman frôle pourtant parfois les stéréotypes. Si Yanick Lahens sait avec force dire l’entremêlement des voix, la violence des sensations, et la puissance mystérieuse d’une ville, les images poétiques mobilisées semblent figer un monde mouvant, dans des illustrations conventionnelles. Ainsi, par exemple la périphrase « précipice de l’éternité », pour désigner la mort du juge Berthier, qui aurait pu dire toute la violence de la disparition, vient au contraire la neutraliser et lui enlever toute singularité. L’expression « l’or des jours » affadit et fige, elle aussi, le bonheur dans une image de bijouterie. C’est encore l’image du passage à l’âge adulte de Brune « Comme si un arbre avait poussé ses racines tout à l’intérieur », qui immobilise le mouvement dans une représentation trop triviale pour être tout à fait juste.

Yanick Lahens, Douces déroutes

Yanick Lahens © Iris Gene Lahens

Aussi, l’on aurait aimé que les beaux passages littéraires ou musicaux cités soient l’objet d’une réflexion plus riche ou d’une plus grande incorporation à l’histoire des personnages. Si de grands poètes et de grands romanciers (James Baldwin, Frankétienne, Gabriel García Marquez) sont évoqués et si parfois de longs passages de leurs œuvres sont reproduits, c’est toujours avec une certaine distance et un sérieux qui empêchent de sentir leur appropriation par les héros du roman. Le glossaire à la fin du texte répertoriant avec précision chaque œuvre, si riche de poésie et de musique soit-il, en est le symptôme. L’intertextualité semble parfois superficielle. Lorsque, par exemple, les belles paroles du poète haïtien René Depestre retentissent à travers la voix de Brune, « l’état de poésie [qui] s’épanouit à des années-lumière des états de siège et d’alerte » paraît comme désincarné, loin de la scène décrite. Si les mots de René Depestre mènent la voix de Brune vers ses limites ils sont aussitôt écartés, pris dans une gradation impersonnelle d’infinitifs pour dire les émotions qu’ils provoquent : « Brûlants. À couper le souffle. À hurler. À mourir là, sur place, en silence ». La poésie qui traverse Douces déroutes, apparaît alors plutôt comme un horizon idéal, un lointain désir que les mots et la langue du roman ne semblent pas parvenir tout à fait à porter en eux et à déployer en harmonie.

Le roman semble plus juste lorsqu’il évoque avec délicatesse la violence ambivalente de l’exil, ou plus encore, lorsqu’il se rapproche des détails simples et intimes, de la matière nue des paysages et des corps, s’éloignant ainsi des images poétiques générales et stéréotypées. On retiendra en particulier la description saisissante de Port-au-Prince, à qui Douces déroutes rend avant tout un hommage politique et sensible : « Passé une certaine heure, Port-au-Prince a tout d’une ville récemment pilonnée au mortier lourd ou à l’arme chimique. Noire, embrasée aux portes nord et sud, couvant ailleurs son feu. Ville gueule ouverte. Asphyxiée d’avoir avalé à chaque averse toute la rocaille, la boue et les détritus. »

Jeanne Bacharach

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