Suspense (14)

D’irrésistibles espions

Mick Herron possède dans le domaine de ce qu’on appellera, faute de mieux, le roman d’espionnage une des plumes britanniques les plus talentueuses de la décennie. La filiation qu’a établie la presse anglo-saxonne entre lui et John Le Carré n’est pour une fois pas usurpée car son talent littéraire – un grand sens de l’humour et de l’action – a le même accent d’Oxford que celui de son brillant prédécesseur, et son sujet, le monde des services secrets, renvoie lui aussi malicieusement aux fonctionnements plus généraux de nos sociétés occidentales contemporaines.


Mick Herron, Les lions sont morts. Trad. de l’anglais (Royaume-Uni) par Samuel Sfez. Actes Sud, 340 p., 22,80 €


Les lions sont morts est le deuxième volume d’une série de cinq, qui peuvent se lire individuellement. Le premier, traduit en français sous le titre un peu décourageant de La maison des tocards, s’intéressait au terrorisme ; Les lions sont morts met en scène la résurgence d’une cellule soviétique dormante ; les troisième et quatrième, Real Tigers et Spook Street (non encore traduits) abordent les rapports dangereux entre l’univers politique et les services de contre-espionnage. London Rules, promis pour 2018, sur le même type de sujet, devrait à son tour réconforter les inquiets : non, tous les bons agents secrets n’ont pas raccroché leur Macintosh.

Cela dit, les personnages de Herron ne sont en rien de « bons » agents secrets, ils ont même presque tous commis d’énormes bourdes qui leur ont valu d’être expédiés par leur « siège » de Regent’s Park dans les oubliettes administratives de Slough House (le « placard des tocards »), un bâtiment miteux près du Barbican où, crevant d’ennui sous les tâches administratives, ils ne rêvent que de retourner à la maison mère. Qu’ont-ils fait ? C’est selon ; l’un a oublié des documents top secrets dans le métro, l’autre paralysé la gare de King’s Cross au cours d’une mission d’entraînement, un troisième abusé de substances diverses… à moins qu’ils n’aient simplement déplu à leur hiérarchie ou opportunément servi de fusibles. Ces espions mis au rebut ont à leur tête un formidable personnage du nom de Jackson Lamb. Pétomane, crasseux, obèse, hargneux… possédant donc une hygiène de vie déplorable et des traits personnels qui le sont plus encore, il agit en tyran avec ses subordonnés tout en les protégeant bec et ongles des coups bas de Regent’s Park. Si l’on ajoute qu’il est diaboliquement retors, possède un sens de la répartie (ou de l’attaque) sans pareil, on aura compris qu’il est irrésistible.

Cette fine équipe, même assignée à résidence dans le décor décrépi de Slough House que Herron anime d’une vie toute dickensienne, gambade souvent à droite et à gauche pour de bizarres opérations secrètes. En effet, tout parias qu’ils soient, les placardisés restent fort utiles aux espions chefs de Regent’s Park qui les envoient prendre des mauvais coups à leur place ou accomplir des besognes qu’ils pourront nier avoir commandées. Parfois, cependant, ils se lancent de leur propre initiative dans d’audacieuses entreprises qui leur permettent de faire preuve d’un talent sûr pour rendre des situations difficiles catastrophiques (ou l’inverse).

Mick Herron, Les lions sont morts

Avec ce personnel romanesque et sur ce canevas de base, c’est la brutalité et le cynisme des fonctionnements de nos démocratiques sociétés qui sont évoqués : des clins d’œil à l’actualité le soulignent lorsque apparaissent tel oligarque russe véreux ou tel politicien londonien irresponsable dont les véritables identités sont aisément reconnaissables derrière leur déguisement fictionnel. Sur ce fond de comédie structurelle et d’humour sardonique, intrigues principales et secondaires se mêlent et permettent au mystère de s’épaissir, ce d’autant mieux que la voix narrative adopte à chaque fois le point de vue d’un personnage différent qui n’a jamais qu’une vision partielle des situations. La voix narrative « héronienne », quant à elle, choisissant une roublardise d’omniscience et de rétention d’information, s’installe dans un registre d’humour cool faiseur de (très) bons mots, tout en entonnant de jolies arias pour les descriptions de l’atmosphère londonienne et des scènes d’action.

Les romans de Herron sont en effet riches en rebondissements et en suspense, en tours et détours. Les lions sont morts, par exemple, s’ouvre sur la mort dans un bus d’un ex-espion affecté à Berlin au temps de la guerre froide. Jackson Lamb juge que ce décès mérite une attention que Regent’s Park refuse de lui accorder. Entre-temps, deux « tocards » débauchés par la maison mère sont assignés à la protection d’un industriel de l’Est venu causer affaires avec le gouvernement britannique. Un troisième « tocard » a été dépêché dans une charmante bourgade de campagne pour enquêter sur la présence d’anciens agents prosoviétiques. Il y aura un autre espion (à vélo) tué dans un faux accident de la route, un Cessna Skyhawk volant vers un gratte-ciel de la City, une manif contre les banques, l’évacuation de tout un quartier de Londres, un hold-up géant, des courses poursuite… et bon nombre de cadavres, tout cela sans hiatus, sans faute de goût et avec la maestria qu’il faut pour que chaque événement en apparence disparate trouve sa place dans la résolution finale.

C’est du très joli travail. Il est rare que la menace propre au thriller se trouve aussi bien associée à toutes les nuances du comique – du plus grinçant au plus léger. Rare que les personnages de littérature à suspense emportent aussi facilement la sympathie du lecteur malgré – ou peut-être à cause – de leurs défauts. Rare que le divertissement se mêle à une vision aussi sceptique des gouvernements, de la politique et des humains. What fun !

Une fois épuisée la série des Jackson Lamb, les futurs fans de Herron seront ravis d’apprendre qu’ils peuvent se tourner vers ses quatre romans policiers précédents, tous d’excellente facture. What luck !

Claude Grimal

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