Pramoedya Ananta Toer contre l’oppression

Dans l’un de ses romans, Le fugitif, Pramoedya Ananta Toer, que les Indonésiens appellent parfois tout simplement Pram, fait dire à l’un de ses personnages que le monde n’est fait que d’oppressions de toutes sortes. Et si quelqu’un s’avise de s’opposer à l’oppression qui pèse sur tout le peuple et sur chacun, il aura contre lui le monde entier.


Pramoedya Ananta Toer, Le monde des hommes. Trad. de l’indonésien par Dominique Vitalyos d’après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch. Zulma, 508 p., 24, 50 €

Enfant de toutes les nations. Trad. de l’indonésien par Dominique Vitalyos. Zulma, 507 p., 24, 50 €


Récit de la traque d’un homme menacé d’être exécuté par l’armée d’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, Le fugitif paraît contenir en creux l’autoportrait de Pram, maquisard des lettres indonésiennes et figure de la Résistance pendant la dictature de Suharto, qui régna sur les anciennes Indes néerlandaises de 1965 à 1998 en éliminant tous les opposants, et en premier lieu tous les militants communistes. Hardo, l’agent double pourchassé dans le livre, est l’alter ego romanesque de l’écrivain persécuté sa vie durant mais qui s’obstine à dire qu’il veut aller vers les étoiles.

Fils d’un nationaliste en lutte contre la mainmise colonialiste hollandaise, Pram (1925-2006) entretenait des rapports ambivalents avec son père, un patriarche au caractère rugueux, contre qui il était souvent en révolte, mais qu’il admirait pour avoir transformé la maison familiale en lieu de rendez-vous d’un groupe de conspirateurs décidés à tout mettre en œuvre pour bouter les impérialistes venus des Pays-Bas hors des frontières de l’Indonésie. Dans une longue nouvelle, «La vie n’est pas une foire nocturne», il revient sur un des épisodes les plus douloureux de son existence : l’agonie de ce père à Blora, petite ville assez pauvre de Java-Central dont Pram est originaire, et qui sert aussi de décor au Fugitif. « Pendant trente années, dit le fils accouru au chevet de son père moribond, il s’était battu pour l’indépendance de son pays, et maintenant qu’elle était acquise depuis à peine un an, voilà que l’histoire n’avait plus besoin de lui, ni le monde, ni l’humanité… »

En 1944, alors qu’Ahmed Sukarno, le leader des nationalistes indonésiens, a scellé un pacte avec l’occupant japonais, grâce auquel il espère ouvrir la voie à l’indépendance du pays, Pram qui, au grand dépit de son père, a toujours été un élève médiocre, réussit à trouver un travail de sténographe. Cet emploi le mènera plus tard vers le journalisme, tremplin qui lui permettra de répandre ses idées nationalistes et de faire ses premières armes en littérature. Pour l’heure, au lendemain de la reddition du Japon devant les Alliés en août 1945, les Hollandais reprennent Jakarta. À peine remise des exactions de l’armée nippone, l’Indonésie se voit forcée de se défendre à nouveau contre l’agression colonialiste. C’est dans cette atmosphère de chaos que Pram parvient à obtenir un poste de reporter, mais, très vite, les événements s’enchaînent : en juillet 1947, il est arrêté, accusé d’espionnage et envoyé derrière les barreaux. C’est en prison qu’il écrira Le fugitif.

Pramoedya Ananta Toer, Le monde des hommes

Pramoedya Ananta Toer

L’indépendance de l’Indonésie, proclamée en 1950, provoquera des divisions dans le pays, les républicains et les communistes se disputant l’hégémonie sur l’opinion publique. Ce sont des années relativement moins difficiles pour Pram. Il est invité, à vingt-huit ans, aux Pays-Bas. Il traduit des romans russes, surtout ceux de Gorki et de Tolstoï. Mais il ne se fait pas d’illusions sur l’Indonésie indépendante. Corruption, publié en 1954, dresse un amer constat des premières années de l’ère Sukarno. Le roman fait le portrait d’un petit fonctionnaire qui, un beau jour, décide d’en finir avec ses principes moraux, avec sa vie étriquée, et de se la couler douce en touchant des pots-de-vin. Sous l’œil de son secrétaire, qui l’a démasqué, et de sa femme vieillissante, qui le met en garde, il découvre les plaisirs de l’argent facile, s’offre une jeune maîtresse et savoure les bienfaits d’une existence luxueuse, mais la peur le talonne…

Un voyage en Chine, d’autres en Inde, en Birmanie, au Turkménistan, des chroniques hebdomadaires données à un journal aux sympathies communistes, sont, pour Pram, de bienheureuses parenthèses en ces années où l’Indonésie vit sous la menace d’une explosion. Celle-ci ne tarde pas à se produire : en septembre 1965, le général Suharto, adversaire déclaré des « Rouges », annonce qu’un coup d’État communiste a été évité de justesse, met en quarantaine Sukarno et déclare qu’il a l’intention de rétablir l’ordre à Jakarta. Des massacres de communistes rythmeront cette mise au pas dans les semaines qui suivront.

Pram n’échappera pas aux persécutions : dans la nuit du 13 octobre 1965, des militaires cagoulés, en usant de ruses, l’enlèvent. Il se retrouvera à l’île de Buru, un pénitencier qui n’a rien à envier à l’île de Sakhaline. Il y sera détenu pendant quatorze ans. Pour ne pas sombrer dans un complet marasme, et pour aider les autres prisonniers à garder un peu d’espoir, Pram prend l’habitude de leur faire, pendant les soirées, le récit des légendes javanaises. Jusqu’au jour où, se rappelant le roman qu’il avait en tête avant son enlèvement et pour lequel il avait amassé un important matériau, il décide de raconter à ses compagnons d’infortune l’histoire de Minke et d’Annelies. Ce sera la vaste fresque Buru Quartet, livrée oralement en 1973 avant d’être écrite noir sur blanc en 1975.

Les deux premiers volumes de la tétralogie, Le monde des hommes et Enfant de toutes les nations, se lisent à la fois comme le portrait de la génération des luttes anti-impérialistes et comme l’histoire d’un intellectuel indonésien oscillant entre les valeurs de l’Asie et celles de l’Occident. Les deux livres, qui se déroulent au moment où les colons hollandais règnent sans partage sur les Indes néerlandaises, chamboulant les repères de jeunes révoltés qui, comme Minke, l’étudiant en journalisme, découvrent que, s’ils étouffent dans la société indigène, ils ne peuvent pas non plus s’affranchir de tous les carcans en courant après les mirages que leur propose le monde occidental. Minke, fils d’un régent, épouse la fille d’un colon hollandais et de sa concubine javanaise, mais les barrières entre les races, les classes, comme dans Gadis Pantai (La fille du rivage), écrit en 1962, sont telles que tout s’achèvera par un drame.

Gardons-nous cependant de croire que Pram a versé dans le roman didactique. Le monde des hommes et Enfant de toutes les nations ont ceci d’unique qu’ils allient l’acuité du regard à une grande délicatesse dans la description des déchirures. Tous les personnages sont des êtres à la dérive, tous semblent répondre à la définition que donne le plus émouvant d’entre eux : « Même si ceux que tu décris sont assimilables à des bêtes sauvages, des ogres, des dieux ou des fantômes, ils n’en sont pas moins des hommes – c’est-à-dire ce qu’il y a de plus difficile à comprendre au monde […] Même si tu as la vue perçante de l’aigle, l’esprit affilé comme un rasoir, des sens plus puissants que ceux des dieux, même si ton ouïe peut saisir la musique et les lamentations de la vie, ta connaissance des hommes n’est et ne sera jamais complète ».

Linda Lê

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