Le regard de celle qui attend

Le dispositif peut paraître simple : une cartographe travaille seule dans son appartement, elle se déplace de temps à autre jusqu’à la fenêtre et nous raconte ses préoccupations du quotidien. Mais ce lieu d’où la narratrice s’adresse au lecteur est celui d’une histoire d’amour suspendue. Son mari, Ulysse, est parti il y a fort longtemps et depuis elle ne sort plus. À moins que ça ne soit sa prothèse qui l’en empêche. Au-delà de l’écrivaine, c’est aussi le regard attentif de la documentariste Pascale Bouhénic qui se révèle dans Lorsqu’il fut de retour enfin. Elle tente ainsi de saisir des fragments de réel et donne à voir le passé et le présent dans ses moindres détails.


Pascale Bouhénic, Lorsqu’il fut de retour enfin. Gallimard, 140 p., 17 €


La narratrice est seule dans ce lieu clos et elle semble aimer ça. Cet enfermement ouvre son imaginaire et d’ailleurs elle préfère l’intérieur car le temps s’écoule plus vite dehors. Depuis la fenêtre, avec les jumelles qu’Ulysse lui a offertes pour regarder le ciel tout là-haut, elle observe les passants tout en bas. Elle regarde les corps mouvants et s’invente des histoires sur les uns et les autres. Et puis il y a cette femme entourée de sacs de supermarchés bon marché qui retient toute son attention. Qui est-elle ? Que peut-il bien y avoir à l’intérieur de ses sacs ? Chaque jour la narratrice émet de nouvelles hypothèses et semble être la seule à ne pas la voir comme une « clocharde ». Il lui arrive aussi de regarder le ciel aux couleurs changeantes. Et surtout elle s’observe elle-même, portant un jugement sur ses propres faits et gestes et n’hésitant pas à qualifier sa façon de faire de « parfaitement ridicule ».

Dans son intérieur qui se dessine petit à petit grâce aux indices parsemés qui invitent le lecteur à reconstituer le décor, son corps s’exprime. Chaque membre a droit à son heure de gloire : elle est tour à tour des doigts qui s’engourdissent et des mains qui deviennent froides à force de concentration, une oreille collée contre la cloison… Et puis, soudain, le singulier retient toute notre attention : elle passe la journée « pied nu » sur le parquet. Si au début l’enfermement semblait être un choix, la narratrice révèle progressivement sa contrainte physique. Elle a perdu une jambe qui, en disparaissant, a provoqué la perte d’une partie de ses souvenirs. Mais sa prothèse n’altère en rien son optimisme et son sens de l’humour. Elle explique qu’elle a ainsi pu gagner de la place en se débarrassant de ses paires de chaussures. Et puis, nombreux sont les sportifs unijambistes qui ont battu des records… Ce corps étranger, elle l’a accepté et sa marche s’améliore au fil du roman. Sans jamais apitoyer le lecteur sur ce handicap qu’elle ne désigne jamais comme tel, la narratrice constate, simplement : ce qu’elle aimerait avoir à présent, ce sont des prothèses étanches pour pouvoir prendre un bon bain.

Pascale Bouhénic, Lorsqu’il fut de retour enfin, L’Arbalète

Pascale Bouhénic © Catherine Hélie

Le tracé des cartes, les passants, la prothèse… La narratrice tisse des liens entre le monde tel qu’il va, qu’elle observe par la fenêtre, et cet homme, Ulysse. « Malgré le contrat de mariage », son mari est parti et l’a laissée là, dans cette sorte de cocon d’où elle ne sort presque jamais. Il est évoqué partiellement mais très souvent, à chaque fois que quelque chose fait qu’elle pense à lui. La poussière qui s’accumule, les enveloppes non décachetées, le tic-tac de la montre qui s’arrête, les pelures de crayon sur le sol qu’elle ne prend pas la peine de ramasser sont autant d’indices qui suggèrent son absence durable. Alors la narratrice se remémore : cet homme très sérieux qui ne riait jamais et l’a séduite par ses phrases, cet homme à la pensée semblable à un escalier en colimaçon, cet homme qui n’a même pas paru étonné quand elle l’a demandé en mariage. Et puis les signes avant-coureurs de la séparation, comme les pertes successives de l’alliance par Ulysse. La narratrice ouvre peu à peu une réflexion sur le couple et ses mystères. Cette façon de se sentir « immobilisée » par l’autre, la dépendance et le besoin d’être avec lui malgré l’ennui, voire l’encombrement de sa présence. La différence entre l’apparence d’un couple vu de l’extérieur comme modèle et la réalité difficile pour ceux qui le vivent de l’intérieur. Le verre d’eau est donné comme exemple de repère de stabilité dans le quotidien, voire dans le couple. Et l’eau devient un personnage à son tour, faisant le lien : le verre posé dans la chambre, le robinet dans la « pièce du fond », le canal sale de l’extérieur et l’être humain qui, au sein de l’appartement, est lui aussi le contenu d’un contenant.

Mais, un beau jour, la narratrice revient de l’extérieur, ce qui est très rare, et « Ulysse est là », dans la cuisine. Alors qu’il a tant hanté ses souvenirs, elle devient observatrice attentive de chacun de ses gestes et de ses changements. Et Ulysse, qui était un génie, qui semblait inaccessible, devient un être humain qui caresse son chien comme tout un chacun.

Le chien dans l’appartement, le travail manuel du personnage féminin (elle dessine des cartes) et sa fidélité…  le lecteur peut s’amuser à trouver des références à l’Odyssée ; sauf qu’ici il s’agit du point de vue de celle qui reste. Et l’auteure soulève aussi la question de l’écriture en train de se faire. Elle questionne l’absurdité des règles de grammaire et des expressions telles que « compter sur » ou n’avoir « pas bougé ». L’imaginaire de la narratrice est constamment activé, les actions sont allongées comme pour créer un suspens. Ainsi, quand elle tente de déchiffrer les mots d’une voix à travers une cloison et se laisse aller à la description de l’écoute du son des vagues à travers un coquillage. Les objets et les matériaux sont personnifiés. Les nuages de poussière « habitent ici », avec elle, comme pour combler la solitude de l’appartement. Dans cette forme de journal intime où la narratrice raconte son quotidien à la première personne, le dispositif est en fait très sophistiqué. Et il pousse le lecteur à réfléchir aux rapports entre le réel et le symbolique, le dedans et le dehors, l’individu et le couple, le passé et le présent.

Léontine Bob

À la Une du n° 34