Le Bonheur du monde

Dans ses trois romans précédemment publiés, Liberté dans la montagne (2013), Une forêt profonde et bleue (2015) et Au pays de la fille électrique (2016), Marc Graciano abordait déjà la question de la transmission. Des adultes bienveillants tentaient d’ aider une fillette ou une jeune fille à tracer son chemin à travers les difficultés de la vie. Le voyage symbolique se doublait d’un voyage réel. On retrouve ces thèmes dans Enfant-pluie, sur un mode plus apaisé, plus heureux : au paléolithique, un jeune garçon reçoit l’enseignement de Celle-qui-sait-les-herbes, prêtresse et guérisseuse, dépositaire du savoir de son « peuple », guide avisée et critique qui, loin de tout mysticisme, lui offre la beauté du monde.


Marc Graciano, Enfant-pluie. Illustrations de Laurent Graciano. Collection « Merveilleux ». José Corti, 96 p., 14 €


Né une nuit d’orage, le jeune héros y trouve son nom et son destin. À cause d’un glissement de terrain provoqué par les pluies, sa naissance coïncide avec la découverte d’une pile de silex plus grossièrement taillés que ceux travaillés par son peuple. Après avoir démontré que les autres suppositions avancées étaient erronées, Celle-qui-sait-les-herbes estime qu’il s’agit d’un message adressé par les hommes du passé, tout en avouant son ignorance quant à son sens. Comme elle trouve aussi que c’est un signe concernant l’enfant né pendant la pluie, il deviendra « un fidèle prêtre et un fidèle serviteur de Notre-mère-la-terre ». « Bien [qu’il] fusse un garçon », car dans ce livre féministe, les femmes détiennent le savoir. Un savoir incarné par la figure forte de Celle-qui-sait-les-herbes, capable d’allier le sens du sacré au rationalisme et au plaisir d’être au monde.

Marc Graciano, L’enfant-pluie, José Corti

© Laurent Graciano

Les hommes de Cro-Magnon que Marc Graciano nous donne à lire nous ressemblent beaucoup, ou plutôt, c’est nous qui leur ressemblons. Ils essaient de s’arranger avec les hasards et les vicissitudes de la vie : la sécheresse, les pluies, la rencontre d’une panthère ou d’un vieil ours, les prix élevés, les signes d’un passé impénétrable, l’incertitude, le doute. L’auteur s’appuie sur nos rares connaissances, essentiellement des hypothèses, concernant leurs pratiques, en particulier pour l’art pariétal, aboutissement du voyage et du livre. Il nous montre Celle-qui-sait-les-herbes peignant des animaux dans les grottes comme un mystère familier, une précieuse simplicité. Dans un monde où la savante l’est avant tout parce qu’elle reste consciente de son ignorance, l’inconnu n’est pas une anomalie inquiétante séparée du monde. Ou, du moins, toute la tâche de Celle-qui-sait-les-herbes est d’intégrer harmonieusement cet inconnu à l’existence de son peuple.

Bien souvent, cela passe par la poésie, par la transformation des hasards, par des problèmes et des rencontres en « signes », qu’on s’approprie ainsi, comme certaines images récurrentes dans les livres de Marc Graciano : l’apparition d’un grand cerf, messager sans message, ou l’utilisation de l’ours dans un jeu rappelant la part violente, dangereuse, de l’homme et du monde. Enfant-pluie lui-même saura mettre à profit l’enseignement de Celle-qui-sait-les-herbes en utilisant, quand nécessaire, son goût pour les gendarmes, ces « insectes avec, sur les ailes atrophiées qu’ils possèdent sur le dos, un dessin noir et rouge ressemblant à celui d’un masque à figure humaine ».

Marc Graciano, L’enfant-pluie, José Corti

© Laurent Graciano

Le récit se faisant à hauteur d’enfant, avançant par la confrontation des questions du jeune narrateur et de l’ironie faussement bourrue de Celle-qui-sait-les-herbes, l’humour affleure sans cesse, comme une façon d’être au monde, de souplement s’y conformer. Ainsi, quand la prêtresse affirme que, pour être sûr que son peuple ne descend pas directement des dieux du ciel, il suffit de « regarder leurs faces d’ahuris ». Ou quand, face au saisissement de l’enfant qui découvre les peintures, elle lui tape sur le crâne et lui demande de « fermer la bouche parce qu’une chauve-souris sinon allait entrer dedans ».

Les chapitres sont courts, les choses clairement et simplement dites, le merveilleux paraît naturel – on voyage sur la cime des arbres, on a des visions provoquées par la fièvre. Ce traité d’éducation et de doute salutaire, ce conte sur la force du lien qui se construit entre un enfant et un adulte essayant de lui transmettre ce qu’il a appris, de l’instruire, montre tout ce qu’on peut apprendre. Illustré par le frère de l’auteur, c’est aussi un livre fraternel, un rappel du temps où ils chassaient oiseaux et pointes de flèches, qui réfléchit la part lumineuse et sereine de l’enfance.

Sébastien Omont

À la Une du n° 34