Jacob Böhme, cordonnier théosophe

Comment rendre à l’histoire la théosophie ?  L’entreprise est audacieuse, tant le phénomène, qui se forme à la fin du Moyen Âge occidental et vient mourir au XXe siècle, échappe aux lois ordinaires de la raison, dont il fait un usage paradoxal. L’efflorescence mystique et littéraire de ce courant correspond à une époque où la pensée occidentale se cherche dans les marges de la mystique et conquiert sa liberté contre la tutelle des Églises. L’Allemagne lui offre une terre d’élection aux premières heures du baroque.


David König, Jacob Böhme : Le prince des obscurs. Cerf, 311 p., 20 €


La Réforme luthérienne n’a rien changé aux rigueurs ecclésiales. Le protestantisme n’est pas moins acharné que le catholicisme contre les rebelles qui bravent ses lois. L’Église, en ces siècles déjà anciens, à l’articulation de la Renaissance et du baroque, gouverne encore la vie civile, scientifique et religieuse. La réglementation de la foi, jusque dans l’intimité des consciences, implique le combat contre toute forme déviante. L’accusation d’hérésie fait trembler : elle met au ban de la société et, entérinée par un tribunal, oblige à la rétractation, geste qui ne suffit pas toujours à sauver de la mort la victime. Prudemment, la théosophie se développe donc dans des cercles restreints. Une petite élite, protégée par des nobles ou des personnages influents, prospère dans les marges de la mystique chrétienne, à la frontière, le cas échéant, de la kabbale juive et de l’alchimie. Le théosophe se rapproche du philosophe et se distingue du théologien. Il dit avoir reçu de Dieu une révélation ou une illumination. À partir de là, il pénètre et révèle le mystère de Dieu, il propose un système complet (qui englobe Dieu, l’homme et le monde). Dans le cas qui nous occupe, le théosophe affiche sa fidélité personnelle à la foi luthérienne, qu’il professe d’une façon plus authentique, estime-t-il, que ne le font les clercs.

David König, Jacob Böhme : Le prince des obscurs, Cerf

Jacob Böhme (1575-1624), que la présente biographie nomme « le prince des obscurs » et que la tradition connaît comme « cordonnier théosophe », est de cette famille. Les appellations par lesquelles on le désigne forment tantôt oxymore – lorsque l’insistance sur l’humilité du travailleur manuel dans son échoppe va de pair avec son initiation aux arcanes de la divinité – tantôt tautologie, lorsque l’obscurité de ses livres est célébrée comme princière. Quel accès trouver à un cas à ce point hors du commun ? Les pieuses légendes n’ont pas manqué, encouragées par la rareté des documents biographiques sûrs. Elles ont été colportées par des adeptes, empressés de construire une légende dorée. Elles exagèrent la modeste condition de l’homme qui, sans avoir été formé à l’étude des langues et des lettres, non plus qu’à la discipline des traditions exégétiques, n’était pourtant ni un crève-la-faim ni un inculte.

Natif de Lusace et fixé à Görlitz, aujourd’hui ville frontière avec la Pologne, il plonge ses racines dans les franges orientales du monde germanique, au contact de la Bohême et de la Silésie, d’où viendra, une génération plus tard, Angelus Silesius, qui lui est redevable. Car la mystique allemande – et à sa suite la poésie religieuse – n’est pas purement rhénane. La Rhénanie n’y prendra sa place qu’à la génération suivante. Avec sa langue rude, que n’ont policée encore ni les Lumières ni le contact avec l’Europe occidentale, Jacob Böhme est à l’époque baroque un nom important de la culture allemande : il suffit de penser au cas que font de lui Hegel, qui le désigne comme « le premier philosophe allemand », et les romantiques Tieck et Novalis. Les spécialistes français des Lumières le connaissent par l’intermédiaire de son disciple français Louis-Claude de Saint-Martin, d’autres à travers le Munichois Franz von Baader (1765-1841), qui le revendiquera pour maître. On ne l’enfermera cependant pas dans une veine occultiste.

David König, Jacob Böhme : Le prince des obscurs, Cerf

Écrite par un admirateur français de Böhme, qui a consacré une thèse à sa philosophie et se défend de vouloir réduire le penseur à l’élucidation de sa vie, la présente biographie, illustrée d’une série de gravures de l’époque, se lit aisément. S’inscrivant dans la longue tradition universitaire française qui, depuis Alexandre Koyré, dans les années 1920, jusqu’aux travaux d’Eugène Susini et de Bernard Gorceix, a étudié de près l’illuminisme allemand et sauvé ses représentants de la trop commode accusation d’exaltés ou de visionnaires (Schwärmer, disent les Allemands), König brosse le portrait d’un homme complexe : « Notre homme est à double-fond, et sa biographie est double ».

Effectivement, le portrait donne à penser : Böhme, un mystique, père de famille, commerçant et gestionnaire avisé d’une petite aisance qu’il s’entend à faire fructifier, jouissant de protections et cultivant une avantageuse ambiguïté lorsqu’il affirme qu’il n’a jamais écrit que pour lui-même, ses ouvrages (dont la première édition complète ne paraîtra que bien après sa mort, en 1682 en Hollande) ayant été recopiés et diffusés à son insu. La déclaration, qui peut valoir éventuellement pour son premier livre, Aurora (rédigé entre janvier et juin 1612), se révèle des plus sujettes à caution quand on observe le réseau de copistes qui bientôt s’installe et fait commerce des manuscrits ainsi multipliés. Böhme est surtout contemporain des violences et exactions de la guerre de Trente Ans (1618-1648), conflit interconfessionnel et politique qui, né à Prague, ravage la Lusace avant d’étendre son incendie à l’Europe entière. En plongeant dans une humanité mêlée et une histoire violente, l’homme de chair excède l’idéalisation naïve à laquelle se livre encore, dans la dernière décennie du XIXe siècle, un obscur disciple de Saint-Martin, comme il déborde le syncrétisme de Jung, au siècle suivant.

 Stéphane Michaud

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