En Sorbonne

Ferdinand Alquié (1906-1985) fut pendant plus de trente ans professeur à ce qu’on appelait alors la Sorbonne, et y incarna la philosophie. La réédition de ses cours sur les grands rationalistes nous rappelle ce magistère limpide et éveille la nostalgie, non pas de l’être, dont il pensait que tout philosophe est affecté, mais de l’essence de ce métier.


Ferdinand Alquié, Descartes, l’homme et l’œuvre. La Table Ronde, 254 p., 8,70 € 

Leçons sur Descartes : Science et métaphysique chez Descartes. La Table Ronde, 288 p., 10,20 €

Leçons sur Spinoza. La Table Ronde, 461 p., 10,20 €

Malebranche et le rationalisme chrétien. La Table Ronde, 300 p., 8,70 €

La philosophie des sciences. La Table Ronde, 167 p., 7,70 €

Qu’est-ce que comprendre un philosophe. La Table Ronde, 57 p., 11,80 €


Le rituel était immuable. Le professeur émergeait d’un cabinet poussiéreux et s’installait au bureau de l’amphithéâtre bondé, dépliant ses ouvrages et ses notes. Il commençait alors à parler de sa voix rocailleuse à l’accent de Carcassonne, en bégayant un peu (il racontait avoir dans sa jeunesse été au « bbbbbordel »). Mais la clarté, l’organisation rigoureuse de son propos, la fermeté de ses vues, et son autorité l’emportaient. Ferdinand Alquié incarnait non seulement la philosophie en Sorbonne, mais il était en grande partie la Sorbonne. Sa spécialité était l’histoire de la philosophie. Il ne s’en départait jamais, et déclarait qu’« on ne critique pas un grand philosophe », et nous exerçait à contempler ces monuments éternels de la pensée. Mais sa thèse, qu’il expose dans Qu’est-ce que comprendre un philosophe, était qu’ils n’avaient accédé à cette éternité qu’à travers une expérience personnelle vécue et une « conscience vivante ». Une sorte d’existentialisme à goût spirituel, comme il l’expliquait dans ses livres Le désir d’éternité (1943) et La nostalgie de l’être (1950).

Là où Sartre disait que l’essentiel c’est la contingence, Alquié disait que dans la contingence on accède à l’éternel. À partir du moi, on s’élève à une éternité qu’on n’atteint qu’en pensée. C’est pourquoi sa thèse s’appelait La découverte métaphysique de l’homme chez Descartes (Puf, 1950), racontant l’histoire de l’esprit de Descartes, le penseur de la première personne qui se hisse, par l’épreuve du doute, à la garantie divine et revient aux idées pour fonder la science sur des idées claires et distinctes. Alquié refusait qu’on traitât les grands cartésiens comme des producteurs de structures : il fallait que leurs pensées aient été vécues, et qu’elles aient une histoire. Sa méthode était donc plus génétique que structurale : il fallait suivre le développement des doctrines, et mettre au second plan leurs articulations logiques.

En ce temps là – pour parler comme Clément Rosset –, il y avait en Sorbonne de vraies querelles intellectuelles. Il y avait, dans les études littéraires, celle qui opposait le Racine de Barthes à celui de Picard. Celle qui opposait Alquié à celui qu’il désignait en chaire comme « Martial Gueu-roult » était fameuse.  Il ne faisait pas bon, dans une leçon d’agrégation sur le célèbre passage du morceau de cire dans les Méditations, prendre le point de vue de Gueroult et valoriser l’entendement et l’intellect par rapport au cogito vécu. Mais quand un étudiant se risquait dans sa leçon à prendre le point de vue du Collège de France contre celui de la Sorbonne, Alquié gardait un calme de gentilhomme, et n’engueulait gentiment l’étudiant qu’après l’avoir fait monter dans son bureau, en lui reprochant d’avoir été « plat ».

Alquié, né à Carcassonne, fils de viticulteur, n’était pas normalien, et avait trouvé sa voie seul, comme Descartes, se frottant aux milieux surréalistes qu’il avait connus via Joë Bousquet, et avait gravi tous les échelons de la carrière universitaire. Il était un professeur, du type de ceux qu’il y eut jadis à la Sorbonne, et qui furent balayés par Mai 68 et les réformes successives de l’université : celles de Faure, de Savary, d’Allègre, la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités), etc. Le professeur faisait, comme son nom l’indiquait, des cours magistraux : il parlait et on écoutait ou grattait. Il était un mandarin, ce qui voulait dire qu’il avait de l’influence : sur les nominations des jeunes collègues, qu’il patronnait, sur les maisons d’édition, sur les réformes de l’enseignement. Il avait tout simplement de l’autorité, ce qui ne voulait pas nécessairement dire qu’il fût autoritaire (à la différence des mauvais professeurs).

Cet univers a quasiment disparu. La Sorbonne n’est plus qu’une coquille vide. Le professeur est à présent un « animateur » et les étudiants des « apprenants ». L’idée que quelqu’un puisse savoir plus que son auditoire choque nos contemporains. Le professeur avait des assistants, qui faisaient des « travaux dirigés » et travaillaient en groupe (Deleuze fut l’assistant d’Alquié, et ne s’en porta pas plus mal). Mais l’assistant de nos jours veut faire lui-même des cours magistraux. Que le professeur puisse diriger des thèses est même devenu suspect. Les professeurs ont perdu leur maigre pouvoir depuis belle lurette chez les éditeurs et dans les journaux, et dans la conscience populaire c’est le philosophe médiatique qui a remplacé le « prof », qu’on traite avec mépris d’« universitaire » (c’est d’ailleurs pourquoi des livres comme Homo academicus de Bourdieu ont l’air eux-mêmes si datés : ils décrivent un univers qui date de la fin des années 1960).

C’est donc avec nostalgie et reconnaissance qu’on ouvre ces jolies rééditions des cours du Maître, qu’on lisait jadis dans les volumes grisâtres du CEDES et qui nous rendirent de grands services. Ces livres ont vieilli du point de vue de la scholarship. Le lecteur qui veut avoir le meilleur d’Alquié comme historien de la philosophie lira plutôt son grand livre sur Le cartésianisme de Malebranche (Vrin, 1974) ou son Rationalisme de Spinoza (1981). Mais il trouvera toujours dans ces cours les meilleures introductions possibles aux grands rationalistes classiques. Curieusement, Alquié n’écrivait jamais sur Leibniz : il n’aimait pas le côté conciliateur du Hanovrien, ni son côté logicien, mais c’est aussi parce que son rationalisme n’était pas, comme celui de Leibniz et de Couturat (et bien sûr de Gueroult), un rationalisme d’entendement. C’était, comme celui de Kant, avant tout un rationalisme de raison. Alquié pensait que la raison a des limites (l’un de ses livres s’appelle Solitude de la raison). Aussi préférait-il de loin Descartes et Malebranche à Spinoza et Leibniz.

Son manuel de philosophie des sciences a vieilli aussi. Mais en des temps où l’on traite la science comme une sorte de fantasmagorie, il est bon que quelques notions élémentaires de la méthode scientifique soient rappelées. Quand rééditera-t-on la Logique de Paul Mouy (1944) ? Suggérons à nos gouvernants de mettre ces livres au programme. Ne conçoivent-ils pas les universités comme des super-lycées, où les professeurs doivent avant tout enseigner et non faire de la recherche, et où la liberté académique se réduit à l’obéissance au ministre de l’Éducation nationale ?

Pascal Engel

À la Une du n° 31