Aimée et Bernard

Les livres autour de correspondances en temps de guerre, notamment avec la remontée des archives privées de la Première Guerre mondiale – en particulier initiée par de « grandes collectes » des Archives de France –, sont nombreux. Les écritures personnelles sont entrées, non plus seulement comme sources mais aussi comme objets d’étude, dans les sciences sociales. Le présent ouvrage part de ces travaux et décrypte remarquablement l’usage de l’écrit en situation de séparation.


Fabien Deshayes et Axel Pohn-Weidinger, L’amour en guerre : Sur les traces d’une correspondance pendant la guerre d’Algérie. Bayard, 328 p., 21,90 €


C’est la guerre. Mais ce livre va au delà. C’est une enquête étonnante que proposent ces deux jeunes sociologues à partir de quatre-vingts lettres achetées sur une brocante parisienne : elle a pour objet tout autant les acteurs, le couple formé par Aimée et Bernard, que les deux chercheurs, Fabien et Axel. Les deux limiers qui ont l’âge de leurs protagonistes fantômes, en partant des quelques indices contenus dans les mots tracés noir sur blanc, ont reconstitué avec beaucoup de patience l’existence de cet homme et de cette femme. Sans jamais négliger d’indiquer les doutes et les questions qui les habitent, non seulement ils écrivent entre les lignes de ces lettres – dont ils nous livrent de nombreux extraits – mais ils nous racontent aussi la vie avant le départ de Bernard en 1961 pour la Kabylie qui est à l’origine de cette dense correspondance. Ils ne se tiennent pas en surplomb mais plongent dans ces enveloppes, comme on plonge dans une vague, sans savoir où le remous va les entraîner.

L’entreprise était risquée mais, à la manière de deux généalogistes, usant d’une méthodologie qui pourrait s’apparenter à cette science, Fabien et Axel retrouvent Bernard et Aimée et nous offrent un récit troublant sur l’amour impossible en temps de guerre ; sans ménager leurs efforts, les auteurs, avec la même obsession que s’il s’agissait de parents disparus, reconstituent le parcours de ces deux êtres, se rendent sur les lieux où ils vécurent, épousent leurs impressions et leurs sentiments. Cela surprend d’abord, et d’aucuns se demanderont quel intérêt il y a à consulter le bulletin météorologique du jour où Bernard quitte Paris pour Marseille ; d’autres pourront s’inquiéter de voir une étude de cas participer, par l’ingénieux récit qu’en font les auteurs, d’une histoire collective. Reste que ça marche ! On suit l’histoire d’Aimée la jeune Guadeloupéenne, venue en France métropolitaine pour devenir une institutrice mal notée ; on suit Bernard entrer, malgré lui, dans la guerre d’Algérie. Le lecteur dévore la rencontre presque « improbable » de ces deux existences.

Fabien Deshayes & Axel Pohn-Weidinger, L’amour en guerre. Sur les traces d’une correspondance pendant la guerre d’Algérie 1960-1962, Bayard

Par une habile « mise en récit », les auteurs ne se contentent pas de produire du contexte ; ils inversent le procédé traditionnel consistant à inscrire les deux protagonistes dans leur époque, pour donner à voir par ce couple l’époque et faire de celle-ci un véritable troisième acteur. On songe évidemment aux Parapluies de Cherbourg, le seul véritable film français sur la guerre d’Algérie ne comportant pas la moindre scène de guerre. Fabien et Axel traquent les petits détails et les agencent les uns avec les autres : ils ont dépouillé les dossiers de carrière de l’Éducation nationale, retrouvé les moindres signes de Bernard en Algérie. Grâce à leur perspicacité, ils nous dévoilent une série de scènes : les écoles élémentaires des années 1950, le monde d’un appelé discret, celui de son unité, mais aussi la vie d’une famille et surtout l’intimité d’un couple.

Sans doute le plus inédit est-il le portrait magnifique que font les deux auteurs d’Aimée, femme noire dans la société française des trente glorieuses, sa débrouille, ses arrangements, ses secrets. Sous la photographie du soldat français en Algérie, il y a donc cette autre, comme en un miroir, aimée et absente. D’elle, les sociologues n’ont pas retrouvé d’images. Mais, indéniablement, avec ce livre et avec Aimée, les deux auteurs de ce livre ont commencé à écrire l’histoire oubliée des femmes antillaises.

Philippe Artières

À la Une du n° 31