Soleils noirs

Avec Les Coïncidences exagérées, Hubert Haddad revient à son histoire première, « jour de la vérité », où il faillit se jeter dans le vide. Et réveille au passage les morts essentielles de sa vie. Un récit du plus profond de soi écrit dans une langue sublime.


Hubert Haddad, Les Coïncidences exagérées. Mercure de France, coll. « Traits et portraits », 192 p., 19 €.


Comment s’appelle un tel livre de soi, sur soi ? Que dire de son allure, de son caractère ? Comment en parler, restituer sa force ? Il y aurait bien un fond autobiographique dans Les Coïncidences exagérées, d’Hubert Haddad, mais ça n’est pas assez. Une forme autofictionnelle ? Ce serait trop. Ou trop peu. Une manière d’autoportrait ? On y est presque, mais pas tout à fait. Alors quoi ? Un poème au long cours qui court le long de la vie et de la mort. Vers alchimiques, notations de l’inexprimable, fixation des vertiges, hallucinations à tout-va : d’aucuns se souviendront d’une certaine musique et de son puéril musicien. Mais quand semble venir la lumière des faits, c’est l’évasion ! : « Retards et tergiversations ! On recule pour mieux sauter, comme Empédocle testant maint écho au-dessus des laves. »

Reprenons. Dès l’entame de ces Coïncidences exagérées, on comprend que l’on n’a pas affaire à un texte comme les autres, plutôt à un texte autre, ou bien peut-être à tous les autres textes + un. Entendez la poésie qui va avec celle de l’auteur même. Ainsi de la première phrase, belle comme la rencontre de Rimbaud et de Breton dans un transsibérien : « J’avais en ce temps-là de noirs éblouissements et courais les champs de mines avec une distraction de décapité. La réalité m’était un embarras. Je ne supportais pas l’ironie des miroirs. La poésie était l’autre nom de l’amour, celui qu’on tait, les yeux brûlés. »

Il n’y a d’ailleurs rien à comprendre, et tout à entendre, dans ce début des Coïncidences : l’ombre lunaire du moi se dessine déjà, que masque juste la certitude d’un paysage de ruines. Et pour l’atteindre au cœur, il faudra attendre. Quoi ? Le récit de la mort, des morts. Car voilà encore un livre de fantômes puissants, revenants revenus du fin fond d’une mémoire qui ne les a jamais oubliés, à peine mis de côté, collectionnés presque. C’est René d’abord, le bien mal prénommé frère cadet, qui meurt le soir même des attentats du 13 novembre 2015 (rupture d’anévrisme), et puis les autres qui suivent. Ce serait alors comme un courant que l’on remonte : mère amie frère amis, tous enchaînés dans le texte, par la grâce d’images rayonnantes, il faudrait dire : radiantes : « Le Jour de la mémoire est comme la peinture : aveuglant de lumière. »

C’est le portrait « d’Alice au pays des effrois », la mère « blessée par l’amour coléreux et les grossesses à répétition » que l’auteur peint avec justesse, comme dans un rêve enfin retrouvé. C’est celui de Chantal l’aimée, ravie et ravivée le temps d’un vivre ensemble, rue Pastourelle. Ce sont Hardellet, Béalu, Fardoulis-Lagrange encore, qui habitent métaphysiquement un étage du livre. Et encore et surtout le frère aîné, qui fut peintre passant trop vite, absent-présent entre toutes les pages de la mémoire. On chercherait l’origine de ces Coïncidences qu’on la trouverait sans doute dans ce geste de peindre après lui, avec ou envers lui presque, comme une histoire de gémellité esquissée : dessins contre dessins, traits pour traits, comme peut-être on dit œil pour œil. « Si j’étais fou, nous serions deux » écrit mystérieusement Hubert Haddad au-dessus de deux silhouettes dansantes.

Ne manque donc plus que la mort première, étrange mort en vérité, puisque non advenue, mais racontée quand même, en plusieurs endroits. Comme un nuage qui hante tout le ciel du livre, de tous les livres de l’auteur, en surplomb : « Je n’ai jamais écrit au fond que sur cet événement… » Un jour de septembre 1970, le 17 exactement, Hubert Haddad entièrement nu, sur le rebord d’une fenêtre, regarde le vide en bas (la vie d’en bas…). Il dérive, titube, veut sauter le pas, ne saute pas. Un ami entré par hasard lui sauve la vie. Ou la mort ? Lui coupe les ailes qu’il n’a pas encore, pour ainsi dire. Le voilà donc le commencement de sa nuit de l’enfer : un Je qui s’élide sans s’effacer. Comme un frère venant après un frère, mort. Les mots manquent et manqueront longtemps pour dire ce qui s’est joué ce jour-là, et dans l’après : « Ce que fut ma vie, la poésie n’en révèle que les silences saccagés. Je suis devenu bègue, cafouilleur d’indicible, longtemps frappé d’aphasie asymétrique au sortir de l’événement qui marqua pour moi ce jour de septembre 1970. Au réveil, le matin, dans une chambre ombreuse et bientôt noyée de ciel de l’hôpital Saint-Antoine, un sentiment ineffable d’absence me laissait sans appel, étrangement réconcilié, comme un Lazare sorti d’un tombeau de fleurs. »

Les Coïncidences exagérées est un étrange et fort et beau livre : celui d’un homme qui tourne autour d’une vérité qu’il sait hors d’atteinte : comme une image prise dans un miroir et qui attend que les mots viennent le délivrer, corps et âme. Las ! il s’en retourne aux morts. Et recommence à écrire : « Écrire est suivre le cours et ses méandres, chercher sa pente avec hauteur. » Ou alors, ce qui revient au même : « Le secret d’un écrivain appartient à la poésie, toujours. »

À la Une du n° 15

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