Où est la fiction ?

Quand certains prônent l’extension des territoires de l’imagination à la totalité du monde réel ou de nos constructions mentales, et que d’autres s’attachent à les faire disparaître au profit d’une géographie des formes ou des usages, Françoise Lavocat vise plutôt, dans son dernier ouvrage, à défendre l’existence des frontières qui séparent fait et fiction. L’enjeu de ce « différentialisme modéré » est de mieux comprendre la nature des romans, des films ou des jeux vidéo, ainsi que le plaisir que nous prenons manifestement à visiter ces univers parallèles, tout en tenant compte de la diversité et du renouveau des pratiques qui s’y rapportent.


Françoise Lavocat, Fait et fiction : Pour une frontière, Seuil, coll. Poétique, 618 p., 33 €


Il ne serait pas impossible de trouver surprenant qu’il faille un livre de plus de six cents pages, dûment argumenté, nourri de théories empruntées à plusieurs disciplines scientifiques, précis dans ses analyses et riche en exemples, pour démontrer la validité d’une thèse que le bon sens semble admettre chaque jour, à savoir qu’il existe effectivement une différence entre le réel et l’imaginaire, entre un vrai chat et le chat du Cheshire, entre les yakusas et les Dalton, ou encore entre le témoignage d’un rescapé du camp d’Auschwitz et un film comme La vie est belle de Roberto Benigni. Hélas, comme le note l’auteure en guise d’introduction, « l’idée que les frontières de la fiction auraient disparu ou seraient définitivement brouillées est largement répandue ». Pourquoi donc le travail de Françoise Lavocat, professeur de littérature comparée à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et membre de l’Institut universitaire de France, est-il non seulement louable mais indispensable ?

Il est vrai que les théories littéraires ou philosophiques des quelque cinquante dernières années ont favorisé et favorisent encore une sorte de scepticisme solipsiste pensant le monde comme représentation, et toute représentation comme une histoire teintée d’imaginaire, sinon de beaux mensonges. En ce sens, c’est la position moniste qui est soutenue, défendant un panfictionnalisme qui réduit les faits, les récits, les études historiques, les discours politiques ou les campagnes publicitaires, voire les théories elles-mêmes et les conversations courantes, à des intrigues fantastiques, à des caprices de créateurs plutôt libres de raconter ce qu’ils veulent. Cela paraît osé, mais la rigueur des analyses par Lavocat des écrits de Ricœur, White, Barthes, Veyne, Lacan, Sollers, Forrest ou Kristeva montre que le paysage intellectuel dessiné par le postmodernisme partage cette conception unifiée du « tout fictif », de façon durable et profonde.

Les problèmes sont multiples et les erreurs patentes, pour qui confond les concepts et lisse les différences. Lavocat met en lumière les contradictions qui découlent de l’idée que tout récit est fictionnel en invoquant le cas de la littérature de l’Holocauste et celui du storytelling, qui obligent à séparer la vérité des faux-semblants, pour ainsi dire les comptes de faits des contes de fées. Les exigences ne sont pas les mêmes, pas plus que les buts ou les intentions. La généralisation du terme de « fiction » et l’indistinction des genres narratifs manquent en outre de pouvoir explicatif : en effaçant les frontières, il devient difficile d’appréhender les diverses formes d’hybridation des textes, des images ou des pratiques, a fortiori à l’heure des jeux en ligne, des avatars virtuels, de la cyberpornographie, de la multiplication des procès contre des écrivains et des accusations de blasphème. Ainsi Lavocat parvient-elle à montrer la nécessité d’une frontière aussi concrète que conceptuelle entre fait et fiction, eu égard aux enjeux sociaux, moraux et juridiques des œuvres ou des usages, ainsi qu’à la dimension trouble et plastique de la notion elle-même.

Il faut ici saluer la méthodologie de l’auteure, qui emprunte une perspective à la fois diachronique, pluridisciplinaire et transmédiale, forte de sa connaissance des récents développements des travaux sur la fiction notamment en philosophie analytique, en anthrolopogie et en sciences cognitives, et capable de tisser des liens entre les œuvres à travers le temps et l’espace. On voyage vers les États-Unis ou le Japon, de l’Antiquité à nos jours, croisant en particulier la littérature européenne des XVIe et XVIIe siècles et le Dit du Genji, datant du XIe siècle. Cela permet de lutter contre une conception trop étroite, trop spécifique et trop occidentale de la fiction, de démontrer l’anhistoricité de la thèse dualiste et, inversement, la junévile contemporanéité du monisme. Le socle de celui-ci semble enraciné dans le siècle dernier, et paraît s’abreuver à une demi-douzaine de sources : la pensée idéaliste d’une « illusion généralisée » ; le culte du formalisme et du textualisme dans la sphère des lettres, déplaçant la question de la référence du côté de la rhétorique ; l’essor des neurosciences et la découverte des neurones-miroirs ; la « culture de l’empathie » et l’impact de l’imagination sur nos affects quotidiens ; le constructionnisme des « digital natives » pour qui toute image est indifféremment édification de signes ; enfin, l’interactivité des réalités virtuelles, tendant à entraîner des conséquences hors-écran. Lavocat s’attache à tarir chacune de ces rivières, qu’elle juge confuses, infalsifiables ou inopérantes.

Si donc il faut reconnaître une ligne de partage entre ce qui relève de la fiction et ce qui n’en relève pas, et qu’il existe bien ce que Françoise Lavocat appelle une « culture de la fiction », sur quels critères pouvons-nous compter pour en respecter les contours et les propriétés ?

Les sciences cognitives et la psychologie expérimentale offrent une piste intéressante : Lavocat note que la capacité à distinguer le réel et l’imaginaire est précoce et attendue chez les enfants, et qu’au-delà des défaillances de notre appareil mémoriel nous pouvons malgré tout estimer que la réception d’œuvres de fiction active un type de mémoire particulier, « sémantique », sous-tendu par un « décrochage cognitif » limitant le rapport à soi. Mais le critère cognitif, universaliste, reste délicat, d’abord parce que l’interprétation des résultats requiert de la prudence, l’usage des concepts étant souvent flou et partial, également parce qu’il semble exister des « cultures sans fiction ». En effet, un bref passage du côté des Aranda (Aborigènes d’Australie centrale) et des Kuna (Amérindiens des îles San Blas du Panama), conduit Lavocat à considérer que le critère de fictionnalité serait bien davantage conventionnel que naturel, lié aux croyances partagées : les sociétés rituelles ne connaissent pas la fiction parce que les rites sont performatifs, là où les fictions sont inactives, et parce que toutes les entités (sacrées, divines, oniriques) habitent alors le même monde. A contrario, penser la fiction supposerait ce terreau d’une « culture du fait », rendant précisément possible la perception des territoires propres aux êtres de fiction.

La seconde piste suivie par Françoise Lavocat est la piste ontologique. En somme, ce sont bien les questions de la référence à des inexistants, et de la nature de la réalité autant que des mondes imaginés, qui sont centrales dans la définition de la fiction. De cette façon, Lavocat s’oppose aux critères pragmatiques des théories philosophiques développées depuis quelques décennies dans la veine anglo-saxonne, notamment par Searle, Currie, Walton, Schaeffer ou encore Caïra, soutenant que la fiction est un « jeu de faire-semblant », et plus précisément une injonction à « faire semblant de croire » que l’histoire racontée est une histoire vraie, quels que puissent être ses renvois au monde réel, ses emprunts ou ses écarts. Ce simulationnisme s’ancre, entre autres, dans la thèse d’une autonomie des univers fictionnels qui ne satisfait pas le constat souligné par Lavocat d’une hybridité constitutive de ces univers, ni celui de cette « mise en jeu des croyances », ouverte, complexe et fragile, proposée par les romans ou les films. En vérité, le désengagement des lecteurs-spectateurs – cette « suspension de l’action » qui fait passer pour fou celui qui voudrait empêcher le personnage de tuer ou de se faire tuer, par exemple – provient, selon Françoise Lavocat, de la certitude que nous avons d’une différence ontologique entre le monde réel et le monde représenté.

Il s’agirait ainsi de remplacer la question « qu’est-ce que la fiction ? » par la question « où est la fiction ? », en se focalisant sur les critères internes, sur les marqueurs de fictionnalité qui nous permettent d’identifier un monde, un personnage ou un « biotope » comme étant fictionnel. Dans l’esprit des théories logico-philosophiques des mondes possibles (auxquelles Lavocat a déjà dédié plusieurs travaux), c’est alors le caractère impossible et paradoxal de tels mondes qui est employé pour signer in fine ce qui appartient en propre aux terres de la fiction. D’où l’accent mis sur la métalepse, figure par excellence de la frontière entre mondes distincts (celui de l’auteur et des lecteurs contre celui des personnages) et du désir, justement, de pouvoir la transgresser. La force de la définition de Lavocat est d’expliquer en même temps le plaisir pris ainsi à visiter des lieux pourtant si pleins de contradictions, la multiplication des interprétations qui tentent vainement de dépasser les paradoxes structurels ou diégétiques, enfin l’hybridité et le pluralisme ontologique qui fleurissent dans les créations de notre imagination. Parce que nous sommes des êtres de finitude, parce que nous savons que la frontière est infranchissable entre les personnages et nous, mais parce que nous désirons vivre plusieurs vies, fût-ce dans l’illusion de prendre nos rêves pour la réalité, notre goût pour les mondes fictionnels est prononcé, et inextinguible notre soif d’aventures exotiques, de chevauchées fantastiques, de rencontres virtuelles.

Si subtile et bien menée que soit la réflexion de Lavocat, on peut trouver insuffisants certains de ses arguments, et discutables certaines de ses analyses. Par exemple, la réfutation du critère pragmatique externe de fictionnalité, issu du rejet de l’idée qu’il existerait un « langage de la fiction », est ici trop rapide : un récit peut être à la fois une histoire, un mensonge et un témoignage, quand bien même son style ou sa syntaxe tendrait à l’apparenter plus facilement à l’un de ces discours. L’analyse de Searle et son raffinement par Currie continuent de faire porter le doute sur l’usage de critères internes pour définir la fiction, qui suppose qu’on tienne compte des intentions des locuteurs-auteurs. Par ailleurs, le détour par l’ontologie et les théories des mondes possibles semble aussi un peu maladroit, en ce qu’il mélange parfois les problèmes métaphysiques, épistémologiques et logiques soulevés par les œuvres de fiction. C’est sans doute le risque majeur des approches interdisciplinaires. Enfin, le dualisme conceptuel de Françoise Lavocat, situant la fiction relativement aux faits, pourrait se voir reléguer par l’arrivée nécessaire d’un troisième terme. Si les catégories du « virtuel » et du « ludique » semblent déjà défier cette dichotomie, le concept de « figure » se révèle fécond, non seulement pour traiter la question des connaissances que nous acquérons par le truchement de constructions imaginaires, mais également pour chercher l’équilibre entre les approches formalistes et « naïves » des œuvres de fiction, et notamment du personnage : celui-ci n’est-il pas tout à la fois l’habitant d’un faux ailleurs, le symbole d’un trait humain et le produit d’une esthétique ?

Françoise Lavocat ouvre en tout cas une belle et solide porte à ceux qui sont curieux de savoir où ils mettent les pieds quand ils s’en vont parcourir le pays des merveilles.


Photo à la une : © Emmanuelle Marchadour

Marion Renauld

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