Du 19 au 22 mars s’est tenue à Nantes l’édition 2026 d’Atlantide, festival d’« une littérature-monde vivante et attrayante », porté par la volonté de favoriser la liberté d’expression, de découvrir de nouvelles voix et de faire entendre la diversité des langues. Pendant quatre jours, on a parlé de poésie et de guerre, de violences faites aux femmes et de narration, de corruption et de longueur de la phrase. Et à côté du français et de l’anglais ont résonné sur les scènes du Lieu Unique, ex-usine des biscuits LU reconvertie en scène nationale, du turc, du portugais, de l’arabe ou de l’hindi.
Lors des tables rondes et des rencontres dans ce centre culturel et d’arts dont l’apparence volontairement provisoire et légère affirme comme la possibilité d’une société post-capitaliste, et à travers toute la ville, ce sont des paroles parfois vives mais toujours affirmées et joyeuses qui se sont croisées, mêlées, relancées.
Alain Mabanckou, directeur artistique, affirme dans l’éditorial ouvrant le programme du festival que « la littérature demeure l’un des derniers lieux de veille et de vigilance », car elle refuse « le silence, la simplification et l’oubli ». Par conséquent, Atlantide ne doit pas être vu comme « un refuge hors du monde, mais un carrefour », un lieu où dire les blessures et les injustices mais aussi la force de l’imagination et de la langue, des langues frottées les unes aux autres.
Le contexte des élections municipales le même week-end a évidemment donné un sens particulier à cette édition. Le risque que Foulques Chombart de Lauwe (LR), de la même couleur politique que Christelle Morançais qui a réduit de 73 % les subventions culturelles du Conseil régional des Pays de la Loire en 2025, soit élu inquiétait évidemment de nombreux acteurs de la culture. Les mots brefs mais forts de Joanna Roland, maire sortante, le vendredi 20, ont donc sonné avec un écho particulier dans la salle comble du Grand Atelier. Devant le public très nombreux venu écouter la leçon inaugurale de Laurent Mauvignier, Alain Mabanckou a rappelé que Nantes était « la ville de l’enthousiasme culturel » et que la ligne culturelle du festival était de « résister à la fermeture », grâce à « l’effort, l’attention, la disponibilité ».
Exils et poèmes
À côté d’autrices et auteurs reconnus, Atlantide invite beaucoup de jeunes écrivaines et écrivains. C’est le cas de Katia Belkhodja. Quand elle avait neuf ans, ses parents ont fui l’Algérie des années 1990, en proie à la guerre civile, pour émigrer au Canada. Les déterrées, son troisième roman, raconte quatre générations de femmes entre l’Algérie et le Québec. C’est par amour qu’elle a déterré les histoires de ces femmes, et celles d’hommes, car « déterrées est un féminin épicène qui englobe tout le monde ». Ainsi, l’histoire de sa grand-mère qui perd un nouveau-né et le déterre pour le regarder, à une époque où on n’avait pas de photos. Écrire cette histoire lourde est une manière de ne plus avoir à la porter seule.
C’est aussi montrer la position difficile de l’exilée, sans cesse sommée d’expliquer ses origines, mais qui ne peut le faire sans se lancer dans un complexe « cours d’histoire ». Katia Belkhodja veut bien se raconter, mais à condition d’aussi « recevoir des récits », dans un réel échange qui déhiérarchise et ne serve pas à caser l’exilée dans une catégorie. Le problème de l’assignation de l’écrivain africain va revenir dans plusieurs tables rondes.
On parle beaucoup d’exil à Atlantide, avec Ahmet Altan, écrivain turc obligé de fuir son pays après avoir vu ses livres interdits et avoir été jeté en prison. Ou avec Abdelaziz Baraka Sakin, romancier soudanais ayant vécu une situation similaire. Le corbeau qui m’aimait, son dernier roman traduit en français, expose précisément cette condition de l’exilé. Il juge son écriture différente de celle de ses romans rédigés au Soudan, lorsqu’il était un « homme libre ». Et en effet, on peut la trouver plus aérienne, plus évanescente, que celle du Messie du Darfour ou des Jango, en accord avec la manière dont Baraka Sakin qualifie l’exil : « les limbes, un non-temps ».

Les poèmes publiés sur Instagram par Nour Elassy depuis Gaza ont été remarqués par les médias. Lorsqu’elle a quitté l’enclave, forcée à l’exil par la guerre, on lui a confisqué le cahier dans lequel elle les écrivait. Elle était l’invitée d’honneur de la soirée contre la censure organisée chaque année par Atlantide, lors de laquelle des textes censurés ont été lus en langue originale. Nour Elassy, applaudie par le public, souligne que la poésie est un superbe moyen d’exprimer des idées mais qu’elle ne peut pas remplacer l’action politique pour supprimer la colonisation.
Bernard Magnier, qui a réuni dans son anthologie Poésie d’Afrique au sud du Sahara 240 poètes et 30 langues, indique que sans doute plus des deux tiers d’entre eux ont connu l’exil, la prison, ou « sont morts de leur poésie ». Et si, en cinquante ans, on est passé d’une poésie du « nous » à une poésie du « je », moins frontale, et que l’anthologie résonne d’éclats de rire, elle s’apparente encore à « un catalogue des douleurs ». Cependant, une évolution s’est produite : le recueil n’est plus le seul moyen de diffusion. Les poètes repassent par l’oral dans des vidéos, les réseaux sociaux facilitent l’accès aux textes et, comme dans le cas de Nour Elassy, permettent de contourner la censure.
La poésie est un des moyens qu’utilise Jacinta Kerketta pour dénoncer les injustices commises en Inde contre sa communauté adivasie (autrefois désignée sous le terme « populations tribales »). Son recueil traduit en français dans une édition bilingue, Angor – « Braise » –, met en lumière la spoliation des terres dont sont victimes les Adivasis dans le nord-est de l’Inde et la force de leur rapport au territoire, à la nature.
Jacinta Kerketta a voulu devenir journaliste lorsqu’elle s’est rendu compte qu’on ne parlait jamais de sa communauté – plus de cent millions de personnes –, « ni en Inde, ni ailleurs ». Lorsque des incidents éclataient, le point de vue des Adivasis n’était jamais exprimé dans les médias indiens. En tant que journaliste, on lui demandait d’écrire sur la mode, les marchés, mais jamais sur sa communauté. Elle a donc décidé de voyager dans son État mais, dans ce dont elle était témoin, certaines émotions étaient trop fortes pour des articles de presse. La poésie lui a permis de les exprimer.
En territoire de guerre
La guerre, la violence est aussi un thème récurrent du festival 2026. Mirinae Lee, dont Les 8 vies d’une mangeuse de terre est le premier roman, indique que, la paix n’ayant jamais été signée entre les deux Corées, la société coréenne est toujours traversée par une violence sourde, qui s’exerce principalement contre les femmes. Elle affirme avoir été influencée par Svetlana Alexievitch. À travers le destin de son héroïne tout au long du XXe siècle, Mirinae Lee fait la liste des violences qui ont frappé les femmes au fil des soubresauts de l’Histoire.
Steve Aganze, autre primo-romancier, raconte dans Bahari Bora le destin d’une adolescente enlevée par un groupe rebelle dans l’est de la République démocratique du Congo, région dont il est lui-même originaire. « Dès qu’une guerre éclate, les femmes sont en première ligne », souligne-t-il, en faisant le parallèle entre son personnage et sa mère, enceinte de lui à dix-sept ans, qui s’est battue pour qu’il puisse faire des études et qui ne peut lire son roman, car elle ne parle pas français. Le titre en swahili lui rend hommage. Jacinta Kerketta a elle aussi souligné que sa mère, victime de violences conjugales, avait fait en sorte que sa fille puisse étudier.
Une forte émotion a à plusieurs reprises traversé les salles où intervenaient ces jeunes autrice et auteur, bien éloignés, comme Nour Elassy, Katia Belkhodja, Victor Jestin ou la Britannique Sheena Patel, des milieux éditoriaux traditionnels. C’est une spécificité d’Atlantide d’offrir autant de place à de jeunes écrivains et écrivaines aussi divers.
Karim Kattan, poète et romancier palestinien, auteur de L’Éden à l’aube, se définit comme un « homme extrêmement engagé qui écrit des romans extrêmement enchantés ». Il souligne que l’imaginaire s’est imposé à lui comme le moyen de gérer la violence militaire sourde, occupation plus que guerre, à laquelle il a été confronté dans sa jeunesse à Bethléem. Velibor Čolić, avec Guerre et pluie, revient sur sa désertion de l’armée bosniaque en 1992, la pluie lui permettant de s’échapper. Steve Aganze souligne qu’un poète soufi a écrit que « dans chaque goutte de pluie se cache un ange ». Et si les propos sont graves, l’humour et les sourires marquent aussi cette table ronde sur « Mots en territoire de guerre ».

Emprises : corruption et langues
Destéria et les démineurs de Nedjma Kacimi a également à voir avec la guerre, montrant comment les mines continuent à défigurer le Mozambique longtemps après la fin des combats. Mais c’est aussi un roman construit sur l’amour d’un pays et d’une femme réelle, que l’autrice a rencontrée. Une femme intransigeante, « qui ne déroge pas », alors qu’autour d’elle les gens petit à petit abandonnent leurs valeurs, comme le personnage du gouverneur, héros de l’indépendance, qui se laisse corrompre, victime de « la malédiction des ressources », bois ou gaz. Ahmet Altan dans Boléro met à nu les strates d’un État corrompu qui coopère avec la mafia, croyant la contrôler. Il met en scène la rencontre d’« un homme qui crée ce malheur avec une femme qui lutte contre ce malheur ».
Cristian Fulaş, romancier roumain et traducteur du français, s’est lancé avec La pire espèce dans la description de la corruption, « de la banalité du mal, ce qui est un immense risque pour un écrivain, car le style doit être parfait, sinon le livre ne tient pas ». Il estime que l’Europe ne peut évoluer que si l’Europe de l’Ouest accorde enfin sa confiance aux « sauvages de l’Est ». Gonçalo M. Tavares, qui a écrit Un voyage en Inde, ne croit pas non plus que la démocratie puisse cohabiter avec la pauvreté, laquelle « empêche la liberté ». En Inde, « ce que nous appelons spiritualité est tout simplement une énorme pauvreté ».
Ariana Harwicz, dans Erreur de jugement, ausculte une autre forme d’emprise, celle de la famille, « une secte, une prison, un huis-clos ». Avec La mauvaise joueuse, Victor Jestin explore ce que recouvre la disposition à pousser le jeu à fond, manière de « refuser l’ordre du monde » pour ceux dont l’implication, le zèle, l’excès de vitalité, la joie si forte qu’elle peut tourner à l’agressivité, deviennent suspectes aux autres.
Lorsque Ariana Harwicz, qui est argentine, a déménagé en France, on lui a prédit qu’elle allait perdre la langue qu’elle trahissait. Mais la part de décalage, d’étrangeté que crée, pour elle qui écrit en espagnol, le fait de vivre dans la campagne française nourrit son écriture, même si les deux langues ont tendance à se chevaucher. Elle cherche en espagnol certains mots français : « Il y a un mot qui n’existe pas mais qui veut dire ce que je veux dire ». Victor Jestin remarque que lui aussi aurait « besoin d’une autre langue qui le déscolarise du français, qui le fasse trébucher ». Cristian Fulaş explique qu’il existe quatre fois moins de mots en roumain qu’en français et donc que, quand il a traduit À la recherche du temps perdu, il a dû inventer des mots pour dire le mobilier de Proust.
Inventer des mots pour dire des emprises, c’est ce que font les écrivaines et écrivains. Si cela ne suffit pas à en libérer, cela aide. Plusieurs participants ont glosé, à différents moments, sur cette maxime : « La poésie ne peut pas arrêter la guerre, mais la guerre ne peut pas arrêter la poésie ».
La question du roman horizontal
Lors de sa leçon inaugurale, Laurent Mauvignier a livré une intervention magistrale sur l’histoire du roman, mettant en évidence que ce genre est loin d’être « la victoire idéologique de l’individualisme ». Et que, même si la langue française « fait tournoyer le monde autour du sujet », « le roman moderne n’a eu de cesse de réduire l’homme-dieu en bouillie ». Don Quichotte a montré la voie, suivi par Madame Bovary, Anna Karénine, L’Idiot, Fabrice Del Dongo, Bouvard et Pécuchet…
Contre une littérature « light, prédigérée », écrite en phrases les plus simples possible, comme la préconisent certains éditeurs pour vendre et faire traduire, l’auteur de La maison vide défend un roman du monologue intérieur, du flux de conscience, des « machines narratives dont la puissance de langue envoie valdinguer le personnage ». Telles celles de Virginia Woolf, Faulkner, Joyce, Kerouac et le rouleau sur lequel il a tapé Sur la route, préfigurant le flot numérique. Le roman du flux de conscience permet de sortir de la domination du sujet sur le monde. Pour coller à ce qu’il éprouve, le personnage doit embrasser les sensations sans hiérarchie. Existant par les énergies extérieures qui le traversent, « l’être humain enfin rejoint l’univers ».
Lorsque Mauvignier s’est lui-même mis à écrire, il a cherché à échapper à la verticalité du roman. D’abord en situant ses livres dans la ville imaginaire de La Bassée, lieu sans transcendance, et en écrivant au « on », moyen de « faire vibrer la présence » de tous les « je ». Puis il est passé au roman choral, expression d’« un espace commun de la langue ». Enfin, Autour du monde lui a apporté le motif de la crue comme métaphore de la langue et, dans ses deux derniers livres, Histoires de la nuit et La maison vide, il a eu le sentiment de trouver une écriture qui le satisfait, « inondation du récit par le flux de la langue », propre à « inventer la communauté d’un nous ».
Communauté qu’on a entendue à Atlantide pendant quatre jours. Le dimanche soir, on apprend que Nantes reste à gauche. Ouf.
Katia Belkhodja, Les déterrées. Mémoire d’encrier, 408 p., 22 €
Ahmet Altan, Boléro. Trad. du turc par Julien Lapeyre de Cabanes. Actes Sud, 224 p., 22 €
Abdelaziz Baraka Sakin, Le corbeau qui m’aimait. Trad. de l’arabe (Soudan) par Xavier Luffin. Zulma, 176 p., 18 €
Poésie d’Afrique au sud du Sahara. Anthologie. Textes réunis et présentés par Bernard Magnier. Points, 516 p., 14,90 €
Jacinta Kerketta, Angor. Trad. de l’hindi par Annie Montaut (édition bilingue). Banyan, 168 p., 20 €
Mirinae Lee, Les 8 vies d’une mangeuse de terre. Trad. de l’anglais (Corée du Sud) par Lou Gonse. Phébus, 318 p., 22,50 €
Steve Aganze, Bahari Bora. Récamier, 240 p., 20,90 €
Karim Kattan, L’Éden à l’aube, Elyzad, 336 p., 21,50 €
Velibor Čolić, Guerre et pluie. Folio, 320 p., 9,20 €
Nedjma Kacimi, Destéria et les démineurs. Cambourakis, 328 p., 22 €
Cristian Fulaş, La pire espèce. Trad. du roumain par Florica et Jean-Louis Courriol. La Peuplade, 428 p., 24 €
Gonçalo M. Tavares, Un voyage en Inde. Trad. du portugais par Dominique Nédellec. Viviane Hamy, 496 p., 24 €
Ariana Harwicz, Erreur de jugement. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco. Dalva, 144 p., 19 €
Victor Jestin, La mauvaise joueuse. Flammarion, 160 p., 18 €
Laurent Mauvignier, La maison vide. Minuit, 752 p., 25 €
