Avec la publication d’un bref roman-description intitulé À la lisière – comme un adagio marquant l’entrée dans le silence –, Jean-Paul Goux met un point final émouvant à une trajectoire d’écrivain d’une exceptionnelle exigence. Sur les thèmes de l’habiter et du faire mémoire, plusieurs textes majeurs se détachent, dont son récit d’enquête, Mémoires de l’Enclave (1986), consacré à une archéologie de la réalité sociale et industrielle du bassin de Sochaux-Montbéliard.
Mémoires de l’Enclave est aujourd’hui considéré comme un ouvrage précurseur des « littératures de terrain » contemporaines, dont tout un ensemble d’études et d’essais précisent les tendances. Sa reparution illustrée, annotée, complétée par des annexes et commentée par une équipe transdisciplinaire, est un événement éditorial. C’est tout un monde qui ressurgit, quarante ans après la première grande vague de désindustrialisation des années 1970-1980.
À l’articulation de la littérature, de la sociologie et de l’ethnographie, le livre a déjà pris place, aux yeux des spécialistes, parmi les textes indispensables pour documenter la vie ouvrière dans un des bassins industriels les plus anciens du territoire français. C’est une grande œuvre littéraire, dont la densité informative a longtemps éclipsé l’inventivité formelle. Ses positions et ses analyses situent clairement cette œuvre engagée, très informée, au sein d’une gauche de combat, mais sans aucune inféodation partisane. Le livre, dense, parfois allusif, appelait une annotation. C’est chose faite, grâce à l’équipe dirigée par Pascal Lécroart, grâce aussi au travail accompli dès 2019, à l’initiative d’Andrée Chauvin-Vileno et de l’université de Franche-Comté, pour numériser, transcrire et engager l’exploitation des archives orales et écrites du travail d’enquête, permettre d’entendre les voix des femmes et des hommes interrogés en 1984 et 1985, d’analyser en finesse le travail de transcription et de réécriture opéré jadis par Jean-Paul Goux. La typographie et la mise en page élégante et aérée du volume facilitent l’accès au sens – qui restait malaisé dans la réédition en poche, compacte, de la collection « Babel », en 2003. De plus, un cahier central de 80 pages regroupe enfin l’illustration photographique prévue pour l’édition originale.
Le caractère hybride du texte a longtemps déconcerté – et en premier lieu ses commanditaires, qui espéraient un roman réaliste, humaniste, social, propre à susciter l’empathie du lectorat ouvrier. Il a aussi dérouté les intellectuels spécialistes de littérature prolétarienne, d’histoire sociale ou de sociologie du monde ouvrier. Le livre mobilise en effet à la fois les ressources de l’écriture fictionnelle et celles du collage et du montage de textes documentaires, fait alterner diverses techniques de restitution, de transcription, de réaménagement ou de réécriture où fusionnent des entretiens sélectionnés dans un corpus richement abondé, très informé des approches de la nouvelle histoire et rigoureusement sourcé. Mais l’auteur ne prétend pas pour autant à une reconnaissance scientifique, ce qui souligne l’originalité de la démarche : ni notes de bas de page, ni apparat critique dans les premières éditions. La somme d’érudition incluse dans le livre pouvait presque passer inaperçue, recouverte du léger voile romantique projeté par certaines appellations (« l’Enclave », « le Conseil des Doctes » pour l’ensemble des commanditaires, en réalité la direction de « La Cité », association de culture et de loisirs de l’énorme usine Peugeot) et l’utilisation de sous-titres détaillés, archaïsants, qui pastichent des usages anciens.
L’ouvrage est en effet inclassable. Il s’ouvre sur le journal du jeune enquêteur, plein d’auto-ironie, un jeune homme qui a lu, entre autres, La nuit des prolétaires de Jacques Rancière, publié cinq ans plus tôt, en 1981 – essai extrêmement critique des intellectuels désireux « d’aller au peuple », dans l’orbe du mouvement des « établis ». À ce philosophe, Goux répond, indirectement, en écrivain. Il va s’agir pour lui de trouver une forme qui respecte la parole ouvrière et annule l’effet surplombant de la position auctoriale.

Mémoires de l’Enclave couple le travail sur soi et le récit d’enquête ; le livre relève aussi du récit d’apprentissage, plus ou moins présent selon les passages. Après quelques mois, le jeune homme romantique s’est dépouillé d’un certain nombre d’illusions. On l’imagine à ses débuts d’après la silhouette songeuse saisie en 1985 par l’objectif de Gilles Coffé, jeune ouvrier et photographe amateur de talent, qui avait accepté d’illustrer l’enquête de Jean-Paul Goux, et dont on découvre enfin, dans cette réédition, le travail irremplaçable, qui fixe des images de lieux aujourd’hui disparus. L’enquêteur, le lecteur du Heinrich von Ofterdingen de Novalis, est drapé dans son habituel duffle-coat noir, face à l’étendue déserte d’un paysage rural et industriel à la fois. Il faudra quelques mois pour qu’il s’adapte avec souplesse à un milieu social dont il ne connaissait rien, et gagne la confiance d’hommes et de femmes qui lui livreront des témoignages bouleversants, parfois risqués, qui justifieraient pour cette seule raison l’anonymat conservé aux témoins dans les premières éditions.
La tentation de la narration omnisciente, ou même d’une narration à la première personne qui resterait prééminente, ne saurait s’imposer au prétexte qu’on ne s’adresse plus ici à un lectorat d’avant-garde – et qu’une bonne vieille saga familiale serait dès lors l’idéal, comme le suggère Robert Roth, cicerone de l’enquêteur… Au contraire, plus que jamais, se posent les questions de point de vue et de stratégie narrative. Il faut inventer une forme suffisamment ouverte pour faire place aux voix essentielles, à toute la documentation sélectionnée au sein de dépouillements exhaustifs, mais une forme qui n’impose pas « sa » version du monde ouvrier, sur lequel circulent légendes, stéréotypes, prêt-à-penser. Une forme qui fasse place à la diversité des discours ouvriers, qui ne les encadre pas. Au moment de répondre à une commande, de passer à une œuvre d’un genre très différent de ce qu’il a fait jusque-là, de mettre par écrit les témoignages et les informations recueillies, Jean-Paul Goux ne renie pas ce qu’il considère comme les acquis de la modernité romanesque, ni son identité de lecteur du Nouveau Roman. C’est L’emploi du temps de Michel Butor qui l’inspire, et d’abord parce qu’il remet radicalement en question la position auctoriale.
Comme dans le roman de Butor, le temps occupe une place essentielle dans la thématique du livre. Il faut ressaisir sa trace en exhumant ses strates les plus profondément enfouies. Il faut déjouer sa malédiction, dénoncer « les effets insidieux du Temps de l’Enclave ». Peu à peu, à mesure que l’enquête progresse, va se révéler puis s’affirmer une monstrueuse pathologie, qui culmine dans les trois derniers chapitres : dans l’Enclave, le Temps est ce dont les hommes et les femmes n’ont pas la libre disposition, ce qui manque, ce qui se troue et se dissout en cycles courts.
Il s’agit moins de présenter un chœur de voix, au sein d’une polyphonie bien orchestrée, que les morceaux d’un puzzle incomplet. Jean-Paul Goux prend acte du fait que la mémoire ouvrière est trouée, partiellement formatée par le discours patronal imprégné de paternalisme (les anciens de Japy connaissent mieux la généalogie du patron que la leur !) mais aussi par la version que donnent partis et syndicats de l’histoire ouvrière, qui tend à la magnifier et à en effacer les échecs, les trahisons, les dissensions qui pourraient décourager les militants. Surtout, le récit de la gauche militante est orchestré depuis la capitale et se pense souvent d’après le récit épique d’une lutte tendue vers la victoire. L’expérience régionale peut être très différente… l’emprise de Peugeot sur son « Enclave » originelle est très différente de ce qui se vit dans une usine d’Île-de-France, par exemple. La difficulté est alors moins de colmater les brèches d’un récit – avec une information qu’on peut souvent exhumer des ouvrages érudits – que de « faire entendre des voix vivantes » – comme le dit l’auteur –, de guérir la plaie que constitue l’émiettement du temps ou sa réduction à des cycles courts indéfiniment répétés. Corinne Grenouillet, la première à mettre en valeur la nature complexe de l’œuvre, dès 2007, conclut ainsi son étude sur la fonction attribuée par Goux à la littérature : « commémorer l’histoire de l’Enclave et éviter aux ouvriers de l’âge industriel, principaux acteurs et victimes, d’être dépossédés de leur mémoire ».
![Jean-Paul Goux, À la lisière Jean-Paul Goux, Mémoires de l'enclave (récits d’industrie), [Mazarine, 1986],](https://www.en-attendant-nadeau.fr/wp-content/uploads/2026/03/12_Goux-1024x634.jpg)
Le monde ouvrier, comme tout autre, est le lieu de débats et de conflits d’interprétation. Dans sa réflexion sur la carence, à l’Enclave, d’une mémoire ouvrière capable de faire le récit de ses luttes à moyen et à long terme, Jean-Paul Goux prend en compte l’essai déterminant de Paul Ricœur Temps et récit, dont les trois tomes paraissent entre 1983 et 1985. Enfin, son travail est contemporain des Lieux de mémoire de Pierre Nora, et aborde les paysages et les espaces habités avec un intérêt pour l’archéologie et la conservation du patrimoine industriel, ce qui est à l’époque tout à fait innovant. D’ailleurs, au cours de son séjour à Montbéliard, Goux se lie avec un jeune conservateur du patrimoine, Philippe Mairot, qui jouera un rôle important dans la « monumentalisation » de sites industriels franc-comtois. Claude Lévi-Strauss décrit la fonction des écomusées dans sa préface aux Territoires de la mémoire en 1992, volume collectif auquel participent Goux et Mairot.
Lors de sa réception, le livre est un peu chroniqué dans la presse nationale généraliste (Libération, La Croix), mais surtout dans la presse régionale, syndicale et dans de rares revues communisantes, qui se focalisent moins sur les enjeux théoriques que sur les témoignages recueillis, et voient sa valeur ethnographique dans le sillage de la collection « Terre humaine ». C’est aussi le point de vue de L’Humanité, qui rend compte tardivement et brièvement du volume, fin juin, dans la rubrique « Lire en vacances », à côté de deux autres récits de moindre ambition, entre reportage et roman… Jean-Paul Goux a quitté le Parti communiste en 1980, en même temps que la majorité des membres de la Fédération de Paris, mise au pas par la direction à cause de ses tendances critiques. À son arrivée dans le Doubs, il retrouve le même conflit : les « cultureux », souvent membres à la fois de la CGT et du PCF, critiquent la ligne Marchais. Or le Doubs, c’est Sochaux-Montbéliard, mais aussi Lip, Besançon, Palente-lès-Orchamps, tout un laboratoire politique et culturel. Jean-Paul Goux n’a pas sous les yeux un champ d’étude inerte, ni même stable. L’archéologie du vivant n’est pas celle des cités sumériennes.
Plus que jamais, Mémoires de l’Enclave invite à faire dialoguer les disciplines, les approches, les documents, et permet la reconstitution fine d’un milieu humain souvent réduit à un ensemble de lieux communs. Comme l’écrit la chercheuse Corinne Grenouillet, « aucun des livres publiés ultérieurement [dans le cadre d’une histoire littéraire du travail] n’aura l’ampleur, ni la profondeur des Mémoires de l’Enclave » ; l’œuvre « apparaît comme un livre visionnaire, qui a infusé souterrainement la littérature française du XXIe siècle ».
L’ampleur du livre tient aussi à la puissance avec laquelle il communique à son lectorat, non pas simplement le résultat d’une collecte, mais une expérience de la « réversibilité du temps », selon les mots de Julien Gracq cités par Jean-Paul Goux. Peut-être parce que « faire exister ce passé est la condition pour que [l’individu] se pense lui-même comme encore vivant ». La lecture des Mémoires de l’Enclave propose une immersion dans un monde disparu, dont on garde le sentiment, tout au long de la lecture, qu’il déborde nos facultés d’appréhension. C’est d’un itinéraire qu’il s’agit, où nous suivons une trajectoire en mouvement, qui bifurque à tout moment et éclate en plusieurs points de vue : témoin unique ou couple de témoins, homme et femme, tracts et bulletins d’entreprises, monographies anciennes et documents paroissiaux, etc. Nous entrons en relation avec des strates temporelles où s’entremêlent plusieurs générations d’expériences ouvrières diverses.
S’y ajoute l’effet démultiplicateur produit par la dissémination spatiale des foyers de vie et de travail, typique du bassin industriel de Sochaux-Montbéliard. L’impression produite est celle d’un nombre infini de variantes de la vie ouvrière : tous ces « côtés », de Beaulieu, de Beaucourt, de Béthoncourt, d’Héricourt, d’Audincourt, tous ces micro-récits, dans leur hétérogénéité, forment un tissu à mailles lâches, troué forcément, mais suggestif. Les « hôtels » – construits dans les années 1950 pour loger les dizaines de milliers de jeunes ouvriers célibataires et les travailleurs algériens, turcs ou marocains – y côtoient les manufactures et les cheminées de briques au seuil de la démolition, les châteaux Japy ou Peugeot, les cités ouvrières issues du XIXe siècle avec leurs perrons minuscules, leurs caves à charbon et leurs jardinets, les pavillons années 50-60 construits à l’époque du mouvement des Castors, avec leurs meubles en formica.
La diversité des espaces parle de la profondeur du temps de la vie industrielle et de ses métamorphoses successives. L’impression de foisonnement vient aussi de la multiplication des stratégies narratives, qui joue sur les changements d’échelle dans le traitement du temps : montage en accéléré (trente-neuf pages) des « discours du Maître » – avec des documents qui datent de 1918 à 1982, mais portent sur une période de cent trente ans – ou inversement le chapitre poignant de cinq pages et demie qui est le tombeau de Philippe Marchau, construit sur la réduction d’une vie de travail à l’énumération des amendes et des pénalités, d’une fréquence qui produit rapidement, sur le lecteur lui-même, un effet de saturation : quatre ans de chaîne et de harcèlement d’un jeune responsable syndical chez Peugeot, qui débouchent sur le constat elliptique du suicide. La variété des « climats » littéraires qui se succèdent dans un désordre savamment étudié projette tour à tour sur la réalité ouvrière des éclairages bien différents.
![Jean-Paul Goux, À la lisière Jean-Paul Goux, Mémoires de l'enclave (récits d’industrie), [Mazarine, 1986],](https://www.en-attendant-nadeau.fr/wp-content/uploads/2026/03/48_Goux-1024x734.jpg)
La rampe de lancement des années créatrices remonte, pour Jean-Paul Goux, aux années 70-80, cette période d’après Mai-68 pleine d’illusions, d’optimisme, de partis pris idéologiques, de discours théoriques, d’utopies, de visions idéalistes… Très vite, ce fut l’heure, chez les mêmes jeunes intellectuels qui s’étaient passionnés pour les avant-gardes et avaient cru à l’union de la gauche, du désenchantement et du bilan critique. On avait disserté gravement des conditions de la révolution – marxiste-léniniste ou maoïste – et c’est le tournant de la rigueur qui arrive ! Au sein des avant-gardes de l’époque, les uns, sans drame, retournèrent leur veste et se firent, de maoïstes, socio-libéraux, catholiques ou d’autres choses encore… Jean-Paul Goux écrit, lui, Lamentations des ténèbres. La crise existentielle d’un Heinrich von Kleist, à un moment où déjà l’Histoire basculait, sera toujours pour lui une référence fraternelle. Mais il maintient intact le désir d’inventer une forme artistique qui travaille à maîtriser le flux temporel, en propose une analyse plus phénoménologique que théorique (La fabrique du continu, 1999). Il y ajoute peu à peu une réflexion sur l’espace, sur l’habiter.
Il poursuit cette quête au sein d’une économie de marché de moins en moins favorable à la création expérimentale. Son effort perdure, malgré le doute, malgré des publications plus courtes, parce que création rime pour lui avec émancipation, parce que la quête de ce qu’il persiste à nommer la beauté lui est une respiration indispensable. D’une discipline d’écriture, il se fait une règle de vie et de résistance au tout économique. Telle est encore la situation, aujourd’hui, de Jean-Paul Goux, alors que les travaux sur son œuvre se multiplient et que notre expérience de la perte, des fractures, plus violentes chaque jour, qui minent la société dont nous sommes héritiers, vient donner tout son sens à son travail d’« archéologue » soucieux de remédier à la fragmentation du Temps, à ses « Champs de fouilles », à sa longue patience, incognito, au cœur de la mauvaise saison et au déclin de la vie (d’où le titre de la deuxième trilogie, Quartiers d’hiver et ceux des livres suivants : L’ombre s’allonge, Sourdes contrées, Tableau d’hiver).
L’écrivain a dit dans un entretien que chaque livre est pour lui le moyen de traiter par la fiction tel problème existentiel qui l’assaille à tel moment de sa vie. Il est resté en cela fidèle au seul article qui l’avait marqué dans Théorie d’ensemble de Tel Quel, publié en 1968 – et le seul du volume qui n’était pas théoriciste : « Le Roman comme autobiographie », de Jean Thibaudeau. Non pas faire de sa vie un roman, ou s’en servir comme d’un matériau, mais considérer le travail de l’écriture comme partie prenante de la vie elle-même, aussi loin qu’il est possible, la langue frayant en soi son chemin. Et chaque nouveau livre ne va pas sans la reprise de ce qui « est encore vivant » dans le travail préparatoire du précédent. L’œuvre est donc formée d’un tissu indéchirable, révélant la courbe vitale d’une existence, du juvénile Triomphe du temps au testamentaire À la lisière.
À la lisière se présente comme une suite du roman précédent, Tableau d’hiver, centré sur le deuil que fait Thibaut de sa compagne Claire. Il cherche à transmettre le soin de l’œuvre à laquelle elle a voué sa vie : la représentation graphique des formes naturelles en mouvement, nuages, frondaisons… Il faut trouver des passeurs pour cette œuvre, mais le jeune couple auquel il propose cette mission hésite à accepter. Au début d’À la lisière, Thibaut accueille un autre jeune couple en lui offrant à lire le récit de sa première tentative, qui est de fait un synopsis à la troisième personne de Tableau d’hiver. Comme son titre l’indique, sa suite est un livre à la lisière du silence. Son climat est particulier, ses personnages juste esquissés, son climat de profonde rêverie, de plus en plus « déréalisé » à mesure qu’avance le livre.
Mais, peu à peu, les jeunes amis à qui il se confie voient l’ombrageuse intelligence de Thibaut s’enfermer dans le mutisme ou manifester des symptômes inquiétants. Par ailleurs, on apprend qu’un glissement de terrain avait coupé en deux la maison dont Claire avait hérité, nommée Au milieu des bois, celle dont il avait été question dans Tableau d’hiver. Nous apprenons qu’elle était voisine de celle de Thibaut, dans laquelle elle avait déménagé son atelier après l’accident. Mais un à-pic borde également la maison de Thibaut, qui s’est substituée à celle de Claire, et fait peser sur ses habitants une menace, alors qu’elle remplit la fonction de la maison désormais vide. Le double nom que porte désormais la maison de Thibaut, Au milieu des bois et À la lisière, nous indique qu’elle est le lieu où se joue désormais la transmission. La structure des deux derniers volumes, entre jeux de reprise, duplications et mise en abyme, fait clairement de l’espace habité une métaphore de l’espace mental menacé par les dislocations cognitives.
Il existe, certes, bien des textes impressionnants où un écrivain observe sur lui-même les progrès d’une maladie physique. Mais les derniers livres de Jean-Paul Goux sont pionniers dans leur manière, sans assurance ni position surplombante, d’exprimer dans la fiction les difficultés que causent les pathologies de la mémoire, leurs premiers signes, leur avancée, et ils constituent à cet égard un massif passionnant à explorer et à interpréter – non comme un ensemble de symptômes mais comme des œuvres à part entière, pleinement signifiantes. Il faut de ce fait y adjoindre encore Sourdes contrées, publié en 2019, avant Tableau d’hiver. Il abordait l’arrivée des premiers troubles de la mémoire au sein d’un couple, selon un schéma qui avait quelque chose, peut-être, de L’année dernière à Marienbad. Est-ce lui, est-ce elle qui oublie ? Elle était architecte, lui est écrivain. Les lieux et les souvenirs qu’ils évoquent l’un et l’autre sont-ils réels ou imaginés ? Lui aime à croire que les absences de sa femme relèvent simplement d’une « fugue », un accident mémoriel passager comme il en existe ; il tient le récit de ce qui se passe afin qu’elle puisse comprendre ce qui lui est arrivé quand elle « reviendra ». Elle s’irrite contre lui, parce qu’elle ne comprend pas qu’il ne partage plus des scènes dont elle est persuadée qu’ils les ont vécues ensemble. Et si c’était lui qui était finalement un narrateur fallacieux ? Le roman suggère différentes formules architecturales, à prendre ici encore dans leur valeur symbolique, au-delà de leur réalisme narratif, qui peuvent permettre de redonner du continu à des ruines, à des bâtiments endommagés, comme à une mémoire menacée par la perte, celle du couple vieillissant.
Cependant, le sentiment de précarité que donne À la lisière est contrebalancé par la suspension du temps qui s’y opère. Dans son testament, Thibaut a en fait déjà disposé de tout, il est au-delà du simple souci de la transmission. Ce qu’il veut offrir à ses jeunes amis, pour l’avenir, c’est un espace habitable, celui de cette maison où il a vécu heureux avec une artiste, où il a aussi partagé avec eux les temps heureux qu’ils viennent de connaître. La maison est une représentation, on l’a vu, de l’espace mental, mais c’est aussi une image du livre, qui est ce que son auteur a voulu qu’il soit : « un espace habitable ». La maison de Claire et Thibaut vit dans l’imagination du lecteur, et, par un système de « marcottes », les descriptions qu’on en lit ici en rappellent bien d’autres, dans d’autres « espaces habitables », d’autres livres que le temps a déposés en nous.
On retrouve ici, dans un système de reprises presque musical, l’escalier, le cellier (la réserve), le comble, la cour, le jardin, les arbres, tant de motifs structurants de l’œuvre de Jean-Paul Goux. Le livre est qualifié de « description », et non plus de « récit » ou de « roman ». S’y opère un ralentissement qui va jusqu’à une sorte d’arrêt sur image. Au fil du texte, nous rencontrons des ekphrasis de nuages, d’arbres, et des références à des artistes plasticiens, à des théoriciens de l’art qui se sont attaqués, par la réflexion ou par le geste, à l’expression de ces objets mouvants, en métamorphose perpétuelle, ciels, nuages, les rayons et le vent qui jouent avec le feuillage léger et l’écorce des bouleaux, l’entrée, la progression et la sortie de la lumière et du soleil, dans une belle pièce, au fil de la journée… La narration et les personnages s’effacent. Mais rien n’est gratuit. L’attention du lecteur se porte sur tous les détails, avec intensité, pour tout recueillir, parce que tout fait sens. L’artiste essaie de capter le temps et la beauté à l’état pur, et d’atteindre un état de pure présence aux choses. La « description » tend alors vers le poème, et fait éprouver la volonté fragile et impressionnante d’exorciser les forces de la mort par la contemplation artistique.
On trouve en épigraphe une citation du poète Jean-Philippe Salabreuil, prise dans son dernier recueil, L’inespéré : « Belle embellie d’hier au matin des îles de la joie ». Le livre est plein d’espoir et d’une sérénité durement conquise. L’effort créateur n’est pas vain, dit Thibaut, qui s’appuie sur une citation de l’Éthique de Spinoza – « Aucune chose ne peut être détruite, si ce n’est par une cause extérieure » – pour assurer que l’œuvre de sa femme « ne sera pas détruite par une cause extérieure ». C’est la voix du jeune couple qui conclut, dit la confiance qu’il faut mettre dans l’offrande de Thibaut, accepte son accueil dans une maison qu’il aime et où le travail se révèle fécond. Thibaut, dit cette voix, « ne pouvait que nous offrir l’infiniment désirable ». C’est en ces termes qu’il faut penser à l’ensemble de l’œuvre de Jean-Paul Goux. Souhaitons que la réédition critique des Mémoires de l’Enclave en suscite d’autres aussi éclairantes et riches – en particulier, celle de son roman principal, Les jardins de Morgante.
