Les littératures de terrain

Une jeune fille juive disparue, des taches blanches sur la carte IGN de l’Île-de-France, deux explorateurs au cœur de l’Afrique sauvage, un faux médecin meurtrier de sa famille, un génocide au Rwanda, une mine en Laponie suédoise, des habitats précaires, une photographie aperçue dans un colombarium… autant de thèmes disparates, tous fondés sur des réalités avérées, que les écrivains contemporains abordent de manière singulière. Ni romans ni essais, leurs livres – on aura reconnu ceux de Patrick Modiano (Dora Bruder), Philippe Vasset (Un livre blanc), Patrick Deville (Equatoria), Emmanuel Carrère (L’adversaire), Jean Hatzfeld (Récits des marais rwandais), Maylis de Kerangal (Kiruna), Joy Sorman (L’inhabitable), Didier Blonde (Leïlah Mahi, 1932) – disputent aux sciences sociales certains de leurs objets. Mais ils mobilisent surtout des formes d’enquêtes qui furent de longue date l’apanage des chercheurs : entretiens, fouille d’archives, recherches documentaires, recueil de récits, déplacements sur site, immersion participante ou observante, parfois accompagnée de photographies…

Parce que ces méthodes d’investigation, regroupées par les sciences sociales sous le nom de « travail de terrain » (fieldwork), constituent la trame narrative de leurs récits, j’ai proposé de réunir ces œuvres sous le nom de « Littératures de terrain » [1]. Leur ensemble dessine une forme littéraire inédite qui expose les recherches qu’un Zola maintenait en amont et résorbait dans ses romans. Proche du journalisme d’immersion et du reportage au long cours mais plus littéraire dans son écriture, c’est une forme où les écrivains s’impliquent plus directement, et s’inquiètent autant de leur entreprise que de la disposition de leur texte. Car ce n’est pas tant le résultat de la recherche elle-même qui leur importe, mais bien le trajet que celle-ci dessine : ses trouvailles, ses impasses, ses difficultés, ses rencontres, ses surprises, ses réorientations ; l’expérience humaine qu’elle constitue.

Enquêtes : à la poursuite des littératures de terrain

Apparaît ainsi une nouvelle littérature expérimentale, qui substitue aux expérimentations formelles des avant-gardes une expérience du monde à partir de laquelle, et non plus contre laquelle, s’inventent ces nouvelles formes littéraires, soucieuses de rendre compte de réalités tangibles au contact desquelles l’écrivain se porte effectivement. À l’heure des réseaux sociaux, des « amitiés » et des univers virtuels, les écrivains affichent ainsi leur besoin de rencontres et de réel. Qu’ils s’intéressent à des faits divers, restituent des trajets de vie, auscultent des communautés sociales particulières, investissent un territoire géographique, revisitent un événement historique, enquêtent sur un génocide ou plus simplement rendent compte de réalités quotidiennes – monde du travail, modes de vie, habitats –, tous ces textes (ou presque) sont écrits, en effet, à la première personne.

L’écrivain, l’écrivaine, ou leur substitut narratif, devenus semblables à un personnage enquêteur s’y mettent en scène face à un réel ignoré, voire oublié, que leurs œuvres désenfouissent. Car il ne s’agit plus ni d’enfermer la littérature dans la clôture de ses textes, ni d’en revenir aux anciennes représentations prétendument « réalistes » du monde – mais qui n’en livraient, comme l’a montré Philippe Hamon, que la caricature en le disposant derrière l’écran d’un savoir préconçu –, mais de se confronter à son opacité ou à sa résistance. Chacun des objets de ces livres constitue une énigme, un univers négligé, ou un scandale : la vie de Rimbaud en Abyssinie (Alain Borer), la survie des SDF de Nancy (François Bon, La douceur dans l’abîme), l’indifférence d’une femme envers les victimes de son compagnon pédophile (Nicole Malinconi, Vous vous appelez Michèle Martin)…

Enquêtes : à la poursuite des littératures de terrain

Ainsi placé en position de chercheur, aux prises avec des données dispersées qu’il s’agit de réunir et d’éclairer, l’écrivain de terrain fait l’expérience de l’ethnologue, du sociologue, de l’historien. Il énonce son projet, affiche sa méthode, quitte à en changer en chemin si elle s’avère peu efficace. Celle-ci n’a certes pas la rigueur à laquelle prétend la démarche scientifique, mais elle s’en inspire, au besoin la bricole dans des dispositifs toujours un peu sauvages, inventés pour l’occasion. Tous ces textes mettent ainsi l’accent sur une pratique, parfois systématique, comme le fait d’inventorier les zones blanches de l’Île-de-France pour Philippe Vasset, de repasser tous les jours au carrefour où mendie une jeune femme pour Éric Chauvier (Anthropologie), d’explorer les hôtels miteux de la ceinture parisienne ou de se porter à la rencontre des chiens errants par le monde (Jean Rolin, Zones et Un chien mort après lui), sur une pratique parfois simplement quotidienne : se rendre attentive aux personnes croisées au supermarché ou dans le RER avec Annie Ernaux (Regarde les lumières mon amour, La vie extérieure), observer les mouvements sur la place Saint-Sulpice (Georges Perec) ou à la gare Montparnasse (Martine Sonnet).

Si la pratique immersive, l’enquête et la narration qu’on en fait sont au cœur de ces textes, c’est aussi que tous témoignent d’une conscience heuristique nouvelle et d’une véritable modification de notre rapport au savoir. Il n’est plus question d’asséner des connaissances ou des révélations sous une forme pré-construite, qu’elle soit fictive ou scientifique. Les écrivains contemporains sont conscients que l’ère du soupçon et les travaux des penseurs des années 1960-1970 (Derrida, Foucault, Deleuze…) ont ruiné toute prétention à l’autorité narrative ou discursive. Aussi cherchent-ils, au contraire, à montrer comment les connaissances s’élaborent, pas à pas, modestement. L’œuvre énonce ses incertitudes et ses hypothèses. L’écrivain surveille et inhibe – comme Laurent Binet restituant dans HHhH l’attentat de Prague contre Heidrich – sa propension à inventer ce que l’on ne sait pas vraiment. L’auteur s’interroge sur ce qu’il découvre, ausculte la pertinence de ce qu’il avance et inaugure ainsi ce que l’on pourrait nommer, après l’ère du soupçon, une « ère du scrupule ».

Enquêtes : à la poursuite des littératures de terrain

Cette démarche est si caractéristique de la méfiance contemporaine envers les savoirs magistralement énoncés qu’elle reçoit paradoxalement l’assentiment de certains chercheurs, lesquels y viennent à leur tour. Des historiens (Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel ; Philippe Artières, Vie et mort de Paul Gény ; Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus), des anthropologues (Éric Chauvier, Anthropologie ; Marc Augé, Un ethnologue dans le métro), des sociologues (Nathalie Heinich, Une histoire de France), des philosophes (Georges Didi-Huberman, Écorces) renoncent ainsi à l’objectivité académique que requiert leur discipline et livrent aussi le récit de leurs recherches, à la manière de certains ethnologues qui produisaient autrefois, à côté de leurs travaux scientifiques, la narration plus sensible de leurs immersions auprès de peuples lointains.

Car c’est bien d’une certaine sensibilité qu’il s’agit : non seulement le savoir s’élabore, mais il s’éprouve. En faisant le détour par la littérature, les chercheurs réhabilitent l’émotion dans leur travail, de même qu’à l’inverse les écrivains, dont l’émotion est la matière même, se donnent une prise plus méthodique sur leurs objets en empruntant aux sciences sociales quelques-unes de leurs pratiques. Sans doute certains cherchent-ils ainsi à reconquérir une place, sinon une fonction, dans le grand débat social, par le truchement de l’enquête, voire du témoignage – le leur ou celui qu’ils recueillent. Ainsi de Marie Cosnay qui observe au tribunal de Bayonne le sort fait aux réfugiés sans papier (Chagrin et néant ; Comment on expulse), de François Bon qui livre les douloureuses confidences de personnes désocialisées (C’était toute une vie) ou détenues (Prison). Laurent Demanze vient de révéler la puissance actuelle d’un nouvel âge de l’enquête dont Danièle Méaux dit aussi la vivacité chez les photographes [2]. L’heure n’est plus, sans doute, à l’engagement de type sartrien, surplombant et parfois dogmatique, mais, avec l’enquête et les littératures de terrain, la littérature ne renonce pas à sa portée historique et sociale : elle fait savoir.


  1. Voir Dominique Viart, « Les littératures de terrain : dispositifs d’investigation en littérature française contemporaine », conférence en ligne (7 décembre 2015), et Alison James & Dominique Viart, Littératures de terrain, revue en ligne Fixxion XX-XXI, n° 18 : http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/issue/view/28/showToc
  2. Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Corti, 2019 ; Danièle Méaux, Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Trézélan, Filigranes éd., 2019. Voir aussi : Revue des Sciences Humaines n° 334 : « Les formes de l’enquête », avril 2019.

Dominique Viart

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