En partie issue de la chaire que l’historienne de l’art Bénédicte Savoy a occupée au musée du Prado en 2024, 1815, le temps du retour. Restituer l’art en Europe après l’Empire napoléonien suit de près la publication des Universels du Louvre, réflexions du philosophe Souleymane Bachir Diagne sur le concept d’universel dans le cadre de sa propre chaire au musée du Louvre la même année. Loin de fournir un simple éclairage, la distance historique et philosophique de ces deux livres jette une lumière crue sur l’état du musée français et des discours qui légitiment sa prétention à l’universalité.
Contrairement à ce que ses derniers ouvrages pourraient laisser penser, Bénédicte Savoy est d’abord une spécialiste des restitutions européennes, qui a de surcroît déjà écrit à plusieurs reprises sur cette année 1815 (du catalogue de l’exposition Dominique-Vivant Denon, l’œil de Napoléon, paru en 1999 sous la direction de Pierre Rosenberg, à l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron en 2017). Cette date constitue à ses yeux un moment historique à méditer afin d’« inscrire les interrogations du présent dans la longue durée d’une réflexion dont 1815 fut un laboratoire », ainsi qu’elle le recommande en introduction, comme elle insiste en conclusion sur le fait qu’« aujourd’hui comme en 1815, la restitution n’est pas seulement un miroir des ruptures politiques. Elle est aussi un symptôme de la fragilité de l’universel incarné par les musées ».
Avant d’en venir à cette question centrale de l’universel, à laquelle elle consacre le chapitre 3 de son livre, il convient de rappeler que celui-ci se présente d’abord comme une étude historique de mécanismes et de processus de restitutions pour la plupart nouveaux, et en tout cas mis en œuvre à une échelle inédite jusque-là. C’est que le phénomène avait tout d’un retour de balancier : en une vingtaine d’années à peine, depuis les premières confiscations effectuées à l’étranger (en l’occurrence en Belgique, aux Pays-Bas actuels et dans les pays rhénans à partir de 1794), soldats et savants français rapportèrent en effet à Paris un extraordinaire volume d’œuvres d’art (mais aussi d’archives, de livres, de partitions, de spécimens…) dont le palais du Louvre devenu Muséum central des arts en 1793 et Musée Napoléon dix ans plus tard fut le dépositaire principal.
Comme le rappelle Bénédicte Savoy, les collections du musée parisien étaient telles que même les adversaires et les victimes réelles ou potentielles de cette gigantesque entreprise de pillage en vinrent à concevoir pour lui une admiration à demi honteuse. À la fois repoussoir et modèle, donc, le musée du Louvre a simultanément déstructuré et restructuré « un paysage muséal européen », qu’il a en outre laissé « profondément traumatisé ». De même, cette période a favorisé l’essor, en particulier dans la presse, d’une réflexion approfondie sur le plan théorique et élargie au niveau européen sur le bien-fondé des restitutions ; un corpus s’opposant par contrecoup au discours de légitimation des spoliations, dont Édouard Pommier a minutieusement reconstitué l’élaboration et la mise en œuvre sous la Révolution et le Premier Empire dans L’art de la liberté (Gallimard, 1991).
Les exemples que commente Bénédicte Savoy sont si pertinents pour son propos et leurs résonances sont si actuelles qu’il n’était peut-être pas nécessaire de prêter à leurs auteurs – lord Castlereagh, représentant anglais aux négociations, le journaliste Malte-Brun défendant éloquemment la nécessité des restitutions – l’intention de plaider à l’époque pour « une nouvelle éthique relationnelle », expression qui n’est pas d’eux, mais bien d’elle, ainsi que de Felwin Sarr avec lequel elle l’emploie dans le rapport qu’ils avaient corédigé en 2018, et qui a été publié la même année sous le titre programmatique Restituer le patrimoine africain (coédition Philippe Rey/Seuil). D’autant que, comme elle le reconnaît elle-même, c’est bien « après 1945 » que « le mot même se charge d’une valeur éthique ».

Un indice ne suffisant pas à instruire un procès en anachronisme, il est préférable d’examiner avec l’historienne de l’art ce que la situation d’aujourd’hui, qui semble s’ingénier à reformuler en questions les réponses apportées dès 1815, a elle-même d’anachronique. « Si l’on y obtempérait, jusqu’où n’iraient pas les réclamations de tout genre », feint de s’alarmer Denon, le directeur du musée du Louvre, dans une lettre de 1814. Les années qui suivent prouvent pourtant que « les restitutions n’ont jamais tué un musée », rappelle opportunément Savoy.
Ce qu’elles entament, ce ne sont donc pas tant les collections que les arguments universalistes ayant justifié qu’on les rassemble à Paris, là même où l’abbé Grégoire avait coup sur coup proclamé, au printemps 1794, que « ce qui est national n’est à personne, il est à tous », et condamné le vandalisme (mot qu’il inventait pour « tuer la chose », dira-t-il), tout en enjoignant à ses compatriotes de « libérer » les chefs-d’œuvre de Rome en les faisant venir dans la capitale française. Dans ce réseau de contradictions éthiques formant pourtant un ensemble politique cohérent « affleure le dilemme de l’universel » que Bénédicte Savoy résume en une interrogation persistante : « peut-on ériger une grammaire esthétique partagée sur la base d’une accumulation conquérante ? ».
Parce que « chaque fin d’empire déclenche un moment de vérité patrimonial », 1815 a mis au jour l’incompatibilité des termes de l’équation que pose tout principe universaliste fondé sur une pratique de conquête. Avec Les universels du Louvre, Souleymane Bachir Diagne cherche pour sa part moins à résoudre cette équation qu’il sait lui aussi insoluble qu’à aménager les conditions philosophiques pour que les objets conquis de fait puissent malgré tout cohabiter dans un lieu qui les expose toujours au nom de l’universalisme.
Dans cette perspective, Bachir Diagne en appelle implicitement à un nouveau « partage du sensible » au sens de Jacques Rancière, et se prévaut explicitement de la « nouvelle éthique relationnelle » que promeut Savoy, en proposant de « restituer pour partager ». « On pourrait opposer à une reconnaissance-appropriation une reconnaissance-respect », suggère le philosophe, qui accorde une attention particulière à un autre anachronisme productif avancé par l’historienne de l’art, laquelle considère en effet que l’objet « n’est jamais inerte », mais « possède une agency relationnelle ». Pour Savoy comme pour Bachir Diagne, les objets spoliés ne sauraient ni être réduits à leur spoliation ni être indéfiniment renvoyés (au sens théorique du terme comme dans son acception concrète) au lieu d’où ils ont été enlevés.
S’appuyant sur le discours lumineux de l’ancien directeur de l’UNESCO en 1978, Amadou Mahtar Mbow, le philosophe estime ainsi « que réduire la présence des artefacts extra-occidentaux à leur seul rôle de victimes de la violence coloniale qu’ils ont subie et leur place dans la modernité artistique à leur inscription dans un récit qui leur est extérieur ne rend pas justice à leur dynamisme propre, à leur vis activa primitiva, leur force substantielle ». À ses yeux donc, ces objets « sont des mutants, des puissances de mutation ». Défenseur de l’universalisme, Bachir Diagne s’oppose avec véhémence au « discours essentialiste d’une pérennité cosmologique qui attache les créations à leur terre natale » et qui va par conséquent « contre le simple fait du devenir des objets et des terroirs. À jamais déplacées, en quelque musée qu’elles se trouvent, elles restent une force de déplacement », affirme le philosophe.
Tout cela sonne juste a priori, et consonne en théorie avec le réaménagement en décembre dernier du pavillon des Sessions où sont exposées depuis 2000 des œuvres extra-européennes en une « Galerie des cinq continents » conçue pour les faire dialoguer avec quelques œuvres européennes. Ce programme dissone toutefois quelque peu avec la réalité du musée, qu’il s’agisse du « placement » des objets concernés ou de la latitude donnée aux « déplacements » des visiteurs afin qu’ils les apprécient.
Bachir Diagne s’attarde sur deux exemples. Le premier lui est fourni par une figurine taïno, le peuple autochtone des Grandes Antilles décimé par la conquête des Amériques, appartenant à Denon, qui la pensait alors mexicaine ; ce qui relativise d’emblée la compétence scientifique dont peuvent se prévaloir les musées européens au sujet d’œuvres non européennes, comme l’avait signalé la journaliste Taina Tervonen pour le cas africain dans Les otages (Marchialy, 2022). Exposée du temps de Denon, la figurine taïno, souligne Bachir Diagne, « fut victime par la suite, comme d’autres objets “ethnographiquesˮ, de la “purification ethnique » qui eut cours au Louvre », et qui la relégua en réserve, la rendant inaccessible aux visiteurs.

Le second exemple concerne une série de statuettes nok, dont il est apparu, lors de leur exposition en 2000 dans le pavillon des Sessions, qu’elles avaient été sorties illégalement du Nigeria par un marchand belge, auprès duquel le Louvre en avait fait l’acquisition. Finalement restituées à la National Commission for Museums and Heritage d’Abuja, celle-ci accepte de les mettre en dépôt indéfini au musée du Louvre. Le cartel de provenance qui accompagne désormais l’une de ces statuettes est libellé de la manière suivante : « Restituées au gouvernement du Nigeria en 2003, les sculptures sont déposées au musée du quai Branly en raison de leur importance historique et artistique. » Une formulation qui repose sur un présupposé – celui que défend Bachir Diagne selon lequel ces œuvres revêtent désormais aussi pour les Français une « importance historique et artistique » qui justifie qu’on les dépose dans un musée français –, mais qui en suggère un autre – selon lequel la valeur de telles œuvres justifie leur présence dans un musée français plutôt que nigérian.
Quant aux Nigérians eux-mêmes, il est acté depuis le 1er janvier qu’avec d’autres ils devront s’acquitter d’un billet d’entrée de 32 euros au lieu de 23 pour les résidents européens de plus de 26 ans s’ils désirent accéder à ces statuettes. Une politique tarifaire qui reconduit dans l’espace muséal la politique douanière pratiquée dans l’espace national, et que ses promoteurs n’hésitent plus à justifier en dissimulant leur « chauvinisme de l’universel », ainsi que l’appelait Pierre Bourdieu, sous le couvert de la théorie économique douteuse du « passager clandestin » venu profiter à l’œil du patrimoine français comme d’autres des aides sociales. À leurs yeux, il est logique, voire juste, que l’accès à l’universel – qu’il s’agisse du musée ou de la patrie censés le faire rayonner – se monnaye, et plus chèrement (hors coût du visa) si l’étranger vient de loin afin de contempler des œuvres qu’il ne peut pourtant plus voir chez lui.
Dans ces conditions, on ne peut qu’être d’accord avec Bachir Diagne lorsqu’il souligne qu’« il ne saurait y avoir d’universel sans accès universel », et sourire amèrement en lisant sa préfacière, la présidente-directrice du Louvre, Laurence des Cars, affirmer qu’à son arrivée au musée elle a « souhaité que l’universel s’y déploie ». En l’espèce, déployer l’universel, c’est un peu comme ouvrir les possibles, c’est bien beau, mais on ne sait jamais dans quelle direction ça va ni à qui ça s’adresse. Si bien qu’on serait presque tenté de préférer à ce genre de discours sans lendemain celui, plus sec et plus franc, d’un des prédécesseurs de Laurence des Cars, Pierre Rosenberg, qui signalait en ouverture du catalogue consacré à Denon en 1999 que « la passionnante histoire de ces restitutions reste à écrire » tout en s’opposant farouchement, à peu près au même moment, à l’ouverture d’une section extra-européenne au motif, arguait-il, que « le Louvre n’est pas un musée universel ».
En réalité, il n’est pas possible de « désuniversaliser » le Louvre, à moins de le sectionner en une série de musées « nationaux » avec des tarifs différenciés pour chacun. Même en ce cas, cependant, le fait que ses collections appartiennent à la nation, c’est-à-dire à un universel en réduction et toujours potentiellement en extension, est incompatible avec le fait qu’il faille payer pour les voir. Aussi la seule pratique muséale cohérente avec la théorie universaliste qui prévaut en France est-elle d’ouvrir l’accès au musée du Louvre à tous gratuitement, sans discrimination fondée sur l’origine ou sur l’âge des visiteurs, comme cela se pratique dans les « galeries nationales » de Londres et de Washington.
Que les plus privilégiés d’entre eux souhaitent conserver leurs privilèges en évitant les files d’attente et la cohue d’un musée redevenu populaire serait alors la seule exception qui devrait être admise, et celle-là au prix fort, ce qui comblerait en partie au moins le manque à gagner inhérent à tout service public universel. Sans quoi le musée du Louvre deviendra totalement ce qu’il est déjà en partie aujourd’hui : un musée universel pour privilégiés de naissance, et l’énième exemple de cette promesse déjà cent fois trahie de l’universalisme français.
