Récit des manifestations du deuil et de la perte, Ou vif s’insère au sein d’un espace saturé de la littérature contemporaine. Mais sa forme précise et puissante autant que la justesse de son style signalent ce roman d’Anne Terral comme étant celui d’une écrivaine efficace et assurément à lire.
Ou vif se présente comme un récit double que soutient une double forme. À une prose qui retrace la vie de la narratrice à partir du moment où meurt son père alors qu’elle est encore enfant, répond le chant versifié de la rencontre entre cette même narratrice, adulte, et son géniteur revenu d’entre les morts. Ici, soupçonneux ou tatillon, c’est au choix, on pourrait présumer une forme de maniérisme, de volonté peut-être trop affichée ou évidente, et finalement superficielle de faire littérature, ou plutôt de faire signe vers la littérature. Mais il n’en est rien. Pour se concentrer d’abord sur la partie versifiée du roman, structuré par la stricte alternance, force est de constater à la lecture d’Ou vif que ne pas aller au bout de la ligne, c’est choisir en réalité de ne pas être trop disert, de s’interrompre, avant que la phrase ne dure et n’en devienne trop longue, trop construite, trop évidente. C’est qu’Anne Terral semble avant tout soucieuse de l’efficacité de phrases qui vont droit au but.
Le but est assurément atteint, tant la justesse de l’expression d’Ou vif frappe, tant le lecteur au sortir de ces pages tragiques et lumineuses – qu’il aura lues d’une traite – ne peut que se dire qu’il n’y a pas un mot de trop (curieux critère quand on y pense que de juger qu’un récit aurait pu être plus long ou plus court). Il est des expressions trop usitées, des clichés trop flagrants, pour qu’on les puisse utiliser sans scrupule, et puis soudain, parfois, ils finissent par s’imposer d’eux-mêmes, inévitables. C’est ainsi que l’on dira que ce récit « prend aux tripes ». Mais de quoi cette prise est-elle faite ? Allons plus avant !

La littérature, a fortiori contemporaine, abonde en récits de deuil et de post mortem avec leur inévitable résilience ou leur dimension mémorielle où l’écrivain évoque la vie du défunt ou de la défunte. Le roman d’Anne Terral prend le parti que le deuil ouvre une temporalité différente, au seuil de l’abolition de toute temporalité, où le mort est à jamais saisi entre présence et absence – absence de la présence ou plutôt présence, saillante, tangible, avec son aiguillon harceleur, de l’absence, à la manière de ces membres fantômes dont les amputés continuent d’avoir la sensation.
En ce sens, si Ou vif repose sur une forme de linéarité du récit tout en dévoilement progressif de la mort, cette trame demeure minimale et ne fait que fournir le substitut d’une narration diffractée où l’absence du père, matérialisé par un tu omniprésent, fournit le point focal. Il y a une dimension proprement invocatoire de l’acte littéraire qui s’emploie à faire exister les fantômes (que l’on songe au chant homérique qui faisait descendre Ulysse aux Enfers). Le récit d’Anne Terral laisse ce qu’il faut d’incompréhension pour que cette nécromancie ne devienne pas superstition, à mesure que la narratrice se rend à ce rendez-vous – là aussi le temps se dilate – avec ce père revenu d’entre les morts dont on ne sait pas vraiment dans quelle strate de réalité il se situe.
Par ailleurs, Ou vif offre ses angles d’originalité dans la saisie de son objet. Il est en ce sens assez rare, du moins à ce qu’il nous semble, que soit saisi le deuil sous l’angle de la honte, celle de la petite fille à qui cela est arrivé sans qu’elle se rende réellement compte de la signification de l’événement ou de sa portée, par la différence, la séparation qui fait irruption entre elle et les autres enfants de son âge : « Je vais enfin pouvoir m’offrir un luxe inouï : celui du mensonge. Puisque, dans cette classe de sixième, personne ne sait rien de moi, je brouillerai les cartes et les redistribuerai autrement ».
En définitive, le titre d’Anne Terral est une réussite en ce qu’il condense tout ce dont le roman fera en quelque sorte le commentaire : symboliquement, Ou vif évacue la mort autant que l’absence pour se concentrer sur celle qui reste, la narratrice, et sur les effets du deuil sur sa vie concrète. Enfin, il témoigne d’une économie de la parole qui ne s’embarrasse pas de l’exhaustivité d’une expression dont un seul élément se suffit à lui-même. C’est précisément dans ce geste que l’autrice, parce qu’elle croit en la puissance évocatrice des mots par eux-mêmes, sans qu’ils aient besoin de se voir seconder d’une explicitation, fait littérature.
