Coiffée de tresses africaines, les bras tatoués de serpents, Médée la filicide trouve sa rédemption dans Mexico Médée, récit choral en six nouvelles entrelacées de Dahlia de la Cerda. Dans un mythique Aztlán dévasté par la violence du narcotrafic, la nièce de Circé guide les mères qui cherchent les restes de leurs malfrats de fils, assiste les filles qui veulent avorter ou donner la vie, pleure, se soûle, chante et danse pour célébrer la vie, envers et contre tout.
Arracher Médée à sa tragédie grecque, à sa funeste aura de mère filicide, faire atterrir son char à Aztlán, où des mères endeuillées cherchent les cadavres de leurs malfrats de fils ou de leurs filles perdues, violées, tuées, tel est le facétieux haut fait féministe qu’accomplit Dahlia de la Cerda dans Mexico Médée. C’est au cœur d’une tout autre tragédie, celle de la guerre entre cartels ou de la guerre de l’armée contre le narcotrafic, que cette Médée pop et tropicalisée exerce avec le plus grand naturel ses pouvoirs de magicienne avisée. Médée la secourable use de ses remèdes abortifs pour assister les femmes qui ne veulent pas enfanter mais joue aussi les accoucheuses auprès de celles qui, envers et contre tout, veulent donner la vie. Elle accompagne les mères dans leur quête des restes de leurs enfants, leur offrant la catharsis des pleurs et des cris pour qu’elles vivent enfin leur deuil. Elle aide à bien mourir ce jeune et touchant écervelé qui n’a pu résister aux promesses de gloire et de richesse que lui a faites l’organisation criminelle des Vingt-Cinq Lettres. Naïf, Jordán a cru au corrido, cette version mexicaine et populaire de l’épopée, qui dernièrement chante les exploits des narcotrafiquants. Chaque capo a droit à sa chanson héroïque, il suffit de la commander. Et les petits tueurs rêvent d’avoir la leur pour être, se leurrent-ils, enfin aimés de leurs mères indifférentes ou maltraitantes. Pauvres fils ! Sales racailles ! Ils se prennent tous pour de futurs héros. Et cela dure depuis la nuit des temps car, enfin, les Argonautes, qu’était-ce d’autre qu’un « groupe de brigands » et Jason « un bandit de ouf » ? C’est ce qu’à l’écoute de la « life »de Médée comprend avec une fulgurante lucidité Perla la frivole, qui ne veut pas qu’une grossesse abime son ventre sculpté par une liposuccion : « Le projet de vie de ces zozos consistait à voyager de-ci de-là et de-là de-ci sur un bateau à la recherche de terres à conquérir, de femmes à séduire et d’or à voler. Le truc classique, culture masculine. »
En six nouvelles entrelacées, Mexico Médée fait entendre les voix révoltées, effrontées, douloureuses des actrices et d’un acteur de la violence du narcotrafic, cette tragédie sociale et contemporaine où, comme il se doit, toutes et tous sont à la fois coupables et innocents. L’effet de chœur, le langage cru, argotique, gouailleur des personnages font un sort à l’épopée, la ramenant drolatiquement à la chanson de bandits. Le corrido électro, le corrido tumbado, le corrido bélico ou vénère ne sont pas pour autant dépréciés, car ils sont l’expression artistique, vivante et populaire, des mythes qui bercent et bernent ceux d’en bas. Leurs paroles ont beau raconter des sornettes sur de soi-disant héros, les filles, les copines, les mères des malfrats les écoutent, les chantent et dansent dessus. Et chanter ou danser, c’est faire la nique à la terreur et à la mort. Médée Mexico ne lâche jamais le tragique mais le traverse, le métamorphose, le subvertit par son humour noir de chez noir, corrosif. Aux mortifères stratégies de pouvoir, à la cupidité, au mépris de la vie des militaires ou des boss du narcotrafic, qui imposent leur loi à tout un chacun, le livre oppose sa foi dans les forces de vie, d’amour et de résistance que, coûte que coûte, trouvent en eux-mêmes ses personnages. Quant aux responsables de l’État, qui les abandonnent à leur sort, ils ne valent guère mieux que les guerriers de tous poils. Car à Aztlán, alias le Mexique – et ailleurs –, il y a de disparus à disparus. Les victimes de la répression politique feront figure de martyrs aux yeux d’un gouvernement de gauche et d’une partie de l’opinion publique mais celles du narcotrafic – les adolescents recrutés de gré ou de force par les organisations criminelles, les adolescentes enlevées, vendues, prostituées, assassinées – sont le plus souvent stigmatisées. De la très mauvaise graine ! Ils l’ont bien cherché ! répondent juges et policiers, commentent les médias, murmurent les « honnêtes gens », moins exposés à cette violence.

C’est au secours de ces laissés-pour-compte, de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs chéries, que vole dans sa Volkswagen Jetta verte aérographiée de serpents Médée la magicienne, la puissante, la filicide, celle qui – horreur ! – est allée jusqu’à soustraire les cadavres de ses enfants à leur père Jason. À force d’aider les unes et les autres, de partager son histoire avec la leur, de soutenir les mères qui fouillent le désert et les montagnes à la recherche de fosses clandestines, Médée contredit le destin que lui avaient écrit des auteurs hommes et trouve sa rédemption dans ce Mexique ravagé par le narcotrafic. Dessillée de son amour aveugle, rescapée de sa jalousie meurtrière, sauvée d’elle-même, comme toutes les autres ! Car, bon, aucune des héroïnes n’est exempte d’erreurs, aucune n’est une madone ni une mère parfaite. La maternité, parfois ardemment désirée, souvent subie par de très jeunes filles, est bien plus polymorphe qu’on ne croit ; plus ambivalent que « l’instinct maternel », on chercherait longtemps. La tradition mexicaine n’a-t-elle pas sa « Pleureuse », la Llorona, dont les cris déchirent la nuit lorsqu’elle appelle ses enfants qu’elle aurait, ou pas, tués ? Dahlia de la Cerda le dit dans ses entretiens : elle lui a préféré Médée, plus universelle, lorsqu’elle a redécouvert son mythe, narré en version pop, sur Tik Tok. Ce qui décidément ne passait pas, c’était que cette Médée ait enlevé les cadavres de ses enfants pour que leur vaurien de père ne pût s’adonner à des rites funéraires. Médée méritait une autre histoire. Dahlia de la Cerda la lui donne, la fait danser sur des cumbias, des corridos et du reggaeton, la soûle de kittychelas et de licuachelas, la régale de rôti de porc nappé de sauce pimentée – un délice qui lui rappelle les gorets de sa tante Circé –, l’initie à la culture populaire et à la sensibilité féminine mexicaine, avec laquelle elle se découvre – quoi d’étonnant ? – de grandes affinités.
Telle une dea ex machina, la voici qui surgit à point nommé, subjuguant les jeunes femmes qui se résignent à avorter, le décident fermement ou veulent accoucher : « la portière s’est ouverte vers le haut […] et une nana est descendue. Elle était habillée tout en noir, avec des tresses africaines ultrasexy. Super iconique la reine du quartier. […] C’était une femme de trente et quelques années, mais super bien conservée. Ella avait des serpents tatoués sur les bras, les yeux gris. Elle m’a dit : Je m’appelle Médée et je suis là pour t’aider ». Paulina, la fille de militaire qui est enceinte de Jordán, son kéké disparu dans les montagnes, n’a pas assez de mots incendiaires pour renvoyer dos à dos les tueurs, son sous-lieutenant de père tout comme les boss machos du narcotrafic. Son Jordán, il n’a pas eu de chance dans la vie. Perla, la petite reine d’un jeune boss narco, qui la tient dans une cage dorée, profite des fêtes de Noël pour avorter en cachette dans son village. Les femmes préparent les mets, les hommes boivent et jouent. Mieux vaut les éviter, explique-t-elle à Médée, avant de sortir par la fenêtre pour aller expulser son fœtus dans la forêt et s’essuyer avec sa robe Fendi. Ce savoureux conte noir de Noël finit sur un pacte entre filles : je quitte mon Manuel si tu me promets de ne pas ressusciter ton Jason. Médée fait la fête à San Miguelito avec Antonia, rentrée dans son village dévasté par le narcotrafic pour y mettre au monde la « personne avec un pénis » qu’elle a programmée. Prises dans une fusillade, elles se sauvent de justesse. Grâce à Médée, le bébé naît intact. Reina, la mère de Jordán, cherche inlassablement le cadavre de son fils, qu’elle a eu bien trop tôt, comme ses autres enfants, pour savoir l’aimer. Trop occupée à toiletter les effigies de la Sainte Mort, de la Vierge de Guadeloupe, du Diable – un poseur et un emmerdeur, celui-là –, qu’invoquait sa sorcière de belle-mère, elle n’avait pas vu venir ses grossesses. Médée marche avec les mères, repère les fosses clandestines, assiste Reina et ses amies, les vaillantes endeuillées.
« Je suis venue à Aztlán parce qu’il paraît qu’ici on cherche ses enfants » clôt le livre sur la complainte de Médée, enfin rédimée par l’entraide qu’elle a vécue. La magicienne pleure le terrible malheur de cette terre mais chante aussi son incomparable beauté, l’extraordinaire courage et l’exceptionnelle vitalité de ses habitants, et avant tout celle de ses habitantes. Le collectif féministe qu’a fondé Dahlia de la Cerda, écrivaine et activiste, a pour nom « Morras Help Morras » [« Meufs help meufs »], Médée en fait désormais partie depuis la fiction. La terreur et la pitié nous étreignent, le rire et la gratitude nous secouent. Vite, une kittychela bien pimentée !
