En 1971, le philosophe turinois Luigi Pareyson se livrait à une défense et illustration de la philosophie contre les idéologies et contre toute réduction de la pensée au pragmatisme technicien. En 2026, la parution de Vérité et interprétation en français pose à tous une question : que et comment voulons-nous penser ?
La traduction de Vérité et interprétation, l’un des ouvrages importants de Luigi Pareyson (1918-1991), illustre une fois de plus le caractère aléatoire de la publication en France de ce qui nous vient de l’étranger. Au début des années 1990, Gallimard publiait Conversations sur l’esthétique dans la « Bibliothèque de philosophie », puis en restait là. Il fallut attendre la fin de ces mêmes années pour disposer d’une traduction partielle, aux éditions de L’Éclat, du livre posthume du philosophe, Ontologie de la liberté, et le milieu des années 2000 pour lire en français L’esthétique. Théorie de la formativité aux éditions Rue d’Ulm. Ce dernier titre fait partie sans doute, avec Ontologie de la liberté et l’ouvrage non traduit de 1950, matrice de tout ce qui suivra, Esistenza e persona, des œuvres les plus notables du maître de Turin.
Le Piémontais a souvent commenté son parcours, l’influence qu’a exercée sur lui la pensée de Karl Jaspers, sa découverte du courant existentialiste et en particulier de Gabriel Marcel, sa lecture de Heidegger. Âme de ce que l’on a nommé « l’école de Turin » (Gianni Vattimo, Umberto Eco…), Pareyson est un penseur de confluence, assumant pleinement le « tournant » herméneutique de la philosophie, négocié dans une version puisée chez Schelling et Heidegger, conscient que seul l’abandon de « la métaphysique ontique et objective », « l’affirmation de l’inobjectivabilité de la vérité et la reconnaissance de l’indivisibilité de la révélation et de l’expression », peut assurer la « survie de la métaphysique » sans cesse menacée d’être remplacée par l’idéologie. Il concorde parfaitement avec le Gadamer de Vérité et méthode pour ne pas réduire l’herméneutique à une « méthodologie de sciences de l’esprit » ou à une «technologie de la compréhension ». L’interprétation est le seul chemin qui unit personne et liberté, expression singulière et plurielle de l’« inépuisable » vérité, voie qui trouve une particulière confirmation de sa validité dans le domaine de l’esthétique.
Nous aurions avec la traduction de Vérité et interprétation, si celle de Esistenza e persona était disponible, les textes cardinaux d’une œuvre qui, dans son édition complète, comporte vingt volumes. Par bien des côtés, le livre de 1971 apparaît comme une répétition de celui de 1950. Entre les années 1950 et les années 1970, la philosophie est entrée dans une crise profonde. Non seulement sa régence sur la connaissance de la nature n’est qu’un lointain souvenir, mais elle est traquée jusque dans son refuge, la science de l’homme. Plus grave encore, selon Pareyson, c’est la notion de vérité elle-même qui a été humiliée. Une défense de la philosophie, contre sa réduction scientiste et pragmatiste, contre sa substitution par des ersatz idéologiques ‒ nous sommes, dit le philosophe, dans une « culture de substituts », où « dans chaque domaine l’activité spécifique est remplacée par une activité inférieure ou différente » ‒ et contre la proclamation de sa fin, était donc nécessaire. Si Pareyson accepte le diagnostic de « décomposition de la philosophie dans l’essor des sciences technicisées », selon les mots de Heidegger dans « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée » (1964), il tient à conserver le nom de « philosophie » et écarte celui de « pensée », qui signifierait « l’évanouissement dans le silence » ou d’« ontologie négative » (ce en quoi il se méprend sur le sens de l’entreprise heideggérienne).

Depuis les années 1970, la situation de la philosophie s’est donc encore aggravée. Dans un de ses derniers textes (juillet 2021), se rapportant précisément au texte de 1964 de Heidegger, Jean-Luc Nancy, en écho peut-être avec la protestation hégélienne de la préface aux Principes de la philosophie du droit contre la « déchéance honteuse » de la philosophie, semblait en résonance parfaite avec le Pareyson de 1971 : « pratiquement la philosophie est devenue la spécialité des non-spécialistes, des manieurs d’idées et d’évaluations dont chacun se prononce selon son opinion : en fait la philosophie est devenue le nom noble de l’opinion. » À chacun sa vérité « , mais le mot « vérité » ne se définit plus alors que comme… l’opinion. Rien d’étonnant qu’on en arrive ainsi à une extension illimitée du pragmatisme : comment ça marche ? qu’est-ce qui marche le mieux, ou moins mal ? Or s’il y a quelque chose qui a créé la philosophie, c’est bien justement la question de la vérité ».
Le livre de Pareyson, paraissant en français dans ce contexte, cinquante-cinq ans après sa première édition, risque de ne pas être protégé d’une lecture distraite, voire d’une inattention négligente, par son statut de classique de l’herméneutique philosophique du XXe siècle. On aurait tort d’en rester à une impression (absente lorsqu’il s’agit de lire Ontologie de la liberté) de flou, liée à une prévention contre l’herméneutique, sur les concepts centraux, « vérité », « être », « pensée révélatoire » (à ne pas confondre avec le concept théologique de « révélation »), de douter d’une tentative de réconcilier toute contradiction, liberté et déterminisme social, personne et individu, vérité et histoire, passivité et activité, etc., car il y a du feu dans cette défense de la philosophie qui procède par vagues successives. Il y a comme un « effet Péguy » dans certaines pages. Un exemple : « liberté par laquelle l’homme est initiative initiée, donné à soi-même comme se donnant, à la fois autorelation et hétérorelation, coïncidence de réception et exercice de la liberté, synthèse de réceptivité et activité, réponse à un appel, obéissance créatrice ; liberté par laquelle l’homme se redouble dans son être, au sens où à la fois il est et consent à être, en même temps est et accueille l’être, simultanément est en rapport à l’être et est ce rapport même ».
Peut-être faut-il avoir médité l’esthétique de Pareyson, tant il développe une analogie constante entre philosophie et art, pour bien lire Vérité et interprétation. Sans pouvoir nous livrer à cet exercice, le mieux pour illustrer sa position serait de s’arrêter sur la façon dont il envisage le concept de « situation », notion fondamentale aussi bien pour la phénoménologie que pour l’existentialisme, et l’on se souvient que l’un des maîtres du Turinois, Jaspers, s’était penché sur la « situation spirituelle de notre temps » (1951). Déjà, en 1952, Pareyson faisait de sa réflexion sur « « la situation » un des chapitres de Esistenza e persona (« Situazione e libertà »). L’alternative, pour reprendre un terme de Kierkegaard, auteur très lu et commenté par Pareyson, est radicale : soit l’homme est son histoire, plutôt qu’il n’a une histoire, autrement dit il s’abime entièrement dans son temps, jusqu’à sa pensée qui en devient « la situation elle-même en tant que conceptualisée », « partie intégrante », participant à son « unité structurale » et sa « totalité organique », pensée qui s’enferme, et l’homme avec elle, dans l’instrumentation et le pragmatisme technicien (le solide bon sens comptable de Mr. Gradgrind de Hard Times de Dickens), c’est la situation close ; soit, situation ouverte, la personne (plutôt que l’abstrait « homme ») creuse un « écart « (ce qui constitue son historicité authentique) entre elle et la situation, « n’en subit plus les problèmes comme si le temps les lui imposait », mais, au contraire, « c’est elle-même qui les configure ». La situation n’est plus une « limitation fatale isolée dans son autosuffisance », condamnant la pensée à en être le reflet grotesque, mais elle rend cette dernière à sa « fonction révélatoire ».
L’auteur nous avertit dès l’ouverture que son livre risque d’être « impopulaire ». À coup sûr, son « inactualité » devient une provocation composée de multiples « renversements », selon l’expression du préfacier Arnaud Clément. On recommande une lecture lente, armée de son Schelling et du Heidegger de Être et temps.
