Dans Youssef ou la fidélité à soi. Une enquête sur l’engagement, la violence et l’exil, la chercheuse Johanna Siméant-Germanos aborde les questions de racisme, de violence policière, de la condition des émigrés, mais aussi – et peut-être surtout – du militantisme.
Une même personne, un même corps a été arrêté, violenté et violé par des policiers à Marseille en 1979, puis torturé dans les caves du ministère de l’Intérieur tunisien quelques mois plus tard, après son expulsion de France. Ce corps, cette personne, c’est Youssef Sassi, un Tunisien parti en France en tant que saisonnier agricole et qui a fini par obtenir, quelques années après cet enchainement d’épreuves, l’asile politique en Suède. En revenant sur la vie de Youssef avec qui elle s’est longuement entretenue, en la commentant et la contextualisant, l’autrice fait de son parcours – à la fois particulier et exceptionnel – un terrain de recherche.
Car ce qui caractérise le plus Youssef, c’est sa conscience de la nécessité de lutter pour ses droits propres, afin de combattre plus globalement l’injustice. C’est naturellement donc qu’il s’est engagé dans la lutte syndicale à la CGT à son arrivée en France en 1972. Et c’est aussi tout naturellement qu’il s’est mis à fréquenter les milieux gauchistes, où il a rencontré Lucienne, sa compagne. C’est elle qu’il s’apprête à rejoindre le jour où il est arrêté à la gare Saint-Charles à Marseille. D’abord, les agents le malmènent, ensuite les policiers arrivent, l’embarquent et le violentent. Relâché, Youssef décide de porter plainte et c’est sans doute ce qui lui a valu, six mois plus tard, l’expulsion vers la Tunisie. Sa plainte et son expulsion ont fortement mobilisé les milieux gauchistes. Et c’est cette mobilisation qui, à son tour, lui a valu la torture en Tunisie, où on lui reprochait d’être une personnalité importante en France et de vouloir contaminer les militants en Tunisie.

Quand la chercheuse finit par retrouver la trace de Youssef Sassi en Suède où il a changé de nom, on est en 2019 et elle ne connaissait encore à l’époque que la partie française de son récit. En 2016 et 2017, des affaires de violence policière surgissent dans les médias en France, notamment l’affaire Théo à Aulnay-sous-Bois, violé à l’aide d’une matraque par des policiers. Cette actualité replonge Johanna Siméant-Germanos dans un souvenir : elle est enfant dans les années 1970 et elle surprend ses parents en train de parler d’une de leurs connaissances, un certain Youssef, violé par des policiers à Marseille. Elle se rappelle que, des années plus tard, son père a reconnu à la télé le même Youssef dans un reportage consacré aux émigrés en Suède. Le point de départ du livre est donc en partie personnel. Pour commencer, l’autrice se situe donc elle-même, en évoquant le statut de ses parents gauchistes et les différentes expressions de leur engagement. Elle situe aussi la région d’où elle vient, les Bouches-du-Rhône, là où, autre point de jonction, Youssef Sassi a vécu en communauté avec Lucienne et des amis. Cette proximité de l’autrice avec le milieu qu’a fréquenté Youssef durant son séjour en France lui a permis de compléter le récit de Youssef en interrogeant d’autres personnes : amis militants et avocats, entre autres.
La première partie du livre se concentre sur le récit précis de la vie de Youssef avec le parti pris de transcrire en italique la version brute de ses propos, ce qui rend la lecture pas toujours commode. L’autrice justifie son choix par le désir de restituer ce que la langue peut avoir de « flottant et d’hésitant » mais aussi par le fait que « la question de la maîtrise linguistique, de la difficulté à s’exprimer pour se faire entendre, est constitutive du rapport de Youssef aux autorités ». Elle anticipe une gêne : « Évidemment, dans le cas d’une langue hésitante, comme c’est le cas en français de Youssef qui a l’arabe tunisien comme langue maternelle, baigne dans un suédois qu’il parle bien […] et a moins l’occasion de pratiquer le français, j’espère ne pas produire un effet indélicat ». Plus que l’indélicatesse, ce qui est perturbant, c’est l’intervention finalement trop importante de la chercheuse qui précise ce que Youssef veut dire, et le commentaire quasi systématique de ses propos.
Cette première partie du livre est par ailleurs riche en supports iconographiques : affiches, photos, documents administratifs et judiciaires. Le récit passe aussi par des détails très techniques : les lois concernant l’immigration, l’organisation de la justice et les démarches accomplies par Youssef sont décrites minutieusement. Jusqu’au moment où l’autrice s’entretient avec lui, en 2019 et 2023, quand sa nationalité suédoise ne l’empêche pas d’avoir encore des incertitudes sur son droit à se rendre en France et en Tunisie. Le cauchemar de Youssef aura donc été aussi administratif et son cas, extrême, met en lumière les difficultés, les obstacles, et l’absurdité auxquels sont souvent confrontés encore aujourd’hui les étrangers en France.

Cependant, si les cas de violence policière en 2017, et encore plus récemment, en France, rappellent ce qu’a subi Youssef, si le périple des étrangers essayant de régulariser leur situation est toujours aussi compliqué, le livre s’intéresse plus particulièrement au contexte des années 1970. La deuxième partie du livre est consacrée à l’analyse de ce contexte et de ce qui a mené Youssef à vivre ces épreuves mais aussi de ce qui l’a conduit à fréquenter les milieux gauchistes en France et de ce qu’il représentait pour eux : « le camarade immigré parfait ».
Cette partie est intéressante dans ce qu’elle dit du milieu militant et des interactions entre les différents « camarades ». Si Youssef s’adapte à leur mode de vie, va voir des films avec eux, écoute leur musique, rien n’est dit de ce qu’il partage (s’il partage quelque chose) de sa culture tunisienne avec eux, alors même qu’un de ses fils évoque la transformation (heureuse) de son père quand il se retrouve dans un pays arabe, qu’il parle arabe. On ne saura pas ce qu’il a partagé avec eux, mais on sait qu’il s’est par exemple retrouvé à cacher à sa compagne gauchiste son engagement à la CGT et, inversement, qu’il ne disait rien au syndicat de son implication dans les luttes menées par ses amis militants. Youssef croyait aux deux combats. Il est invité à rejoindre le syndicat par son frère qui était arrivé en France quelques années avant lui, et il est poussé par Lucienne à s’intéresser aux luttes féministes, pour les homosexuels, etc.
Ce sont ses différentes relations qui ont fait de lui quelqu’un qui ne se tait pas devant les injustices et qui refuse de rester à une place assignée. En Tunisie, le contexte étant différent, Youssef s’était retrouvé seul à affronter un régime plus explicitement violent et il essaie dans les entretiens d’expliquer le « système » tunisien où les relations sont toujours soumises à la méfiance. Dans une même famille, il peut y avoir des policiers, des indics et des militants. Sur la société suédoise également, Youssef a des choses à dire, sur le manque de politisation des Suédois et sur leur volonté d’annihiler toute velléité de protestation chez les étrangers, avant de leur donner des droits et des papiers : « un bon immigré [en Suède] doit être patient, silencieux et ne jamais élever la voix ».
Cette seconde partie est aussi l’occasion d’analyser le récit fait par Youssef et de faire ressortir les thématiques et les termes importants pour lui, comme l’humiliation, l’animalisation, ou la cave, lieu de torture en Tunisie mais qui renvoie plus généralement à son isolement. D’autres exemples sont relevés et la trajectoire de Youssef n’en est que plus bouleversante. L’autrice affirme que ce que permet l’écoute de l’entretien, c’est une « immersion dans l’histoire de Youssef ». La lecture du livre permet la même chose, sur ce point c’est une réussite.
