Les odeurs d’un été

Avec Un abri pour Lampedusa, Elsa Régis propose une méditation sur la solidarité, l’empathie et la mémoire. Ce premier roman poétique s’intéresse aux réfugié·es qui traversent la Méditerranée et à celles et ceux qui sont témoins de ce passage infernal. Tout en jouant avec brio de l’incertitude formelle entre fiction et métafiction, imagination et perspective documentaire, afin de penser avec Lampedusa, avec l’abri et la prison.

Elsa Régis | Un abri pour Lampedusa. Les éditions du Panseur, 224 p., 19 €

Dans Un abri pour Lampedusa, le narrateur, Giuseppe Alde, fait la connaissance de Marco Serve, auteur énigmatique d’un premier roman estimé, et autrefois chauffeur de taxi militant. En pleine canicule, à Rome, Giuseppe travaille comme architecte pour des propriétaires de villas huppées. Au loin, Lampedusa est un appel, entêtant, dérangeant : un endroit dont on sait tout et rien, une rumeur et un fantasme, une parenthèse et une hétérotopie singulière.

Giuseppe et Marco se tiennent compagnie, se quittent et se retrouvent. Giuseppe suit ce qui le lie à Marco sans savoir vraiment ce qu’il recherche ; il s’agit d’ailleurs d’un protagoniste dont on sait peu de choses, dans un roman qui semble tergiverser entre différentes perspectives, différentes possibilités de personnages – un roman sur la rencontre, sur la profondeur des liens qu’on n’attend pas. Ainsi, une jeune femme aperçue par Marco devient un personnage dont il imagine le désarroi lorsque la mer rejette des corps sur la plage, un personnage envisagé comme une humanité possible parmi d’autres. Bianca, personnage secondaire qui devient l’amante de Giuseppe, est, elle, à la recherche d’un homme qu’elle a connu quand elle était enfant, un migrant qui travaillait plus jeune dans des mines de cobalt. Aux côtés de Giuseppe, elle égrène des aphorismes et observe le monde sans perdre de sa légèreté. Les relations se font naturellement, sans qu’on puisse les expliquer, comme celle de Marco et Amadou, enfant réfugié à Lampedusa : « Je pense que c’est une autre histoire d’Abraham et d’Isaac, celle de l’écrivain et d’Amadou. C’est Dieu qui offre un fils au lieu de le prendre. »

Plus largement, le roman s’interroge sur la capacité et la volonté de certain·es de regarder en face le tombeau à ciel ouvert que représente la Méditerranée, sur le choix d’être hanté·e, de détourner le regard, de désorienter les récits, ou bien d’agir.

Lampedusa (2008) © CC-BY-SA-4.0/Olivier Jobard/European Communities

Il s’agit aussi d’un roman sur l’écriture, à travers ce personnage d’écrivain qui cherche la matière et l’âme de son prochain roman, et dont l’imagination se mêle à celle du narrateur. L’incipit nous guide vers un roman qui prend forme, une histoire encore indéfinie, comme un conte rempli d’allégories, dont la seule substance est celle d’une odeur composite et d’un autre « marqueur » tout aussi indéfini, celui d’une rumeur qui traverse le corps de l’Italie : « La rumeur est un bruit, une vague, elle tient tout de la mer et de son vacarme. Elle raconte l’île de Lampedusa où se construit un Abri pour les Hommes venus de la mer. »

L’incipit a des accents postmodernes dans son refus d’un réel commencement, dans sa juxtaposition de « débuts » et son hésitation : où et comment naît une histoire ? Cet incipit donne le ton (un refus de fermer les portes de notre imagination), plante plusieurs décors, met en abyme la fiction (celle qui prend sa source dans les « larmes d’encre » et les doigts d’un écrivain), avant de se poser enfin sur une phrase-leitmotiv d’apparence banale : « Tiens, tu sens, l’odeur de l’été. »

S’amorce ainsi un roman sur les odeurs ou via les odeurs. L’écriture même est sensorielle, olfactive avant tout, pour l’écrivain qui a « peur de faire un livre inodore », qui tente d’imaginer l’odeur des contrées qu’il ne connaît pas et que lui confient les migrants dans son taxi.

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L’odeur apparaît comme une métaphore filée de la charge affective du récit en précisant des sensations indicibles, et elle concentre dans ses déclinaisons et sa dimension mnésique les souvenirs, espérances et effrois des personnages. Mais l’odeur est aussi un élément narratif, point de départ du récit, signe annonciateur, et structure même d’un système sensoriel. En notes de tête, des sensations d’un trop-plein, qui ouvrent à l’ébauche d’une histoire. Quelle est-elle, cette « odeur de l’été », entêtante, dont les effluves ouvrent le roman ? On la tient presque : « l’odeur de trop cuit, le goudron cramé », « du cramé moite qui flotte dans tout Rome ». Puis, en notes de cœur, la substance narrative, l’épaisseur d’une histoire, d’un souvenir – la place d’un personnage dans un récit, celle de Bianca, dont le souffle se mêle aux volutes de tabac et au parfum du café. L’odeur devient le signe de l’excès tout autant que l’absence : en notes de fond, c’est « l’odeur de friche », la trace infime d’une présence, les restes d’un campement défait sur la plage au petit matin. L’odeur de la canicule à Tivoli, un « remugle écœurant » de roussi et d’herbe morte, annonce l’odeur de brûlé de Lampedusa, des myrtes prêts à partir en flammes, une odeur de violence et de mort.

Le roman détourne les codes du racisme olfactif : l’odeur de « friche » n’est pas tant l’odeur de l’autre, de l’altérité, que celle de la mort, une mort dissimulée et pourtant connue de tous. L’odeur d’une mémoire invisible, engloutie, et donc rappel d’un devoir de mémoire pour les personnages. Elsa Régis esquisse une pensée olfactive, insérée à un système sensoriel dans un roman orienté vers la rencontre, qu’elle soit faite de douceur, de silences ou de deuil :

« L’odeur de cet été.

Celle de l’iode qui vente Lampedusa.

Des mains douces d’Amadou parfumées d’une senteur d’encens propre aux mines de diamant.

Le cramé du diamant tapé par les outils.

Le brûlé des myrtes qui s’effondrent en flammes autour de l’Abri.

Une odeur de friche. »

La mer apparaît souvent lisse, calme, imperturbable sous un soleil de plomb, et c’est en cela qu’elle engloutit et fait disparaître des consciences ce que cherche à révéler le roman. Le roman parle des réfugiés, de la fabrique administrative d’illégaux, des « dublinés », de leur arrivée accidentée sur les plages au centre de rétention de Lampedusa. Mais il se penche aussi sur le décalage entre le récit qui est fait d’eux et la réalité humaine qui obsède Marco : peut-être ne s’agit-il plus pour lui d’écrire une nouvelle œuvre, mais d’agir, de mettre au travail son talent de conteur pour celles et ceux qu’il rencontre et accompagne à Lampedusa. Le roman met ainsi en forme un questionnement sur les vies jugées dignes d’être mises en récit, et sur la façon d’accueillir le récit des autres, sans ventriloquie ou appropriation. Avec sensibilité et mélancolie, Elsa Régis dépeint les dissonances – cognitives, esthétiques, éthiques – des témoins du passage des réfugié·es en Méditerranée. Le narrateur semble s’interroger sur sa position. Comment regarder ceux qui souffrent sans tomber dans le voyeurisme ? Comment agir avec empathie sans pour autant exprimer une identification déplacée, entre celles et ceux qui ont connu l’horreur et les autres, « les Blancs, les Européens, les riches, immaculés de toute trace de guerre, les sédentaires, les voyageurs de plaisance et non de nécessité » ? Giuseppe, qui rejoint Marco à Lampedusa, découvre la naissance des histoires qui permettent de tisser une communauté de passage, autour d’un conteur ou d’une conteuse, mais aussi à demi-mot, relayées avec tact par d’autres qui ont traversé la mer.

À une époque où la rhétorique anti-immigration prend des proportions inédites dans les pays occidentaux et où l’hécatombe méditerranéenne se poursuit dans l’indifférence générale, le roman d’Elsa Régis rappelle tout ce que cette rhétorique tente d’effacer : l’ineffable de la rencontre, de l’amitié, la puissance de la solidarité, et la nécessité de construire de véritables abris. Si l’Abri à Lampedusa n’est qu’une structure temporaire de surveillance et d’emprisonnement, une enclave grillagée, comment penser un véritable abri pour Lampedusa ?