Les soixante-huitards ottomans

À propos de la révolution jeune-turque de 1908, François Georgeon, l’auteur d’Un printemps ottoman, déclare : « Si un historien écrivait un jour une histoire de la joie, il devrait consacrer un chapitre à ce moment d’euphorie et de liesse collective dans l’Empire ». Il n’hésite pas à rapprocher ces évènements de ceux de Mai-68 ! Dans l’Empire dominé par les puissances européennes, un mouvement révolutionnaire tente de démocratiser le pays, tout en le modernisant pour guérir enfin « l’homme malade de l’Europe ». L’historien s’applique méthodiquement à expliquer les causes de cette surprenante révolution dans un pays qui semblait pétrifié.

François Georgeon | Un printemps ottoman. Les Belles Lettres, 300 p., 26,90 €

On a coutume de faire commencer le XXe siècle en 1914. C’est oublier les révolutions russe de 1905, persane de 1906, chinoise de 1911, mexicaine de 1913… L’histoire de la Turquie moderne est lourdement entachée du génocide arménien et marquée par la révolution d’Atatürk, ainsi que par l’échange de populations à la suite de la guerre avec la Grèce. C’est pourquoi la révolution jeune-turque de 1908 est largement ignorée. L’ouvrage de François Georgeon pallie cette lacune en montrant l’extraordinaire espoir – « illusion lyrique » qui dura de juillet 1918 à août 1919 – qu’elle a suscité dans tout l’Empire.

En quelques heures, d’une manière spectaculaire, les Ottomans découvrent la liberté de parler, d’écrire, de se réunir, de se déplacer. On parle « d’ivresse de la liberté », après six siècles de gouvernance impériale ! Des scènes de fraternisation stupéfiantes surviennent dans les villes de l’Empire : musulmans, chrétiens et juifs s’embrassent. Les « guérilleros » albanais eux-mêmes descendent des montagnes. Du jamais vu de mémoire d’Ottoman. Il est vrai que cette fraternisation n’a eu qu’un temps, mais elle a bien existé et les témoignages sont nombreux. Pendant longtemps, les Ottomans nés en 1908 diront qu’ils sont venus au monde « pendant la liberté ».

Sous la menace de l’armée turque de Macédoine, le sultan est contraint de rétablir la Constitution de 1876. En quelques jours, son régime est balayé : les prisons se vident, les exilés reviennent, la police politique et le dense réseau d’espions disparaissent. Cette transformation inouïe touche tout l’Empire. L’un des héros jeunes-turcs se nomme Enver. En Albanie, un jeune couple donne ce prénom à leur fils, de même qu’un autre couple en Égypte. On l’a deviné, l’un sera Enver Hoxha, l’autre Anouar (équivalent d’Enver) al-Sadate. « L’homme malade de l’Europe » est devenu soudain « un jeune homme vigoureux » !

L’Empire ottoman est immense et le budget militaire fort lourd. 1 % de la population est sous les drapeaux – deux fois plus que dans l’Empire britannique – et, en 1891, presque la moitié du budget est affectée à l’armée. Si le chiffre est énorme, il faut savoir que la France y consacrait tout de même 30 %. En fait, « l’armée ottomane qui doit défendre l’Empire, le dévore ». Le seul poste qui puisse être comprimé étant les salaires, les soldes des officiers et des hommes de troupe sont payées avec irrégularité, ce qui provoque des mutineries. De plus, ses effectifs, en temps de paix, sont faibles par rapport à la Russie ou à l’Empire austro-hongrois. La dette est si grande qu’il convient de créer une « Administration de la dette publique » destinée à rembourser les créanciers étrangers. Elle lève des taxes sur le sel, les timbres, les spiritueux, les pêcheries, les soies, le tabac, privant l’État ottoman du quart de ses ressources financières. De plus, les « capitulations », qui sont des privilèges diplomatiques, économiques et fiscaux dont bénéficient les grandes puissances étrangères, entravent le développement d’un pays en retard d’une révolution industrielle. Leurs investissements connaissent un vrai boom, à travers un impérialisme sans conquête. La pénétration économique s’accompagne d’ouvertures de consulats et d’écoles, souvent d’obédience chrétienne. Au XVIIIe siècle, l’ambassadeur de France assurait déjà que l’Empire était « la plus belle colonie du royaume » !

Un printemps ottoman, François Georgeon
Lithographie grecque ottomane célébrant la révolution des Jeunes Turcs en 1908 et le rétablissement d’un régime constitutionnel dans l’Empire ottoman (1908) © CC0/WikiCommons

Longtemps envahisseur, l’Empire, qui est à présent sur la défensive, suscite des convoitises, en particulier chez les Russes et les Habsbourg. Il est aussi menacé de l’intérieur car la pluralité ethnico-religieuse devient une faiblesse à l’heure de la montée du nationalisme. « Le danger guette partout » : dans les Balkans, en mer Noire, au Caucase, au Proche-Orient, au Maghreb… Aucun pays n’a subi « autant d’amputations » au cours du XIXe siècle. Une caractéristique importante pour la suite réside dans le fait que la Turquie d’Europe ne constitue pas une marge mais qu’elle est « le cœur de l’Empire ». C’est, en effet, la fenêtre sur l’Occident. Là se trouvent les villes les plus modernes, comme Salonique, et les provinces les plus riches. La région est aussi le théâtre d’affrontements entre les membres des comités révolutionnaires, en particulier grecs et macédoniens, et les forces de l’ordre. Des actions terroristes spectaculaires – attaques à main armée, enlèvements, attaques de train, attentats à la bombe – sont perpétrées pour attirer l’attention des grandes puissances. De surcroît, apparaît un nationalisme dans les élites musulmanes albanaise, arabe et kurde ; ne voulant pas tomber sous la coupe des puissances occidentales, elles prennent conscience que leur destin n’est pas forcément lié à un empire sur le déclin.

En 1900, le pouvoir du sultan et calife Abdülhamid II paraît solide : l’autorité est centralisée, la bureaucratie puissante, les réseaux de délations considérables. Si l’armée s’est modernisée grâce à une coopération avec l’Allemagne, elle est tout particulièrement surveillée. Toutefois, une nouveauté survient, qui va changer la donne politique : les établissements d’études supérieures. En effet, une élite étudie dans de grandes écoles qui arrivent à maturité dans les années 1880. C’est un phénomène nouveau qui crée des liens de solidarité entre étudiants. Émerge la nouvelle figure du « camarade de classe », dans une nouvelle catégorie, « la jeunesse des écoles », dont l’ambiance est volontiers à la contestation. Au sein de l’École militaire d’Istanbul, quatre étudiants fondent en 1889 une cellule, sur le modèle des francs-maçons. L’un est albanais, le second tcherkesse, les deux autres kurdes ; ils donnent à leur société secrète le nom de Comité de l’union ottomane. Elle ne tarde pas à grandir, aussi la répression, mesurée au départ, se fait-elle plus forte. Comme nombre d’opposants sont envoyés en exil dans tout l’Empire, ils y diffusent leurs idées. À l’étranger, Paris devient le principal foyer de ceux qui prennent le nom de Jeunes Turcs. S’ils appartiennent à toutes les nationalités de l’Empire, les Arméniens sont majoritaires. Beaucoup mènent une vie précaire mais riche d’idées entre la Sorbonne, le Collège de France, Sciences Po et les cafés…

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La grave question que tous se posent est : comment sauver l’Empire ? Dans leurs esprits, restaurer la Constitution assurera l’égalité de tous les citoyens, quelle que soit leur communauté. Il faut aussi un parlement. Néanmoins, s’ils abhorrent Abdülhamid, ils continuent à défendre la monarchie et la dynastie ottomane. Ils savent aussi que la religion est pour beaucoup dans le lien social. Les Jeunes Turcs sont des patriotes qui veulent défendre l’État. Enfin, il faut préserver l’intégrité du territoire menacé et, à tout prix, le moderniser, d’où le nom du comité : « Union et Progrès ». Cependant, une contradiction apparaît qui ne cessera de s’approfondir, car ces Jeunes Turcs, influencés par la France, ne peuvent imaginer l’avenir qu’en termes de nation. Or, les désirs d’indépendance balkanique, les violences en Arménie, la méfiance entre musulmans et non-musulmans, contreviennent à ce projet. Aussi, peu à peu, verra-t-on poindre « un proto nationalisme turc ». D’autant que le contact avec toutes les autres communautés amène les Turcs à prendre mieux conscience de leur propre identité. Ils vont se considérer comme la nation dominante d’un empire dont ils s’estiment la clé de voûte.

Le pouvoir du sultan vacille sous la menace de la politique des canonnières, adoptée par les puissances européennes qui mettent l’Empire de plus en plus sous tutelle, et par un attentat arménien manqué contre Abdülhamid. Toutefois, les mouvements d’opposition ont beaucoup de mal à s’unifier alors que des cellules clandestines s’activent partout. Celle de Damas, par exemple, est animée par le jeune capitaine Mustapha Kemal, qui deviendra Atatürk. C’est à Salonique qu’un pas décisif est franchi, à l’initiative d’un employé du bureau du télégraphe qui est franc-maçon, le futur Talat pacha, qui sera le principal instigateur du génocide arménien. Son groupe, la Société ottomane de la liberté, s’ouvre à des officiers, et il est homogène ethniquement car les fondateurs sont des Turcs. Il formera un des états-majors du Comité Union et Progrès, avec celui de Paris. Ils jugent qu’il convient d’adopter une stratégie de prise du pouvoir. Ils ont infiltré l’armée et optent pour des méthodes de subversion violente avec élimination des hommes du sultan. Niyazi, l’un des plus fameux Jeunes Turcs, lui-même d’origine albanaise, convainc ses compatriotes de rallier le mouvement. En Turquie d’Europe, les Albanais jouaient un rôle important dans le maintien de la présence ottomane. Un rapprochement est aussi tenté avec les révolutionnaires arméniens.

Un printemps ottoman, François Georgeon
Les Arméniens de Constantinople célèbrent la Constitution ottomane de 1908 et la mise en place du gouvernement dirigé par le Comité Union et Progrès (1908) © CC0/WikiCommons

Les récoltes de 1908 sont très mauvaises, et partout les prix des produits alimentaires atteignent des sommets. De nouvelles taxes sont jugées inacceptables. L’agitation monte. Le sultan est contraint de rétablir la Constitution. À Istanbul, le 25 juillet, un cortège composé de Turcs, de Grecs, d’Arméniens et de Juifs se dirige vers la Sublime Porte pour remettre au grand vizir une adresse au sultan. La foule crie : « Liberté, Patrie, Justice, Fraternité ». Quelques jours plus tard, à Jérusalem, en différentes langues, les mêmes slogans sont scandés. Certains entonnent même la Marseillaise ! À Scutari d’Albanie, « les chrétiens et les musulmans juraient d’être frères sur le Coran et un révolver » ! À Konya, un journal inscrit comme date : « An 1 de la liberté ottomane ». Pour la première fois, la condition des femmes est questionnée et leur réclusion n’est plus observée comme avant. Une vague de grèves sans précédent est suivie par les trois quarts des ouvriers de l’Empire. 

Las, les premiers signes de dégrisement arrivent vite, et François Georgeon expose les nombreuses difficultés rencontrées par les Jeunes Turcs. Entre autres : annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche, en dépit de ses promesses ; déclaration d’indépendance de la Bulgarie ; proclamation du rattachement de la Crète à la Grèce. Aux élections, Grecs et Arméniens souhaitent une représentation qui tienne compte de l’appartenance ethno-confessionnelle. Les nombreux proscrits de l’ancien régime exigent réparation. Les religieux – surtout ceux de second rang – reprochent aux Jeunes Turcs d’être plus souvent au café qu’à la mosquée, et d’offenser l’islam. Les soldats, peu habitués à la discipline que font régner les nouveaux officiers formés à la prussienne, se sentent méprisés. En avril 1909, éclate une révolte anti-Comité, fomentée par des religieux. À Adana, elle tourne à un massacre d’Arméniens soupçonnés de projet sécessionniste. Le sultan, hostile à la révolution, est alors déposé et exilé.

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Des problèmes très concrets se posent. Comment organiser un service militaire pour toutes les communautés ? Comment contrôler les écoles, et faut-il y enseigner le turc ? Les communautés, en particulier les Grecs, accusent le pouvoir de chercher à « turquifier » l’Empire. Le problème reste entier : les musulmans veulent l’égalité, tout en conservant leur statut de nation dominante ; les communautés s’en réclament également, tout en exigeant le maintien de leurs privilèges. Il reste deux pouvoirs qui vont fusionner : l’armée et le Comité Union et Progrès qui agit à huis clos. Ses clubs « doublent » souvent les institutions locales et il représente lui-même une sorte de gouvernement parallèle. Ce système « illibéral » va chercher à canaliser et neutraliser les forces populaires. Un fossé se creuse entre l’élite et le peuple, tenu pour ignorant et fanatique. Ainsi, François Georgeon explique qu’avec les Jeunes Turcs « une bouffée d’Occident est entrée dans l’Empire, mais sans qu’elle se diffuse au-delà du cercle étroit des élites urbaines ». Le régime se durcit : la loi martiale est proclamée jusqu’en 1912, et les élections sont truquées. Au pouvoir, le fameux triumvirat unioniste règne avec Talat, Enver et Cemal. Cependant, les événements se précipitent : en 1911, l’Italie s’empare de la Tripolitaine et des îles du Dodécanèse ; les Albanais se révoltent. En 1912, éclate la première guerre des Balkans. En 1913, survient la seconde. L’Empire ne garde plus que la Thrace. En 1914, il se range aux côtés de l’Allemagne, pensant que la guerre sera brève et gagnée par les puissances centrales. Ainsi pourra-t-il enfin se débarrasser des « capitulations », sans avoir un coup de feu à tirer.

Une nuit de novembre 1918, un caïque embarque les principaux dirigeants jeunes-turcs qui fuient l’Empire qu’ils avaient juré de sauver. Dix ans après la révolution, il est rayé de la carte… Deux scénarios se dégagent : soit le démantèlement de l’Empire pour ne laisser subsister qu’un État croupion, soit la conservation d’une grande partie de l’Empire sous mandat américain. Ces plans sont déjoués par Mustafa Kemal qui organise la résistance au cœur de l’Anatolie. Il est l’héritier des Jeunes Turcs, même s’il minimise leur action. Originaire de Salonique, il est porteur de la modernité et patriote intransigeant. De ce qui reste de l’Empire, il va créer, «  faute désormais d’une Turquie d’Europe, une Anatolie d’Europe ».

François Georgeon, qui a su fort bien éclairer l’événement, tire une conclusion à méditer. Le plus important dans le mouvement jeune-turc fut « le rejet du passé ». Comme toutes les révolutions, celle de 1908 s’est faite contre toute l’histoire ottomane. La nouvelle classe moyenne éduquée et émergente a eu soudain honte de son histoire « asiatique », d’où l’idée de la table rase. « Tout raser, système politique, idées, coutumes, et même population – d’où « l’ingénierie ethnique » et le génocide des Arméniens ». Évidemment, l’Histoire est railleuse : depuis plusieurs années, le président de la République turque, Recep Tayyip Erdoğan, souvent comparé à un sultan, tente, à sa manière, de renouer avec le passé ottoman…