Comment solder les secrets

L’affaire Ben Barka. La fin des secrets, de Stephen Smith et Ronen Bergman, porte un sous-titre aguicheur : on va enfin savoir sur un mode thriller le détail de tout ce qui nourrit cette affaire politique qui brasse la France gaullienne, ses barbouzes, le jeune roi du Maroc Hassan II, ses serviteurs et ses sbires, avec en prime le Mossad et les services de renseignement tchèques.

Stephen Smith et Ronen Bergman | L’affaire Ben Barka. La fin des secrets. Grasset, 440 p., 28 €

Bref, une histoire des années 1960 nourrie de phobies et d’utopies, qui tournait autour de Saint-Germain-des-Prés. Là est d’ailleurs la limite du livre, avec quelques détails gore en prime. Sous la surabondance des références, on ne lit que l’absence de l’essentiel : il était une fois des alternatives possibles ou rêvées aux politiques dominantes. L’Affaire reste donc non traitée autrement que comme bavure programmée et aléatoirement exécutée.

Le finale du livre révèle la position des auteurs, quand ils appellent campagne d’intoxication la position tchèque qui n’était que celle des anti-impérialistes de l’époque, tous pays confondus, toutes classes sociales confondues, en particulier chez les étudiants. Cela renvoie Stephen Smith et Ronen Bergman à une position de porteurs, certes avertis, d’un certain nombre de considérations politiques propres au camp contre camp de la guerre froide. Renvoyer sous le point de vue de Sirius guerres ou barbouzeries, légalité et épisodes douteux doublés du regard surplombant du camp du bien, atténue le sens d’anecdotes pourtant flamboyantes, et dans le ton de bons polars noirs.

Si sont évoquées les liaisons militaires israélo-françaises, les ramifications de la CIA à Paris sont absentes du jeu : de Gaulle se contente de bougonner, les services parallèles de se remanier, les personnages hors la loi de poursuivre leurs tribulations toujours proches de la mythomanie et, pour le menu fretin, de finir par être liquidés en des geôles marocaines clandestines. Ronen Bergman, en spécialiste autorisé du Mossad et reporter international qui travaille depuis Tel Aviv pour le meilleur de la presse anglo-saxonne, déséquilibre ici le récit en analysant très précisément la place d’Israël dans cette affaire. Les lecteurs de Libération et du Monde des années 1990 qui ont connu les articles de Stephen Smith sur le Maroc, avant qu’il ne s’intéresse à toute l’Afrique et n’obtienne une chaire de Duke (Caroline du Nord) auront plaisir à lire le début du livre et son tableau politique du moment. Ces deux auteurs ont un savoir-faire indéniable que prouvent leurs 110 pages de références, articles, livres et interviews de la presse orale et écrite, une prouesse assez époustouflante.

Pour ceux qui ne sauraient qui fut Mehdi Ben Barka (Rabat, 1920 – Fontenay-le-Vicomte, 1965), il est maintenant officiel qu’il est mort en banlieue parisienne dans la villa de Georges Boucheseiche, un truand devenu prospère bordelier. Enlevé devant la brasserie Lipp à Saint-Germain-des-Prés, où il se rendait pour un projet de film sur les décolonisations avec Franju, Ben Barka a été capturé à la faveur d’une fuite venue d’un raté de bonne famille qui attendrissait Marguerite Duras et bien d’autres, et il a été assassiné par le colonel Dlimi de l’armée marocaine. Le détail des modes opératoires, le côté sordide, n’est que le moindre aspect de l’Affaire, même si la famille de la victime et son comité de soutien ont longuement bataillé pour obtenir ces informations, car l’Affaire, c’est d’abord des secrets d’États engagés dans la chasse à l’homme d’un leader politique.

"L'Affaire Ben Barka : La fin des secrets", 
Stephen Smith, Ronen Bergman (Détail) © Grasset
« L’affaire Ben Barka. La fin des secrets »,
Stephen Smith, Ronen Bergman (détail) © Grasset

On saura donc « tout » d’un assassinat avéré mais au départ non reconnu, désormais noyé sous le poids des détails et de l’information. Quand les Israéliens se sont emparés d’Adolf Eichmann en Argentine pour le faire juger, on en comprenait la logique ; celle de Charles de Gaulle faisant enlever le colonel Argoud en Allemagne pour le faire juger en France, on pouvait l’admettre. Ici, on entrevoit certes les ennemis de Ben Barka, le rôle déterminé de Hassan II, mais on voit à peine de quoi Ben Barka était le projet, quels réseaux se turent, comment ils furent muselés, démantelés, et là est le sens de l’Affaire, toujours en suspens.

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En 1964, Ben Barka avait été condamné à mort par contumace au Maroc, et en 1965, même au Caire où il avait installé sa famille, il ne semblait pas en sécurité, pas plus qu’à Genève ou ailleurs. La technicité des barbouzes n’est qu’un effet de la mise hors la loi de qui pouvait fédérer les gouvernements et mouvements non alignés sur les États-Unis ou les anciennes puissances coloniales. De plus, l’URSS pâtissait et palissait comme horizon d’espérance, du fait de la rupture avec la Chine, ce qui démultipliait le nuancier politique des ressources possibles pour les mouvements révolutionnaires en gestation. Devenu « le commis voyageur de la révolution », selon la formule de Jean Lacouture, Ben Barka était le lien possible à l’international de tout ce qui espérait encore en des révolutions décoloniales.

Après avoir été président de l’Assemblée nationale consultative du Maroc, créateur et voix de l’UNFP (Union nationale des forces populaires), ses positions furent publiées en 1962 par Maspero sous le titre d’Option révolutionnaire au Maroc, suivi d’Écrits politiques (aujourd’hui disponible sur internet). Il représentait un danger pour le jeune roi Hassan II qui venait de réprimer dans le sang un mouvement social qui se solda, au printemps 1965, par au moins 500 morts à Casablanca. Bref, son indifférence aux méthodes violentes avait pour pendant en France la complicité de forces, légales ou pas, liées au SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), coiffées par le ministre de l’Intérieur Roger Frey, un pilier de l’exécutif gaullien.

Ce livre n’est sans doute que la préface de ce qui devrait se savoir d’un monde possible assassiné, mais de ce fait il enterre sous les détails cette histoire manquante. Le poids des choses, c’est aussi l’effacement des témoins – notamment le spectateur de l’enlèvement et secrétaire de Ben Barka, Thami El-Azemmouri, qui s’est suicidé en 1971 – et le glissement du monde vers un impérialisme de plus en plus mafieux. L’imaginaire politique qui a structuré le futur du passé devient si flou que l’on s’en remettrait à l’aphorisme hégélien : « derrière le rideau, il n’y a rien », plus rien que poussières du temps.