Un aggiornamento alimentaire

Ce récapitulatif de tout ou presque ce qui se dit et s’écrit sur l’alimentation aux quatre coins du monde est tourbillonnant : passé, traditions, inventions du présent, au filtre de leurs incidences économiques, écologiques et sociétales. Tout cela laisse rêveur, parfois dubitatif.

Vaclav Smil | Comment nourrir le monde. L’histoire et l’avenir de l’alimentation. Trad. de l’anglais par Christiane Barbon. arpa, 318 p., 22,90 €

Ce livre n’est peut-être pas le classique du moment, mais il prend au sérieux les nécessités de la survie de l’humanité, sa nourriture, la satisfaction de ses besoins alimentaires incompressibles. On ne barguignera donc pas sur ses apories de la critique des trop faciles illusions du « y a qu’à », mais il y a bien complexité dès que l’on creuse la moindre hypothèse d’ajustement des besoins à une humanité qui atteindra bientôt un pic inconnu alors que l’épuisement des sols et le réchauffement climatique semblent en redéfinir les modes d’approvisionnement.

Les butées sur le réel que représentent les contradictions des différents éléments de la crise agricole française actuelle rappellent que la question ne saurait être éludée, les uns persistent à penser intrants et productivisme, les autres qualité du produit et bien commun. N’empêche que, d’évidence, à la question simple : que vaut-il mieux, la nourriture ou des smartphones ? on se doit de répondre sans alarmisme, même s’il est difficile de passer d’un productivisme absolu et ravageur des ressources de la planète à de nouvelles approches. C’est en tant que scientifique que Vaclav Smil déroule un déferlement d’angles possibles qui, paraît-il, plaisent à Bill Gates, brève occasion de partager un moment de réflexion avec l’inventif entrepreneur qui se veut philanthrope.

Le livre est certes éblouissant, car l’auteur, tchéco-canadien et universitaire émérite qui vit de façon semi-décroissantiste dans le Manitoba, est bien situé pour réfléchir sur les blés qui ont longtemps régi le commerce mondial des céréales. Quarante pages de références lui permettent de rappeler l’essentiel, oui, il faut nourrir une population en croissance et fort inégalement satisfaite, même dans les pays riches ; la Chine y est arrivée, l’Inde quasiment, le monde sub-saharien bien moins et le Nigeria est dans les pires difficultés. Ses raccourcis sont du meilleur aloi, oui, le take off du XVIIIe siècle européen est bien dû à l’agriculture avant tout capitalisme industriel naissant, et la performance chinoise actuelle est bien plus d’avoir réussi à nourrir sa population qu’à inonder le monde de ses produits. 

Vue aérienne de champs circulaires dans la région d’Al Jawf, irrigués par pivot central (Arabie saoudite) © CC BY-SA 4.0/Axelspace Corporation/WikiCommons

L’évaluation des solutions possibles et envisagées que l’auteur reprend, en scientifique omnivore de faits tirés de toutes les disciplines concernées, ne pâtit que d’une grosse lacune : son apparente indifférence aux rapports de force en présence, alors que les contradictions en surplomb ne sont pas que la petite musique d’un quelconque « à quoi bon ». Le pouvoir économique et financier ne se résume pas à une ligne de bilan présentée par l’expert-comptable de l’entreprise, même si, pour chaque solution novatrice envisagée, l’auteur développe l’hypothèse jusqu’aux pires apories. C’est ainsi que l’ensemble fourmille d’idées mais en devient un manifeste indirect pour quelque statu quo, en particulier pour sa séquence sur le blé pas si serial killer que l’on a pu le dire en médecine, et dont les médias ont fait la source imparable des maladies cardio-vasculaires, associées aux pathologies diverses, obésité en tête. La prudence de l’auteur le fait souvent verser dans la philosophie rampante du défunt humoriste Sempé : « Rien n’est simple » et « Tout se complique ».

Oui, il est impossible de nourrir la planète de viande de synthèse vu le coût, encore expérimental, de ces entreprises dont le corrélat serait une dévastation énergétique. La permaculture est elle-même signalée comme engendrant à terme de moindres rendements, les plantes pérennes aussi, les apports en azote restant le nerf de la guerre, autrement dit, l’avenir reste aux intrants compensateurs sans pour autant nier qu’ils apportent souvent des matériaux lourds fort nocifs pour nos organismes. Il est d’ailleurs à noter que le coût des semences d’OGM n’est jamais aussi nettement calculé que tous les autres impacts des possibles transformations des manières de faire.

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Cela dit, ce compendium rappelle utilement ce que la viande donne et comment elle se produit, et, si l’herbe et donc l’espace lui sont indispensables, le maraîchage et le recours aux légumineuses ne nourriraient la planète qu’en multipliant par deux les espaces cultivés, outre que la main-d’œuvre en démultiplierait le coût. C’est du côté des gaspillages qu’il y a sans doute plus de ressources à grappiller au fil de la transformation, du transport et de la distribution sans trop présumer de nos capacités à changer d’habitudes alimentaires, à moins de réduire pour certains la surconsommation de viande rouge.

Il faut savoir gré au professeur émérite de Winnipeg d’être bon pédagogue, toujours agréable à lire et d’élargir la culture de base de chacun d’entre nous. On révisera ses connaissances sur la photosynthèse, on cavalcadera dans les temps, les continents et les modes alimentaires, et on aura rendu ce qui se doit au soleil, à l’eau et à l’azote, toujours trop oublié comme nerf de la guerre. On sait gré à l’auteur de rappeler les carences alimentaires de toutes sortes sans les dramatiser, et il sait les vertus critiques de la masse démographique, mais aussi celles du bon sens en économie et ce n’est pas parce que dans les pays riches, comme aux États-Unis, le système agro-alimentaire jusque dans ses secteurs associés incluant la restauration ne représente que 5 % du PIB (et 10 % de la main-d’œuvre à plein temps ou pas) qu’il est en quoi que ce soit négligeable.

Le livre est donc l’instrument d’un parfait aggiornamento sur ce qui est ; c’est aussi un livre de sagesse face aux emballements médiatiques sur les annonces catastrophistes autant que sur les remèdes miracles en quête du meilleur régime possible. De ce panorama brillant et d’une situation de transition qui fait bouger les certitudes, il ressort que le bien-manger et l’utopie ont, quoi qu’il en soit, partie liée et sont infiniment multifactoriels.

On ajoutera que les visions globales sont suggestives mais, face à ce goût très anglo-saxon de l’explication universelle, serait-elle fragmentée, il reste que le diable est bien dans le chaudron. L’expérience concrète des essais inventifs, les acculturations empiriques des producteurs, autrement dit les témoignages de micro-histoires individuelles, sont à lire en parallèle. Et de cette autre littérature, dont on ne rend pas toujours compte, ressort par le témoignage et l’anecdote une autre pensée de l’économie. Nier cette autre focale ferme l’avenir et c’est juste le « point de vue », l’échelle choisie, qui, sous couvert d’universalisme et de science, induit par la petite échelle sa propre raison des choses. Gardons par devers nous la mise en garde du livre quand l’auteur s’adresse à son lecteur pour le rendre prudent.