Depuis la triple catastrophe de 2011 dans la région de Fukushima (tremblement de terre, tsunami et accident nucléaire), Sophie Houdart, anthropologue, tient son journal à l’écoute des habitants avec cette question : comment vit-on sur un sol dangereux ? Sur une décennie, nous pouvons suivre la façon dont la catastrophe transforme les rapports à la terre et à l’agriculture à travers des groupes citoyens actifs, les petits gestes réinventés, la recomposition du quotidien. À force d’attention, par des images, des mots, des séquences, l’auteure nous raconte comment des adaptations secondaires se fabriquent.
Combien de centimètres de terre faut-il enlever aux surfaces agricoles pour atteindre une terre vierge de pollution ? Combien de forêts faut-il abraser pour atteindre un humus favorable au champignon national emblématique, le shiitake ? Combien d’écorce faut-il arracher pour atteindre le bois épargné et tenter de faire de la sciure de bois pour le nourrir ? 4 ou 6 cm suffiront-ils ? Combien de tonnes d’argile et de potassium faudra-t-il verser sur un hectare de terre pour augmenter ses bienfaits ?
L’enquête de Sophie Houdart prend à bras-le-corps ces questions qui se posent empiriquement à tous les cultivateurs. À chacun de ses voyages, elle accumule des centaines de vues, de paroles, de façons de penser la contamination au quotidien. Les esprits bougent, le sol aussi. L’expérience est fragile, car elle oblige à éloigner ses préjugés, à décrire et raconter ce que l’on comprend ; elle nous force à nous déprendre d’une interprétation déjà là. Car la présence de très longue durée de la radioactivité sur un territoire agricole déchaine les points de vue. Comment moduler ses inquiétudes et distinguer des niveaux de risques ? C’est quoi, un danger tolérable, supportable, acceptable ?
L’enjeu de l’enquête est de taille : comment prendre la mesure de ce que les gens mesurent ? Comment la préhension du danger se modifie-t-elle avec le dosimètre en poche ? « Entre la route où nous étions et le bord de mer maintenant visible, rien. Des étendues de terre retournée, où plus aucune habitation ni bâtiment ne se dressaient. Le dosimètre affichait 0.05. Puis 0.07. « Tant qu’on ne dépasse pas les 0.23 ou 0.24, me dit Keiichi, on est au-dessous des normes de sécurité. » Comme la plupart des gens que j’allais rencontrer, Keiichi avait parfaitement intégré la méthode de conversion qui permettait de décalquer les mesures, qui s’affichaient sur son compteur en micro-sieverts par heure, en dose normée sur l’année. »
Sophie Houdart s’étonne. Comment s’accroche-t-on à telle ou telle mesure ? Et si cette opération de traduction transformait profondément le danger, produisait un type d’interprétation, un cadrage qui effaçait d’autres prises de mesure. On comprend la question théorique. Pour prendre la mesure d’une situation, il est non seulement nécessaire de rendre mesurable mais il faut aussi appréhender ce que font les gens de cette mesure dans leurs gestes quotidiens.

De sorte que l’événement catastrophique – avec l’extraordinaire longévité des radioéléments – laisse place à cette temporalité quotidienne, « de ce que l’on peut faire », ici dans telle ou telle culture maraîchère, les tentatives de plantation, les petits espoirs et les gestes mineurs devant les dangers. La posture ethnographique écarte les généralités pour se plier à un lieu, une date, des personnes, des actions, ici des cultures. De là émergent des savoirs. De là, des fragments de réflexion sur une exploration hésitante de la terre, sur une supposée qualité, certes contaminée, mais que l’on peut travailler sur fond d’incertitude.
Vivre et travailler l’inquiétude, travailler « l’évaluation » qui se transforme année après année, suivre l’évaluation personnelle et partagée, ses variations. L’enquête de Sophie Houdart écarte le schéma d’un « avant et après », les certitudes des mesures officielles qui ne font guère dans la dentelle. Peser, estimer, proportionner, jauger encore, comparer, sentir, sonder. On n’en finit pas de démailloter le problème pour trouver une ligne de fuite. « Avant, on vivait de la terre sans se poser de questions. Maintenant, on mesure tout : l’eau, les légumes, la terre. On ne sait plus si on peut manger ce qu’on produit. Les clients ont peur, même si nos mesures montrent que c’est sûr. »
L’angoisse quotidienne et la méfiance généralisée, y compris envers les produits locaux, traversent toutes les relations. Chacun teste des méthodes de décontamination ou consistant à essayer des cultures plus résistantes à la radioactivité. La transparence des mesures est mise en avant pour convaincre les acheteurs. Comme une ritournelle, la question hante les nuits : comment vivre avec la contamination ? Comment observer de subtiles différences entre les rizières, les champs, les forêts, les parcours des eaux, les flux des saisons ?
Avec cet ouvrage subtil et vigoureux, nous changeons de plan de consistance, car la métrique est écartée au profit des frottements entre les sols inclinés, les eaux, les dérives, les radionucléides (noyau instable qui se désagrège) qui circulent à la racine du plant de riz, un passage qui se fait différemment dans les grains de riz. De sorte que des cartographies mentales se fabriquent suivant les lieux et les saisons, les jours, le climat du jour, les orages, afin de définir ces fameuses décompositions (radionucléides) variables.
La radioécologie, la géochimie, les modélisations, sont écartées pour laisser place aux cheminements, des expériences sur le composte pour aider à la décontamination. Comme chez monsieur Ôno, cet agriculteur de Tôwa, qui trouve utile de piéger le césium dispersé dans la terre sur de petits graviers de zéolithe épandus sur les rizières. Le césium capturé, au moins il n’est pas dans le grain de riz qui sort ! Puisqu’il ne peut disparaitre, faut-il le capturer ainsi ? Peut-on inventer des zones de prise de césium ?
Et notre champignon (le shiitake) serait-il impropre à la consommation ! Qu’importe, on le cultive, on le soigne, on l’observe de très près. Dans la colline boisée qui surplombe l’exploitation de monsieur Ôno, les souches à shiitake qu’il cultivait et consommait volontiers sont d’un même mouvement délaissées et scrutées à la loupe. On va les visiter, on caresse les troncs des chênes. Impossible d’oublier cette variété de champignon très prisée, à chair épaisse, chapeau large, grande taille du pied, qui réclame différentes températures, d’humidité et d’intensité de lumière. On en parle à n’en plus finir. Ils participent d’une trame de gestes dont on ne se défait pas. Entre l’écorce et l’arbre, l’œil s’y plante. « Monsieur Ôno permet à des enfants de passage d’accomplir le geste de cueillir – geste qui implique d’apercevoir, d’identifier, peut-être de sentir les champignons. Si les enfants ne mangeront pas les champignons ramassés ce jour-là, ils participent, au même titre que d’autres choses, à l’animation ou à l’activation d’un lien intime destiné, dans le futur, à compter. » Cueillir, ça compte autrement que le dosimètre.
Ce questionnement s’amplifie avec des journées scientifiques, des discussions sur les avancées du zéolite pour éliminer le césium, le carottage dans le plus grand centre du monde de conservation de carottes géologiques, les disputes sur les fractures et les ondes entre statisticiens, la différence entre Tchernobyl et Fukushima, sur ce que « faible dose » veut dire, les documentaires d’Arte, les rapports qui se succèdent en ordre de bataille. Un ensemble sous forme de récit qui rend passionnantes toutes ces disputes pour saisir l’essentiel.
Au total, la vertigineuse enquête de Sophie Houdart développe une philosophie pratique sur ce que le danger fait faire, ce qu’il conduit à penser, invitant à de nombreuses scènes expressives, des écarts, d’autres évaluations infra-ordinaires en somme. Car la radioactivité s’articule à des récits de vie, à des habitudes, des gestes, des attentions qui en déplacent l’immense drame. Les pieds des instruments de totalisation glissent sur le tapis du quotidien.
Les Editions des mondes à faire, situées à Vaulx-en-Velin, ont publié précédemment Fukushima & ses invisibles, une enquête menée par des activistes japonais.
