Une rivalité conflictuelle ?

D’emblée, l’ouvrage de Tanguy Struye de Swielande, qui est politologue, s’ouvre sur des constatations indiscutables et déplaisantes : en premier lieu, nous n’avons pas évolué vers une société internationale caractérisée par une gouvernance mondiale.

Tanguy Struye de Swielande | Le dragon et l’éléphant. Chine-Inde, les deux géants du XXIe siècle . CNRS Éditions, 120 p., 18 €

Le commerce n’a pas adouci les tensions, tout au contraire la mondialisation a provoqué de nombreuses fractures sociales et identitaires à l’intérieur et entre les pays. Les compétitions entre grandes puissances, redevenues la règle, sont de plus en plus transactionnelles. Les pays périphériques deviennent la proie des appétits de ces dernières. En outre, le centre du monde n’est plus l’Europe. Les droits de l’homme ne sont pas partagés par tous et la démocratie n’est pas la règle. Dans ce contexte, deux géants s’imposent en Asie, la Chine et l’Inde, l’un plus fort que l’autre mais tous deux cherchant la puissance. Concurrence, rivalité, accord possible ou conflit ? 

L’Inde veut devenir une grande puissance mondiale ; la Chine l’est déjà. Le PIB de la première est de 3 500 milliards de dollars ; celui de la seconde de 17 800 (États-Unis : 27 800 $). Ce qui donne par habitant : Chine : 12 600 $ ;  Inde : 2 500 $. Toutefois, en dépit de son infériorité, l’Inde se présente comme un leader naturel, en raison de ses valeurs morales et de ses principes perçus et présentés comme universels. Elle tend à devenir « un guide moral », légitimé par l’ancienneté de sa civilisation. Elle souhaite apparaître comme un pays pacifié et pacifique, à l’inverse de la Chine.

En effet, si les deux pays partagent un objectif commun qui est de « désoccidentaliser » le système international, leurs perspectives ne sont pas identiques. L’Inde souhaite devenir une puissance reconnue et respectée, alors que la Chine, dans une logique de confrontation indirecte avec les États-Unis, cherche l’hégémonie ou, au moins, à faire jeu égal avec eux, en proposant un nouveau modèle de développement et de construction politique. À savoir un processus socio-économique qui n’est pas lié à la démocratie mais qui peut garantir la stabilité du pays.

En Inde, qui compte 1 milliard 430 millions d’habitants, 45 % de la population active travaille encore dans le secteur agricole, alors que celui-ci ne contribue qu’à 15 % du PIB. Le pays va donc devoir gérer un exode rural, tout comme la Chine. La ville de Mumbai, par exemple, pourrait atteindre 40 millions d’habitants dans vingt ans. Le chômage des jeunes est aussi très élevé, en particulier chez les moins de 25 ans. C’est pourquoi l’Inde cherche à attirer les multinationales, au détriment de la Chine. Elle souhaite stimuler la production nationale d’équipements, et devenir une plaque tournante de l’industrie manufacturière mondiale, sans négliger les nouvelles technologies dont elle espère des transferts. Elle est déjà parvenue à développer certaines niches économiques, notamment dans l’industrie pharmaceutique et le « software ». Pourtant, elle n’investit pas assez en matière de recherche et de développement. Ses universités se classent loin derrière les universités américaines, chinoises ou européennes.

Le projet des Routes de la soie est de relier la Chine aux autres régions du monde et de se projeter sur la scène internationale, en cherchant à définir les futures normes et règles financières et commerciales. En accroissant sa sphère d’influence, la Chine développe des relations asymétriques d’interdépendance, se plaçant en situation de force et de centralité. Sa politique économique est duale car elle veut aussi améliorer son marché intérieur.

Le Dragon et l’Eléphant. Chine - Inde, les 2 géants du XXIe siècle
Xi Jinping et Narendra Modi lors d’une rencontre bilatérale (2016) © CC-BY-2.0/Prime Minister’s Office, Government of India/WikiCommons

Ainsi, l’objectif n’est pas la mondialisation mais « un mercantilisme mondialisé et en réseau ». La reprise en main des entreprises par le Parti communiste en atteste. Un marché intérieur protégé, des transferts technologiques forcés, l’espionnage industriel et le vol de propriété intellectuelle permettent à la Chine de se forger des champions technologiques conçus pour dépasser ses concurrents internationaux. De plus, elle compte sur le modèle « du cinq en un », mobilisant le gouvernement, les entreprises, les universités, les institutions de recherche ainsi que les consommateurs afin de développer les hautes technologies.

L’Inde a abandonné le non-alignement de jadis pour un multi-alignement, en se définissant comme une grande puissance, sans opter pour un camp plutôt qu’un autre, par exemple à l’égard de l’Ukraine. Le non-alignement avait été choisi en raison d’une position de faiblesse ; aujourd’hui, le multi-alignement est la conséquence d’une position de force. Elle s’associe avec d’autres pays, sur la base de leur intérêt national. Elle cherche à renforcer ses liens dans une Asie du Sud qui reste très divisée, avec pour conséquence une intégration économique fortement limitée.

Elle mise sur le projet du « Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe » lancé en septembre 2023. Les marchandises provenant d’Inde seraient déchargées dans des ports émiratis ou saoudiens, traverseraient la péninsule Arabique jusqu’au port israélien de Haïfa puis seraient rechargées sur des bateaux à destination du Pirée, de Marseille ou de Gênes. Cependant, à l’heure actuelle le déséquilibre est patent : en 2023, le déficit commercial de l’Inde envers la Chine était de 85 milliards de dollars, et 70 % du marché national des téléphones portables était détenu par des entreprises chinoises.

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Si la grande stratégie chinoise s’appuie sur un socle identitaire solide – « une civilisation qui prétend être un État » –,  avec la volonté d’effacer « le siècle des humiliations (1839-1949) », elle présente plusieurs faiblesses : démographie très faible (1,1 enfant par femme), taux d’urbanisation élevé avec une réduction des terres arables, coût de la main-d’œuvre en augmentation, délocalisation grandissante, corruption rampante et dette élevée. La croissance est en déclin (3 à 5 %) et l’image du pays écornée sur la scène internationale. En effet, le profil bas de l’époque de Deng Xiaoping laisse place à un discours conquérant. Certes, la Chine prend l’initiative sur de nombreuses questions mondiales mais elle est confrontée à deux pièges : celui de Thucydide qui ferait que son ambition provoquerait les États-Unis ; celui de Kindleberger qui, en cas de conflit sévère, laisserait un vide dans l’ordre international.

Le Dragon et l’Eléphant. Chine - Inde, les 2 géants du XXIe siècle
Soldats indiens en patrouille pendant la guerre frontalière sino-indienne (1962) © CC0/WikiCommons

L’Inde « pacifique », avec Narendra Modi, mobilise l’hindouisme comme un facteur identitaire fort. Ainsi, les membres des minorités musulmane, chrétienne, sikh et bouddhiste sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Or, six États indiens sont à majorité non hindoue. Si la Chine maîtrise son environnement avec sa dure politique à l’égard des Tibétains, des Mongols et des Ouighours, l’Inde, sans même parler de « l’ennemi » pakistanais, se situe dans un voisinage toujours problématique. À preuve les guerres perdues contre la Chine. En effet, certains différends territoriaux ne sont pas du tout réglés.

Le conflit de 1962 a fait perdre à l’Inde le territoire de l’Aksai Chin, considéré par la Chine comme stratégique. Il permet l’accès au Cachemire et facilite le passage entre le Tibet et le Xinjiang. L’Inde s’inquiète aussi de l’influence que pourrait avoir la Chine sur Katmandou. Situé à l’intersection entre l’Inde, le Népal et le Bhoutan, le corridor de Siliguri pourrait permettre de couper en deux le territoire indien, en cas de conflit et d’invasion. En outre, la Chine « grignote » des territoires du Bhoutan, proches du plateau du Doklam qui faciliterait une offensive contre l’Inde. À propos de l’océan Indien, les Chinois n’acceptent plus qu’il soit un océan « appartenant uniquement à l’Inde ».

Aussi New Delhi renforce-t-elle son contrôle autour des détroits de Malacca, de Lombok et de la Sonde. Cette maîtrise de la mer est fondamentale car la Chine et l’Inde ont en commun d’être fortement dépendantes en gaz, pétrole, matières premières et denrées alimentaires. C’est aussi pourquoi les deux pays entretiennent de bonnes relations avec la Russie. La politique subversive de la Chine souhaite « un partenariat sans limites » et Pékin échange des semi-conducteurs et des pièces détachées contre des hydrocarbures. De son côté, l’Inde ne peut pas accepter que la Russie devienne totalement vassale de la Chine, et lui achète du pétrole à un prix avantageux, en maintenant une coopération dans le domaine du nucléaire. La Russie, quant à elle, ne peut se permettre de perdre l’Inde. Un rapprochement des trois pays constituerait un bloc eurasien fort.

Tanguy Struye de Swielande n’est pas très optimiste. Les deux projets sont concurrentiels et présentent donc des dangers géopolitiques. Les dépenses militaires sont considérables de part et d’autre. La Chine et l’Inde sont deux puissances nucléaires capables de détruire un satellite en orbite. Que sera l’avenir de ces deux puissances partageant une même sphère d’influence, mais d’idéologie et de culture différentes ? Affirmant toutes deux être des « États-civilisations » qui cherchent à rétablir leur grandeur passée et à devenir des modèles, leur nationalisme et le souci de l’intérêt national pourraient susciter de vives tensions. La Chine, d’ailleurs, met à chaque fois son veto à l’ONU lorsque l’Inde demande à accéder au Conseil de sécurité.   

L’ouvrage, publié au mois d’octobre, n’a pas pu tenir compte du rapprochement inattendu entre Pékin et New-Delhi, à la suite des droits de douane de 50 % infligés à l’Inde. L’instabilité est de mise et il est encore trop tôt pour apprécier les conséquences géopolitiques provoquées par le président Trump, aussi bien en Asie que dans le monde.