Septième sur la vingtaine d’animaux promis par Michel Pastoureau, après les loup, taureau, corbeau, baleine, cochon et ours, l’âne offre au lecteur un nouveau voyage aussi divertissant qu’instructif dans l’histoire naturelle, culturelle, littéraire et iconographique de son espèce.
L’âne a droit à toute la sympathie de Michel Pastoureau, et à sa science, car il est victime depuis l’antiquité romaine d’une grande injustice. À la différence de son parent sauvage, l’onagre, c’est une bête de somme ou de trait méprisée, maltraitée et parée de tous les défauts. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour qu’on s’apitoie sur son sort, et lui sache gré des services qu’il rend à l’humanité. Pastoureau se concentre sur l’histoire de l’âne en Europe, de l’âge de bronze au présent, ne voulant pas piller ou mal résumer les travaux de ses confrères sur les autres continents.
Selon les spécialistes, l’âne aurait été domestiqué en Nubie au quatrième millénaire avant Jésus-Christ. Au IIe siècle de notre ère, il est présent dans tout l’Empire romain. L’âne bâté n’est pas forcément stupide, il porte un bât, car, où qu’il soit, l’âne travaille. Robuste, frugal, lent et patient, il a deux jours de congé par an lors des Consualia données en l’honneur du dieu Consus, protecteur du bétail. Urine et crottin compris, tout est utile chez lui, ou presque : sa viande n’est consommée que par les plus pauvres, ou en cas de famine. Galien la juge dangereuse pour la santé, mais célèbre les vertus du lait d’ânesse.
L’âne figure sur nombre de céramiques, et dans d’innombrables récits, fables, contes, où il joue un rôle ambigu. En Égypte, il est associé au méchant Seth, l’assassin d’Osiris. Les premiers chrétiens sont accusés de pratiques onolâtriques. L’âne est un acteur important parmi les animaux d’Ésope. Phèdre le montre tour à tour maladroit, ignorant, servile. La Fontaine en fait le bouc émissaire des malades de la peste. Midas est affublé d’oreilles d’âne pour avoir offensé Apollon, origine possible du bonnet d’âne et du bonnet de fou. Paré du même attribut, le Bottom du Songe d’une nuit d’été séduit l’œil et l’oreille de la fée Titania. Chez Apulée, Lucius devait manger des roses pour retrouver sa forme humaine ; chez Perrault, la princesse échappe à l’inceste en demandant à son père la peau de l’âne qui « d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse ». Asinus, injure courante chez les Romains, le reste en français dans la plupart de ses expressions.

Jésus-Christ dans Jérusalem », Giotto di Bondone (1304) © CC0/WikiCommons
Ainsi défilent l’Ancien et le Nouveau Testament, les vies de saints, les bestiaires, assortis d’un inventaire un peu répétitif des qualités et surtout des défauts de l’animal à travers les âges. L’âne se tient près de la crèche, porte le Christ lors de la fuite en Égypte, puis de son entrée à Jérusalem, pourtant auteurs et imagiers lui prêtent plus de vices que de vertus, jusqu’à l’assimiler au mauvais larron laid et barbu de la Crucifixion. À moins qu’il ne symbolise le peuple juif, stupide et aveugle, qui n’a pas su reconnaître le Messie. À la fin du Moyen Âge, pendant que le bœuf réchauffe l’enfant de son souffle, l’âne préfère manger du foin. Dans plusieurs hagiographies, il accompagne le saint et se fait dévorer par un ours qui doit ensuite porter ses fardeaux. Le Speculum naturale de Vincent de Beauvais rassemble des textes décrivant sa nature et les enseignements théologiques ou moraux qu’on peut en tirer, complétés par des informations nouvelles sur sa sexualité et son braiment.
À la même époque, l’animal figure dans nombre de textes allégoriques ou satiriques, dont le fameux Roman de Renart, où il occupe la fonction d’archiprêtre. Dans le Roman de Fauvel, les lettres de son nom sont chacune l’initiale d’un vice, de Flatterie à Lâcheté. Au départ simple commémoration de la fuite en Égypte, la messe de l’âne dégénère en cacophonie où les clercs imitent son braiment en plein chœur de l’église. Il tient la vedette dans les carnavals, fêtes des fous, charivaris, mascarades avec leur cortège d’inversions et de déguisements, que les autorités ecclésiastiques tentent de réprimer. Cinq déguisements sont jugés particulièrement détestables bien qu’ils aient peu de traits communs : l’ours, le cerf, le taureau, le bouc et l’âne. Peut-être, avance Pastoureau, parce qu’ils expriment au plus haut degré ce qu’est l’animalité, poilus, et pourvus de protubérances semblables à celles du diable. Autre question qui intrigue l’historien, l’âne si présent dans les faits de langue, fables, proverbes ou symboles, est très peu mentionné dans les actes notariés, documents comptables, traités d’économie rurale où figurent en abondance d’autres animaux domestiques. Serait-il trop usuel, trop commun dans la vie des campagnes ? Peut-être parce qu’il coûte moins cher qu’un cochon bien gras.
Des rites carnavalesques, on passe à la figure du fou, sa marotte et ses oreilles d’âne. La Nef des fous de Sebastian Brandt, illustré de gravures d’Albrecht Dürer, parodié par Érasme, dresse un portrait pessimiste de la condition humaine qui court à sa perdition. La plupart des passagers, pécheurs, mauvais chrétiens, sont affublés d’un bonnet d’âne. Buridan, qui dissertait sur le libre arbitre des animaux, se voit attribuer par la tradition un âne mort de soif et de faim, incapable de choisir entre un seau d’eau et un picotin d’avoine. Aux dires de Villon, le maître philosophe fut jeté dans un sac en Seine pour avoir participé aux orgies de la tour de Nesle.
L’âne des temps modernes entre en scène masqué par un jeu de mots grivois, le fanfaron Bottom métamorphosé en ass/arse. Comme lui, l’âne de Sancho Pança fait montre d’un heureux caractère : il n’a pas de nom propre, mais il est dévoué, jovial, et plus sensé que sa camarade Rossinante. Au fil du temps, souligne Pastoureau, culture savante et culture populaire se rejoignent, réduisant les animaux à leurs traits traditionnels. Ainsi, ceux de La Fontaine ne sont ni des animaux ni des humains, mais des archétypes. À la manière des fables, les Caprices de Goya composent une satire de la société espagnole où l’âne médecin représente les intellectuels.

Les encyclopédies et dictionnaires conservent l’image de l’âne borné et têtu, mais mettent en valeur son utilité. Le naturaliste Conrad Gessner lui consacre un long chapitre de son Historia animalium et conclut : « Il est regrettable que cet animal bienveillant soit si peu considéré. » Dans les traités d’agronomie sur le « ménage des champs », les vieux clichés font place au savoir zoologique et aux conseils pratiques. Au cours du XVIIIe siècle, le sort de l’âne s’améliore à mesure qu’il devient un animal de la ferme et non plus un auxiliaire de travail corvéable à merci. Ici l’historien constate qu’ « un regard nouveau se porte sur les animaux domestiques, plus attentif, plus charitable, plus compatissant ». Regard de citadins, philosophes, poètes, artistes, philanthropes, qui ne fréquentent qu’épisodiquement la campagne mais expriment une nouvelle sensibilité romantique, entraînant dans leur sillage des fermiers aisés, des propriétaires ruraux qui contribuent à la formation des premières sociétés protectrices des animaux.
Buffon, « moins zoologique que philosophique », déclare que l’âne n’est pas « un cheval dégénéré ni un cheval au rabais ». C’est son portrait favorable qui va changer en profondeur le regard porté sur le malheureux animal, et qui l’incite lui-même à s’interroger sur la notion d’espèce : appartient-il à la même famille que le cheval ? Buffon doute que tous les animaux aient formé à l’origine une seule et même famille « que Dieu seul aurait conçue et tirée du néant ». Il y avait bien dans la Création, dès le départ, des espèces différentes, et il s’en est créé ensuite fort peu de nouvelles « depuis le temps d’Aristote jusqu’au nôtre ». Bien que Pastoureau ne le cite pas parmi ses disciples, Darwin est au coin de la rue.
Les ânes ne sont pas tous commis aux travaux des champs. Une « poste aux ânes » assure l’acheminement du courrier et des voyageurs entre quelques grandes villes. Ils vont disparaître peu à peu du paysage rural européen, remplacés par la mécanisation des travaux, mais subsistent dans l’univers romanesque – Tristram Shandy où Sterne joue de la même homonymie que Shakespeare entre l’âne et le postérieur, la fête des fous de Notre-Dame de Paris, La Peau de chagrin, Modestine qui suit Stevenson dans les Cévennes, Cadichon, l’âne Culotte, le chef de bande des Musiciens de la ville de Brême, Lolo l’âne-peintre d’un canular qui a privé Roland Dorgelès de prix Goncourt. Chez les peintres, Füssli, Dalí, Chagall et d’autres. Au cinéma chez Robert Bresson, Jacques Demy, ou en compagnon fidèle de Shrek. Et enfin dans le monde politique, emblème de la Catalogne, ainsi que du Parti démocrate américain face à l’éléphant républicain. On pourrait citer encore l’âne des comptines, en lunettes bleues et souliers lilas. De-ci de-là, cahin caha, va chemine, va trottine, va petit âne…
