Écrire en duo

Véritable événement, la publication en français des œuvres complètes en collaboration de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares permet un contact inédit avec une écriture souvent délaissée et mal comprise.

Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares | Œuvres complètes à quatre mains. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Eduardo Jiménez, Margot Nguyen Béraud et Françoise-Marie Rosset. Préface de Mohamed Mbougar Sarr. Seghers, 720 p., 25 €

Organisé chronologiquement, Œuvres complètes à quatre mains présente en un volume de 720 pages le travail d’écriture en collaboration de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares pendant plus de quarante ans. L’ouvrage des éditions Seghers réunit les œuvres majeures écrites par les deux écrivains argentins. D’une part, les fictions Six problèmes pour Don Isidro Parodi (1942), Deux fantaisies mémorables (1946), publiées sous le pseudonyme Honorio Bustos Domecq ; Un modèle pour la mort (1946), paru sous le pseudonyme de Benito Suárez Lynch, fictionnel disciple de Bustos Domecq (les deux composés à partir de noms d’ancêtres des deux auteurs, évoqués également dans leurs œuvres personnelles) ; Chroniques de Bustos Domecq (1967) et Nouveaux contes de Bustos Domecq (1977), publiés sous le nom des auteurs.

À ces œuvres déjà connues du public français vient s’ajouter une série d’inédits. D’autres fictions, les scripts Les banlieusards et Le paradis des croyants (1955), reprennent le projet d’une poétisation des banlieues de Buenos Aires et traduisent l’intérêt pour le cinéma. La section finale présente la brochure « Le lait caillé La Martona. Étude diététique sur les laits acides », datant de 1935 ou 1936, premier travail d’écriture de Borges et Bioy, qui leur permit de découvrir le plaisir de la collaboration, et les synopsis des films Invasion (1969) et Les autres (1974), réalisés par Hugo Santiago. Une chronologie dument établie et des reproductions des couvertures des éditions originales espagnoles complètent le volume, auquel seuls manqueraient « Une modeste apologie de l’argument » (1956), quelques récits inachevés et inédits en espagnol (comme le policier sur un assassin d’enfants, une de leurs premières collaborations), et les scripts d’Invasion et de Les autres, dans lesquels l’étendue de l’investissement de Bioy n’est pas certaine (d’après le témoignage de Hugo Santiago).

La collaboration entre Borges et Bioy correspond à une longue amitié qui commença au début des années 1930, et adopta de multiples formes, constituant une œuvre à la productivité éclatante, dont les écrits ne constituent qu’une partie. Si les écrits fictionnels mentionnés sont les plus célèbres, en partie parce qu’ils donnèrent lieu à la création d’auteurs fictionnels, ils écrivirent également des essais tels que la préface à Poesía gauchesca (1955), et réalisèrent une série de traductions de l’anglais, publiées notamment dans la revue Sur dans les années 1940. Plusieurs anthologies de genres et d’auteurs virent également le jour, d’abord les « Musées » de la revue Destiempo en 1936, et de Los anales de Buenos Aires, en 1946, les volumes Les meilleurs contes policiers, (1943 et 1951), Francisco de Quevedo: Prosa y Verso (1948), Contes brefs et extraordinaires (1955), Livre du Ciel et de l’Enfer (1960). Borges et Bioy investirent également dans d’autres entreprises éditoriales, comme la revue Destiempo (1936), la collection de récits policiers « Le septième cercle » (fondée en 1945), et d’autres comme « La porte d’ivoire » (1947), « Les grands romanciers » (1949), et « Centuria » (Centurión, dans les années 1960). Ils créèrent également une maison d’édition, Oportet & Haereses, pour publier Deux fantaisies mémorables et Un modèle pour la mort, pour des raisons ludiques mais aussi parce que publier ces premiers récits chez un éditeur traditionnel s’avéra impossible.

Francisco Ayala avec un groupe de personnes parmi lesquelles Héctor A. Murena, Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares (Buenos Aires, 1969) © CC BY-SA 4.0/Fundación Francisco Ayala/WikiCommons

L’écriture en collaboration de Borges et Bioy s’organise dans une large mesure autour de deux auteurs fictionnels, Honorio Bustos Domecq et Benito Suárez Lynch, et du personnage de Isidro Parodi, coiffeur accusé d’un crime qu’il n’a pas commis, condamné à vingt et un ans de prison, qui, depuis sa cellule, résout des énigmes policières à partir du récit que lui en font différents personnages. Parodi incarne ainsi l’idéal borgésien du récit policier, tel qu’on peut le voir dans les nombreux comptes rendus qu’il consacre au genre à partir de l’année 1933 : il suffit d’un récit pour résoudre une enquête policière. La création de ces deux auteurs fictionnels donna lieu à celle de biographes et critiques fictionnels : Adelma Badoglio, biographe de Bustos Domecq, et Gervasio Montenegro, auteur de l’avant-propos de Six problèmes pour Don Isidro Parodi. En dialogue avec l’intérêt croissant de Borges et Bioy pour le récit policier, considéré à l’époque comme un genre mineur et populaire, méprisé par les élites lettrées, ces récits incarnent aussi le projet de constitution d’une littérature policière située en Argentine, ayant des héros argentins, que Borges et Bioy concrétisent également dans leurs œuvres individuelles.

Or, dans les récits de Bustos Domecq et Suárez Lynch, ce programme prend une tournure spécifique, leur unité venant du fait de se centrer sur le langage :  l’enjeu principal est le jeu ludique et parodique sur diverses zones du discours social, allant des banlieues populaires aux lettrés, en passant par différentes couches, comprenant les auteurs eux-mêmes. Cette projection vers l’extérieur du texte, c’est-à-dire vers les subtilités des pratiques langagières argentines des années 1940 à 1970, explique le caractère baroque et saturé des textes. Des oralités diverses qui s’opposent avec violence à la langue littéraire légitime et légitimée, davantage que dans les œuvres individuelles de Borges et de Bioy, dans lesquelles l’humour et les jeux ludiques du langage deviennent des traits descriptifs du social. La saturation constante de tous les aspects du récit transforme ces textes en une fresque sociale, soulignant la portée politique de la littérature des deux auteurs, longtemps considérés comme les moins politisés du sous-continent, comme le montrent en particulier les célèbres « La fête du monstre » et « Le fils de son ami ».

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Reprenant l’idée classique de l’écriture en collaboration de Borges et Bioy comme productrice d’une hydre bicéphale et d’un troisième écrivain, Mohamed Mbougar Sarr donne, dans la préface des Œuvres complètes à quatre mains, une idée de ce que cette œuvre peut signifier pour un lecteur français, qui découvre ces textes plus de quatre-vingts ans après le début de l’aventure. À partir de l’hypothèse selon laquelle la parodie, thème périphérique de l’œuvre des deux écrivains, en tant qu’instrument de connaissance et geste politique, devient centrale dans leur écriture à deux, il souligne le fait que la difficulté de cette écriture en collaboration semble exagérée, et résulter d’un malentendu à la lecture de ce volume. Néanmoins, cela est dû à l’exhaustive contextualisation réalisée par les traducteurs Eduardo Jiménez, Margot Nguyen Béraud et Françoise-Marie Rosset, basée en partie dans l’étude encyclopédique de Cristina Parodi Borges-Bioy en contexto. Una lectura guiada de H. Bustos Domecq y B. Suárez Lynch (2018).

Malgré cela, la transposition dans une autre langue lisse nécessairement les aspérités volontaires et démesurées de l’écriture en collaboration de Borges et Bioy publiée sous les pseudonymes de Bustos Domecq et Suárez Lynch. Cependant, la distance temporelle, culturelle et éditoriale entre l’édition française et la publication de ces œuvres en espagnol permet une meilleure compréhension du projet global, construit avec de nombreux tâtonnements, accidents et contretemps. Si on peut douter que le pseudonyme ait vraiment occulté l’identité de Borges et Bioy dans ce milieu du Buenos Aires des années 1940, comme le montrent les rares comptes rendus publiés lors de la parution de Six problèmes pour Don Isidro Parodi, pour le lecteur français ils se présentent aujourd’hui ouvertement comme le résultat d’une œuvre bicéphale qui met en cause non seulement la notion d’auteur mais également la correspondance entre un auteur et un style, en générant une œuvre indépendante de celle de Bioy et de Borges.

Si aujourd’hui on peut penser que cette œuvre en collaboration a pu mettre à l’épreuve la réputation littéraire de Borges et de Bioy, au début des années 1940, en publiant ses premiers récits fictionnels dans Le jardin aux sentiers qui bifurquent en décembre 1941, Borges avait déjà acquis la réputation d’être l’auteur d’une littérature obscure et cérébrale, dépourvue d’identité nationale. Quant à Bioy, son incursion récente dans le genre fantastique dans L’invention de Morel (1942) le situait également à l’opposé d’une littérature lettrée et respectée. Les avatars de leur amitié et leur collaboration, l’esprit ludique et contestataire, parfois mesquin, des récits de Bustos Domecq et Suárez Lynch se retrouvent dans le journal tenu par Bioy Casares sur Borges publié en 2006. Résultat d’une amitié commencée au début des années 1930, sa facette intime est accessible grâce à la publication du journal de Bioy Casares en 2006, œuvre monumentale qui reste à découvrir pour le lecteur français.