De nombreux témoignages et surtout le fameux rapport César avaient révélé les atrocités, tortures et exécutions de masse perpétrées par le régime syrien. Correspondant au Proche-Orient pour plusieurs organes de presse, Arthur Sarradin s’est rendu en Syrie dès la chute du régime Assad, en décembre 2024, pour écouter les mots que les victimes de cet abattoir humain qu’était devenu le pays parvenaient à s’arracher, et pour ainsi rendre possible « un récit citoyen de la barbarie ».
Son livre ne se contente pas de donner à entendre ces paroles brisées, chaotiques, éruptions de douleurs, et d’explorer avec elle « les grandes thématiques du ressenti concentrationnaire ». Il rend intelligible le fonctionnement d’un système qui n’a pu se maintenir que grâce au consentement tacite de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale, « l’humanité borgne de ceux qui hiérarchisent les pertes, pondèrent les cadavres », une mort arabe pesant moins qu’une autre.
On ne dispose pas encore d’un concept strictement adéquat pour penser et caractériser l’assadisme. La famille Assad, objet d’un culte, était au centre de ce jeu sinistre, nourri des totalitarismes de son temps. Le portrait du dictateur était placardé dans plusieurs des salles où les tortures se perpétraient en son nom. Dans l’un des couloirs de la prison de Sednaya, à proximité de Damas, où l’on avait construit un four crématoire ainsi qu’une presse humaine servant à réduire la densité des corps pour mieux les éliminer, Arthur Sarradin a vu « une salle entière couverte d’un mètre de chaussures noires de boue, vision évoquant l’horreur des entrepôts du Kanada de l’Allemagne nazie ».
Des membres du KGB et de la Stasi ont été présents à Damas aux premières années de la dictature, et ont probablement aidé à structurer les services secrets. D’anciens nazis, dont Alois Brunner, qui avait dirigé le camp de Drancy, et Franz Rademacher, chef du service des Affaires juives, ont été les conseillers de Hafez al-Assad. Il ne faut cependant pas oublier que la torture avait déjà été utilisée sous le mandat français pour mater la rébellion.
Le régime de terreur s’est forgé et consolidé au fil des années. Au nord-ouest de Tadmor, ville moderne construite autour de l’antique cité de Palmyre, démantelées l’une et l’autre par l’État islamique, les frappes des alliés d’Assad ou de l’armée israélienne, gisent les ruines de la prison la plus emblématique de la tyrannie des Assad, laboratoire de la souffrance humaine. « Nous arrivions ici le premier jour mis à nus, dépossédés de tout sous les cris et les coups. » Face aux dortoirs et au centre du bâtiment, une cour, comme une scène de théâtre, sur laquelle se jouaient quotidiennement supplices et humiliations.

Dès le début des années 1970, Hafez al-Assad fit emprisonner à Tadmor les intellectuels et opposants, « ennemis de la révolution », dont un grand nombre de Frères musulmans. En 1980, les détenus seront massacrés un par un par les membres d’une brigade sous les ordres du frère du président, Rifaat al-Assad, et leurs corps jetés à la mer ou dans des fosses communes. Selon Mustapha Tlass, ministre de la Défense de l’époque, qui, deux ans plus tard, participera activement au massacre de Hama, il fallait « exterminer ces bandes » pour protéger « le leader bien-aimé, le président combattant Hafez al-Assad ». En 2012, cet auteur d’un brûlot antisémite sera accueilli en France où ses enfants, en particulier sa fille Nahed, ont construit des réseaux économiques, politiques et amoureux.
Le 8 juillet 2008, à la suite d’une mutinerie à la prison de Sednaya où les détenus demandent des procès équitables, des libérations et la fin des tortures, une division dirigée par Maher, le frère cadet de Bachar, « un sanguin connu pour sa barbarie sans borne », encercle la prison, coupe l’électricité, l’eau et tous les réseaux de communication, avant de donner l’assaut. Il y aura plusieurs dizaines de morts.
Le 14 juillet 2008, Bachar al-Assad, soupçonné en outre d’avoir commandité quelques attentats spectaculaires au Liban dont celui qui avait coûté la vie à Rafiq Hariri, ancien Premier ministre et ami personnel de Jacques Chirac, est invité par Nicolas Sarkozy à assister au défilé des Champs-Élysées. À Sednaya, les conditions de détention se durcissent. Les barbes, la prière, les livres, les médicaments sont interdits. La nourriture et l’eau se raréfient et certains sont obligés de boire l’eau des toilettes pour étancher leur soif. La torture est quotidienne et les exécutions hebdomadaires. « Tous s’accordent à dire que la mort est ici un facteur industriel. »
La tyrannie carcérale est doublée d’un enfer bureaucratique dans lequel elle a trouvé son langage, sa méthode, son obsession. « Le jour de la chute d’Assad, partout en Syrie trois lieux jusqu’alors interdits furent pris d’assaut par les civils » : les palais, les prisons et les administrations. On y ouvre « des armoires, pleines comme des ossuaires, de papiers où, ligne après ligne, chaque existence est dépossédée » : comptes rendus d’écoutes téléphoniques, rapports confidentiels.
Beaucoup des documents figurant dans les services de renseignement ou dans les prisons sont partis en fumée. Comment savoir, alors, par qui on a été dénoncé ? Dans ces liasses de papier, on trouve des aveux, l’aveu obtenu à n’importe quel prix est une pierre angulaire du système, ou bien des déclarations comme : « Je jure m’être blessé en tombant tout seul du haut de mon lit sans que personne m’ait rien fait », posées près des outils de supplice.
Sur le sol de la prison, sur des pans de mur, on découvre parfois un bout de poème, un dessin, une prière. Cette poésie des invisibles a révélé « l’existence insoupçonnée d’un nouveau continent littéraire ». Les bombardements réguliers par l’armée israélienne des prisons et des bases militaires syriennes risquent d’ensevelir à jamais les preuves des crimes d’Assad et les fragments de vie et de poèmes laissés par les victimes. Dans les fichiers, parmi les corps, où trouver les traces de ceux qui ont disparu, comme engloutis « par la bête » ?
L’assadisme n’est pas mort avec la fuite des Assad. L’empreinte du régime et sa grammaire du soupçon n’ont pas encore quitté les esprits quand on peut, comme Oum Fatma, croiser son tortionnaire au coin de la rue. L’assadisme laisse derrière lui le système sectaire qui octroyait des privilèges confessionnels à certaines communautés et qu’il a appliqué jusque dans les prisons, en isolant les détenus selon leur religion ou leur origine ethnique.
« Le legs d’un poison qui continue à sévir à travers tout le pays. » On soupçonne de détentions arbitraires certains groupes rebelles syriens qui tirent parti de la faiblesse des nouvelles autorités. Les témoignages font également état de détentions arbitraires, tortures et disparitions forcées perpétrées par les multiples milices (pro-turques, kurdes, etc.) de la région, mais aussi par l’armée israélienne sur les territoires conquis au nord du Golan occupé depuis la chute du régime.
Peut-on échapper à la barbarie « une fois la barbarie tombée », à la plaie, « une fois le sang tari » ? L’assadisme a été déshumanisation. « Une déshumanisation si profonde que se repenser en tant qu’individu paraît un défi plus vaste encore que la reconstruction d’une nation en ruine. » Il faudrait maintenant réinventer une nouvelle humanité « dans un monde qui a toléré son anéantissement ». Arthur Sarradin croit au pouvoir d’une mémoire résistante et fondamentalement en lutte. Cette conviction traverse tout son livre et lui donne sa puissance.
