La scène se passe en 1946. Le premier secrétaire de l’ambassade britannique à Moscou, Isaiah Berlin, diplomate et ami de Winston Churchill, désire revoir Leningrad (Saint-Pétersbourg) où il a passé une partie de son enfance. Il obtient une autorisation de quarante-huit heures et apprend, à la « Librairie des écrivains », la présence d’Anna Akhmatova dans la ville.
On lui propose de la rencontrer le jour même. Le récit de cette visite, paru dans Personal Impressions (Hogarth Press, 1980)1, est un chef-d’œuvre de précision et d’émotion. Anna n’a plus rencontré de figure occidentale depuis vingt ans, depuis l’exécution de Nikolaï Goumiliov, le poète « acméiste », son premier mari, arrêté en 1921 sous prétexte de complot monarchiste. Elle est désormais interdite de publication. Son fils Lev, né en 1912 est jeté en prison avec Nikolaï Pounine, le nouveau compagnon d’Anna, en 1935, puis à nouveau trois ans plus tard, avant d’être envoyé en camp. Ossip Mandelstam, arrêté puis exilé à Vladivostok, y meurt en 1938. Revenue imprudemment en Russie après son exil parisien, Marina Tsvetaeva, qu’Anna rencontre brièvement à Moscou, se suicide en 1941. La visite d’Isaiah Berlin est donc une parenthèse miraculeuse dans une vie de frustrations, de disparitions brutales, de crimes impunis et de censure.
La rencontre de Leningrad durera toute une nuit. Anna parle l’anglais, assez mal, lit-on entre les lignes du diplomate. Elle sait par cœur des vers du Don Juan de Byron qu’elle tient à lui réciter, auxquels Berlin à l’évidence ne comprend pas grand-chose mais qu’il accueille avec émotion. Elle lui lit ensuite, de manière inédite, son propre Requiem, poème qui la rendra célèbre en Russie, dans lequel elle se fait voix russe anonyme mêlée à une troupe de femmes en attente de nouvelles de leurs maris ou fils prisonniers. On entend dans ses paroles les échos d’une résistance qui se fait toujours audible dans le contexte actuel. Isaiah Berlin conclut l’entretien d’une manière sobre : « Le récit de la tragédie ininterrompue de sa vie dépassait de loin ce que j’avais pu entendre de vive voix ; le souvenir de ces mots est encore vivant et douloureux pour moi. »
L’histoire ne s’arrêtera pas là. Lors d’une visite à Oxford, un an avant sa mort, Anna apprend à Isaiah Berlin les conséquences redoutables de sa visite de 48 h à Saint-Pétersbourg. Staline, lui rapporte-t-elle, a pris ombrage de la visite de l’Anglais à celle qu’il qualifie de « nonne hystérique » et accuse de traîtrise : « Notre nonne reçoit donc des espions étrangers maintenant ». L’époque est alors celle du censeur Jdanov, le père du « réalisme socialiste », contrôleur en chef de la vie culturelle. Le Comité central fait exclure Akhmatova de l’Union des écrivains. Une anthologie de ses poèmes sur le point de paraître est détruite. En écrivant en 1950 Gloire à la Paix, texte de compromis avec le pouvoir, Akhmatova sauve la vie de Lev, sinon celle de Pounine, lequel mourra dans un camp en Sibérie en 1953, l’année même de la disparition de Staline. Dès 1951, Akhmatova a été réintégrée dans l’Union des écrivains. Lev n’est libéré qu’en 1956. En 1960 paraît en revue à New York une version du Poème sans héros. À Munich, en 1963, est publié pour la première fois Requiem. Dans les deux dernières années de sa vie, Anna est fêtée et reçoit, entre autres, le grade de docteur honoris causa à Oxford où enseigne désormais Isaiah Berlin.
En 1965 est publiée à Moscou une anthologie intitulée La course du temps. C’est précisément le titre du volume dont nous rendons compte. À l’évidence, les problèmes d’édition de l’œuvre entière d’Akhmatova continuent de faire débat entre spécialistes, tant en raison des inlassables remaniements de ses textes par elle-même que des dégâts qui leur furent infligés par la censure. L’éditeur de La Barque précise donc dans sa préface qu’il donne la version « authentique » du recueil composé par Akhmatova en 1962 et non pas tel qu’il serait publié trois ans plus tard par un éditeur préférant les poèmes de jeunesse d’Anna et les y interpolant carrément. On mesure ici la complexité de l’entreprise éditoriale. Le traducteur de La course du temps est très heureusement Christian Mouze, lequel n’en est pas à son coup d’essai puisque nous avons dénombré pas moins de cinq traductions d’Akhmatova à son compte. Nous ne lisons pas nous-même le russe, mais savons apprécier la clarté et la sobriété de la version française.

Le temps, out, l’espace out,
Je discernai tout en cette nuit blanche :
Les narcisses dans le cristal, chez toi, sur la table,
La fumée bleue de ton cigare
Et ce miroir où, comme dans une eau pure,
Tu pouvais te réfléchir à cet instant.
Le temps out, l’espace out…
Mais toi non plus tu ne peux venir m’aider
(« Veille », 1946)
Ce poème, extrait de la séquence D’un cahier brûlé, dit bien le « punch » de la résistante de Saint-Pétersbourg, malgré toutes les vicissitudes endurées. On a l’impression que l’Anglais Isaiah Berlin vient de quitter à l’instant la pièce où Anna est recluse, après l’avoir « fleurie » d’une brassée d’out lui signifiant la liberté. À d’autres moments, c’est la frustration qui domine, l’impossibilité de la rencontre et de l’échange avec ses amis en présence. Partant, s’inventent des scènes de rencontres fictives que le brutal retour à la réalité d’un dernier vers frappe de nullité.
Depuis longtemps,
Les routes du passé me sont fermées,
Pour moi qu’est-ce que le passé à présent ?
Qu’y a-t-il là-bas ? Des dalles en sang,
Ou bien une porte murée,
Un écho qui ne peut se taire :
Pourtant je l’en supplie.
Avec cet écho m’est cependant venu
Cela même que je garde dans le cœur
( « L’écho », 1960)
Les poèmes qui composent La course du temps sont dans leur majorité de forme brève, jamais plus d’une page. Toutefois, les lecteurs « occidentaux » ne devraient pas associer uniquement Akhmatova à cette poésie d’intimité lyrique ou élégiaque où le feu brûle sous la glace. D’une part, sa poésie rimée souffrirait plus encore que celle de Tsvetaeva2 de passer telle quelle en français. D’autre part, la connaissance du poète ne sera pas complète si l’on ne fait pas la place aux chefs-d’œuvre que sont le Poème sans héros, le Requiem ou les Élégies du Nord. Là, la flamme saute de dessous la glace, se bousculent de folles chevauchées goethéennes dans des paysages de glace et de neige à la Caspar Friedrich. Dans le Poème sans héros, par exemple, la liberté du poète est éblouissante. Akhmatova convoque un gigantesque bal masqué de l’Europe entière où se reconnaissent et se dévoilent ses doubles successifs, comme si elle reprenait la danse des sorcières de Faust sur le Brocken. Une convulsion destructrice a saisi l’humanité
De l’autre côté du barbelé
Au cœur de la taïga qui dort,
Je ne sais pas en quelle année,
Devenue poussière des camps,
Devenue légende terrible,
Mon double va à l’interrogatoire.
Et il revient de l’interrogatoire.
Deux envoyés de la Camarde
Ont ordre de le surveiller.
Et j’entends, même d’ici –
On dirait un miracle –
Ma propre voix.
(Poème sans héros et autres poèmes, trad. Jean-Louis Backès, Gallimard, 2002)
Comme La Terre vaine de T.S Eliot au sortir de la Première Guerre mondiale, le Poème sans héros dit l’effondrement de la civilisation occidentale au lendemain de la Seconde. C’est pourquoi nous prendrons pour nous, en 2025, cette fin de poème composé en exil à Tachkent pour un avertissement final.
Fixant le sol de ses yeux secs,
Se tordant les mains, la Russie
Devant moi qui marchait vers l’Orient.
(id.)
Nous ne connaissons pas de silence plus éloquemment assourdissant que celui d’Anna Akhmatova.
On entend pourtant mon silence.
Il remplit la salle du tribunal.
Il pourrait couvrir le vacarme
Des rumeurs ; comme un miracle,
Il appose partout son sceau.
(« Quatrième Élégie du Nord »,Quatrième élégie, Gallimard, 1945)
- Une traduction de ce texte a été publiée dans le gros cahier consacré à Akhmatova par RBL, la Revue des Belles Lettres n° 1-3, Genève 1996. ↩︎
- Jacques Darras a traduit avec Véronique Lossky Le poème de l’air de Marina Tsvetaeva dans Marina Tsvetaeva, Insomnies et autres poèmes (Poésie/Gallimard, 2011).
↩︎
Christian Mouze est membre du comité d’En attendant Nadeau.
