Cette chère Jane

Dix ans après la parution aux éditions Finitude des lettres à trois de ses nièces (Du fond de mon cœur, 2015), Ma chère Cassandra sort juste à point pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance de Jane Austen, le 16 décembre 1775. Les lieux de culte, le Jane Austen Centre de Bath, Jane Austen’s House à Chawton, sa dernière résidence, ont fêté son quintuple jubilé avec une série d’expositions, défilés, bals en costume Regency, conférences et festivals, conclue les 12-16 décembre par une Jane Austen Birthday Celebration.

Jane Austen | Ma chère Cassandra. Trad. de l’anglais par Constance Lacroix. Édition établie par Constance Lacroix et Emmanuelle Boizet. Finitude, 562 p., 32 €

Placée par Virginia Woolf à la hauteur de Shakespeare, Jane Austen a été classée dans la « Grande Tradition » par le redoutable Frank R. Leavis, et admirée en France par un large éventail d’écrivains, notamment ceux qui, comme Gide ou Jacques Roubaud, ont pu la lire en anglais car elle était assez mal servie par les traductions de la Pléiade. Sans toutefois faire l’unanimité, car d’autres jugent trop étriqué voire étouffant son univers romanesque, ce « petit morceau d’ivoire », deux pouces de large, qu’elle disait sculpter d’un pinceau très fin. Les historiens se sont appliqués à déconstruire l’image un peu trop lisse composée dans les Souvenirs de son neveu James, et ont signalé dernièrement ses liens avec l’esclavage, car son père était trustee d’une plantation sucrière d’Antigua. Sommée de répondre aux inquiétudes répandues dans la presse, Lizzie Dunford, directrice du musée de Chawton, a rappelé que la romancière était elle-même abolitionniste, et promis que le musée s’appliquerait à contextualiser ces liens sans les réduire, à l’instar des tabloïdes, à sa consommation de thé. Pas de quoi réduire la ferveur de ses fans, alimentée par plus de vingt films et séries télévisées, une soixantaine de sequel books, pastiches et autres variations autour de ses romans, répertoriés sur le site pemberley.com.

Selon les éditions anglaises, la correspondance de Jane Austen est une mine d’informations sur la période, le coût de la vie, les lieux patrimoniaux, les mœurs de la gentry qu’elle fréquentait. Et, selon la quatrième de couverture de Ma chère Cassandra, un trésor littéraire. L’ouvrage n’est pas à proprement parler le dialogue annoncé, car les lettres de sa sœur Cassandra ont disparu. Laquelle sœur reste surtout connue pour avoir brûlé ou caviardé une grande partie des lettres de Jane, estimées à environ trois mille. Cent soixante et une ont été retrouvées à ce jour, dont les quatre-vingt quinze adressées à Cassandra et publiées ici. Quels secrets de famille contenaient les autres, pourquoi Cassandra a-t-elle pris cette décision ? Parce qu’elles exprimaient des opinions trop radicales pour la sensibilité victorienne ? Par pudeur ? Il ne reste aucune lettre de 1797, l’année où Tom Fowle, le fiancé de Cassandra, est mort des fièvres à Saint-Domingue. La question a déjà suscité nombre d’hypothèses parmi les spécialistes, et occupe un rôle central dans la série de la BBC, Miss Austen (accessible sur arte.tv), inspirée du roman de Gill Hornby, qui annonce la levée du mystère… Deirdre Le Fay, éditrice de Jane Austen’s Letters (Oxford University Press, 2011), estime que Cassandra a supprimé celles qui contenaient des propos désobligeants sur divers membres de la famille, par exemple « a little bitterness » à l’égard de ses neveux évoquée avant une coupe manifeste dans une lettre de 1813, dans le souci de protéger la jeune génération. Pourtant, Jane ne les ménage pas. « La petite Caroline paraît un vrai laideron à côté de ses cousins et même si elle n’est pas aussi têtue ni aussi coléreuse qu’eux, je ne la trouve pas plus attachante pour autant. » Sa petite amertume devait être grave. Ont disparu aussi toutes les mentions d’épisodes peu reluisants, comme l’inculpation et l’acquittement d’une parente pour vol qualifié.

Jane Austen Ma chère Cassandra
Portrait de Jane Austen (1873) © CC0/WikiCommons

Les lettres sont abondamment annotées, entrecoupées d’informations sur les faits de l’année en cours, et complétées par des notices biographiques sur les principaux protagonistes, fort utiles car ils sont nombreux à porter le même prénom, cinq Fanny, une ribambelle d’Elizabeth, Edward, Henry… Il ne manque qu’un index, et surtout une bibliographie où serait au moins citée et remerciée la spécialiste Deirdre Le Fay. Sa méticuleuse Chronology en 800 pages (2006) a fourni l’essentiel de ces précisions, et son édition des lettres complètes, sans doute la version originale du texte français, qui n’est indiquée nulle part. La nouveauté du présent ouvrage, c’est qu’il réunit et traduit pour la première fois les lettres à Cassandra. Le Fay les comparait à des conversations au téléphone entre sœurs, pressées, elliptiques, mêlant nouvelles locales et nationales. Les lettres à Frank lorsqu’il est en mer sont d’un style plus étudié et lui donnent des nouvelles de toute la famille, celles adressées à Fanny montrent une Jane sérieuse dans son rôle de tante-conseillère avisée en affaires du cœur.  

Les sœurs s’écrivent tous les trois ou quatre jours quand elles sont séparées, chaque fois que Cassandra est conviée à servir de garde-malade, dame de compagnie, garde d’enfants chez leurs frères et belles-sœurs, tâches qui sont le lot des parentes célibataires. Jane lui raconte sa vie quotidienne, promenades à pied, mondanités, emplettes, confection de chemises pour leurs frères, soirées dansantes, lectures en famille, incidents domestiques, longs et incommodes trajets en voiture, difficiles à organiser quand il lui faut attendre un homme de son entourage pour la convoyer. Certaines lettres détaillent heure par heure toutes les visites reçues et rendues depuis le courrier précédent, le prix des coupons de tissus, gants, rubans, mouchoirs qu’elle compte partager avec sa sœur, le bulletin de santé de tout l’entourage, le beau ou mauvais temps. On peut, comme le fait l’introduction de Constance Lacroix, les comparer à un carnet d’esquisse, mais aussi comprendre pourquoi les premiers éditeurs anglais ont préféré n’en publier qu’une sélection.

Plus divertissants, les commentaires de ses lectures montrent un esprit critique averti et une prédilection pour les romancières. Jane recommande Corinne de Madame de Staël, se dit dégoûtée par les traits indécents et la traduction déplorable d’un roman de Madame de Genlis, devrait être mais n’est pas du tout charmée par le Marmion de Walter Scott, juge Self-Control de Mary Brunton « élégamment tourné, mais il n’y a pas un mot de conforme à la nature ou à la vraisemblance. » L’héroïne d’Eaton Stannard Barrett « est d’un burlesque délicieux, surtout lorsqu’il parodie Mrs. Radcliffe ». Rappelons que le premier roman de Jane commence par le portrait d’une héroïne qui n’a aucune qualification pour le rôle : Catherine Morland n’est ni très jolie ni très accomplie, n’a pas perdu ses parents en bas âge, n’aime que les jeux de garçon, et raffole d’Udolfo. Northanger Abbey a valu à Jane ses premiers droits d’auteur, mais n’est pas encore paru. Or une précédente lettre avoue qu’elle redoute toujours de trouver un roman trop intelligent, « et d’y découvrir mes propres intrigues et mes propres personnages ». On apprend par une phrase au vol que sa sœur a lu et relu la première mouture d’Orgueil et préjugés, l’une des rares fois où Jane fait allusion à ses œuvres avant la parution de son « enfant chéri », qu’elle autocritique avec jubilation : « Il manque ça et là, pour l’étoffer, quelques longs chapitres – farcis de considérations judicieuses, si cela se peut, ou à défaut, d’élucubrations pompeuses et spécieuses sur quelque sujet sans lien aucun avec l’intrigue » – le propre des livres respectables, ce que n’étaient pas à l’époque les romans.

Ce que Jane ne dit pas, c’est à quel moment de ses journées bien remplies elle travaille, combien d’heures par jour, avec quel objectif, quelles méthodes. Même si à l’évidence la vie de leur petite société lui est une source majeure d’inspiration, elle ne signale jamais de lien entre ses connaissances et ses personnages. La gentry qu’elle fréquente semble relativement sage, à moins que nombre de rumeurs et d’épisodes scandaleux n’aient été caviardés par Cassandra. Les bals, au sommet des divertissements, sont rapportés avec soin, composition de sa toilette, nombre de couples, cavaliers, qualité de la nourriture. Marieuses à l’occasion,  les demoiselles Austen tentent de caser les célibataires ou veufs de leur entourage avec leurs amies, ou d’éloigner les rivales. Les soirées dansantes des Assembly rooms, connues pour être the marriage mart, le marché au mariage, sont l’occasion de fleureter, faire de nouvelles rencontres, opérer des rapprochements. « Mrs John Lyford goûte tant son veuvage qu’elle s’apprête à en briguer un second. » La correspondance en réseau familial relaie les informations obtenues sur les mouvements de la Royal Navy qui conduisent leurs frères dans des zones de conflit, suivis de près quand l’Angleterre est menacée d’invasion.

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Le ton est tour à tour badin, persifleur, caustique, facétieux. Pince-sans-rire à propos des festivités de Sydney Gardens : « le concert a plus de charme pour moi qu’à l’accoutumée, car les jardins sont assez vastes pour me permettre de me placer hors de portée d’oreille ». Ou d’un couple de visiteurs : « Voilà longtemps que je désire me brouiller avec eux, je vais saisir cette occasion. » Sarcastique jusqu’à la cruauté : la femme du pasteur Hall, fort laid, a mis au monde un enfant mort-né à la suite d’une frayeur : « Elle a dû, j’imagine, poser les yeux sur son époux. » Jane s’ordonne pourtant de faire preuve d’indulgence car, qui sait, peut-être finira-t-elle par ressembler à ces femmes dont le destin est d’être toujours de trop, « toujours bonnes à rien et fâcheuses à tous ».

Lorsque leur père prend sa retraite et cède le prieuré à son fils James, dont l’épouse Mary montre un peu trop d’empressement à occuper les lieux où Jane vivait depuis sa naissance, le déménagement brutal marque le début de difficultés financières.  Sans dot, les deux sœurs dépendent de la charité de leurs frères, heureusement plus généreux que celui des demoiselles Dashwood de Raison et sentiment. Charles, après la prise d’un vaisseau corsaire, leur offre à chacune une croix de topaze et une chaîne d’or, le même cadeau que fait William Price à Fanny dans Mansfield Park. Jane annonce qu’elle va lui écrire deux lettres, pour le remercier et pour le gronder. « Nous allons être d’une élégance insoutenable ! » Après la mort de leur père, elles sont sans ressources et doivent déménager à nouveau pour un logement plus modeste. Le triste sort des femmes pauvres fait mesurer l’exploit accompli par la romancière, qui a choisi le célibat, gagne de l’argent avec sa plume et ose signer ses livres « by a Lady », au lieu de prendre un pseudonyme masculin comme il était d’usage.

Jane Austen Ma chère Cassandra Finitude
« Ma chère Cassandra », Jane Austen (détail) © Finitude

Malgré leurs maigres ressources, les demoiselles Austen mènent à Bath une vie mondaine très active, et varient leurs mises modestes avec des trésors d’ingéniosité. Jane, qui excelle dans l’art de la conversation, porte un regard sévère sur celles de son entourage : « Il s’est prononcé un nombre prodigieux de sottes railleries et de plates boutades, mais fort peu de propos spirituels. » La lettre d’une amie commence « dans son style habituel, rétrospectif, jaloux et décousu, mais le restant n’est que babillage sans malice ». La romancière fustige « la caste ignare des maîtresses d’école », les filles aussi écervelées que jolies, les parents qui leur cherchent un mari fortuné au lieu de chercher à les instruire. Ces mariages de convenance sont promis à un triste avenir, souligne-t-elle ici comme dans ses livres, autant par l’absence de sentiments sincères que par le manque d’éducation morale et intellectuelle.

Jane tient rigoureusement le carnet des naissances, baptêmes, mariages, décès dans la famille et chez leurs amis, serviteurs, petits commerçants, jusqu’à leurs animaux d’élevage. Le moindre incident est pain bénit : « Le vol dont ont été victimes les Wylmott a dû beaucoup divertir tout leur cercle d’amis » et lui donne quelque chose à raconter. « Comme je ne croule pas sous les sujets de conversation (je n’ai strictement rien à dire), je vais pouvoir donner libre cours à mon génie de bout en bout. » Aphorismes, anecdotes, jugements incisifs, effets de style l’aident à remplir la feuille. Parfois simple bavardage, elle en a bien conscience quand elle se flatte d’avoir atteint le summum de l’art épistolaire, qui consiste à s’exprimer sur le papier tout comme on s’adresserait de vive voix à son correspondant : « je n’ai fait, tout au long de cette lettre, que causer à en perdre haleine avec toi, ou presque ». Elle réserve sa tendresse à sa sœur, ses frères, ses nièces et neveux favoris, évoque souvent les maux innombrables dont souffre sa mère, telle la Mrs Bennet d’Orgueil et préjugés, mais ne peut « guère compatir aux rhumes que n’accompagnent ni fièvre ni mal de gorge ».

Ces lettres livrent très peu de confidences intimes ou de pensées profondes. L’enjouement constant de l’épistolière est une posture, comme l’humour une forme de politesse, qui garde pour soi doutes, souffrances, inquiétudes. En disent-elles beaucoup plus que ses romans sur sa personnalité ou son univers mental, pas vraiment, car comment construire un portrait fiable en se fondant sur les données d’un échantillon aussi mince, et si peu de contexte pour apprécier les situations évoquées, malgré les abondantes notes de bas de page ? De quelle injustice, par exemple, a été victime le jeune Charles, entré dans la marine à l’âge de douze ans ? Quelle est l’anecdote racontée par Cassandra qui a tant fait rire la famille ? Et ce nouveau roman dont personne n’a entendu ni peut-être n’entendra jamais parler, qui l’a écrit ? Les frustrés auront une chance de se consoler avec le Dictionnaire amoureux de Jane Austen établi par François Laroque, qui paraîtra au printemps prochain.