Étés enfuis

Le roman original d’Elizabeth Jane Howard, The Light Years, est le premier volume d’une série de cinq intitulée The Cazalet Chronicles. Comme le rappelait  le critique du Guardian lors de la sortie du dernier tome, All Change, l’auteur, après sa séparation d’avec le romancier Kingsley Amis, cherchait à la fois des ressources financières et un sujet de roman capable d’absorber ses pensées. Pari réussi. Les quatre premiers volumes ont paru entre 1990 et 1995, le dernier, réclamé par les fans de Howard, en 2013, quelques mois avant son décès. La suite romanesque avait inspiré une série télévisée de la BBC en 2001, The Cazalets, et quarante-cinq épisodes diffusés sur Radio 4 l’année suivante.


Elizabeth Jane Howard, Étés anglais. La saga des Cazalet I. Trad. de l’anglais par Anouk Neuhoff. La Table Ronde, coll. « Quai Voltaire », 576 p., 24 €


En dépit ou à cause de ses premiers succès, de sa vie mouvementée, de la diversité de ses intérêts, Elizabeth Jane Howard, née en 1923 à Londres, n’était pas unanimement appréciée par l’intelligentsia littéraire, au point que l’éminente Margaret Drabble n’avait pas jugé utile de l’inclure dans son Oxford Companion to English Literature en 1985. La reconnaissance lui est venue sur le tard avec cette dernière série de romans très inspirée de sa propre biographie, qui lui vaut plusieurs pages modérément élogieuses dans Modern British Women Writers.

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais. La saga des Cazalet I

Elizabeth Jane Howard (1966) © National Portrait Gallery

Souvent étiquetée comme une « comédie de manières », La saga des Cazalet a tous les ingrédients qu’il faut pour séduire les amateurs de Jane Austen, de Trollope ou de Galsworthy. Sans être comme eux contemporaine de la période qu’elle décrit, Howard y peint avec finesse une ample galerie de personnages, réunis pendant les étés d’avant-guerre dans le domaine familial du Sussex. Détail judicieux de l’édition française, la généalogie des Cazalet est imprimée sur un carton qu’on peut utiliser comme marque-page et consulter sans avoir besoin de revenir chaque fois au début du volume.

Trois générations de Cazalet, leurs pièces rapportées et leurs trente-cinq domestiques, soit une bonne soixantaine d’individus au total plus leurs animaux familiers, incarnent une caste bourgeoise nourrie des principes de l’époque, assez sympathique au demeurant, dans un cadre où les classes sociales restent sagement à leur place, plutôt Downton Abbey que Gosford Park, où les femmes sont tenues à l’écart des grandes décisions et résignées sans larmes à leur sort. La division entre les étages est claire dès les premières pages : « jamais, au grand jamais » les bonnes n’ouvrent la fenêtre de leur propre chambre, où elles s’habillent au lit et font une toilette sommaire avant d’aller aérer le grand salon, puis monter les petits déjeuners. Thé de Chine « pour en haut », thé indien bien fort qu’elles boivent debout à la cuisine.

Le commerce du bois dont ils vivent laisse aux hommes d’amples plages de loisirs, tandis que leurs épouses s’activent sans relâche pour faire tourner l’énorme machine domestique. Howard traite leurs faibles avec une tendre ironie, de la frivole Zoë  qui « réussissait l’exploit de vouloir un mari peintre, mais qui ne peigne pas », à Emily, la cuisinière londonienne qui « détestait la campagne et considérait l’orage comme un inconvénient rural de plus ». La lecture quotidienne du patriarche, le Morning Post, « était pour lui comme un collègue récalcitrant avec qui il pouvait toujours, heureusement, avoir le dernier mot ». Quant à Edward, son fils cadet, il se fait un devoir de rendre visite à sa maîtresse avant les vacances car « il était de ces êtres chanceux qui se plaisaient à bien se conduire ». Chanceux d’abord d’être revenu presque intact de la Grande Guerre, dont ses frère et beau-frère gardent des blessures inguérissables. Il est aussi coupable de l’unique transgression majeure du livre, une ébauche d’inceste qui reste sans suite et n’est plus évoquée après coup dans ses pensées ni celles de la victime.

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais. La saga des Cazalet I

À suivre la personnalité de chacun, on découvre les Cazalet à la fois conventionnels et doués de fantaisie, affectueux, bardés de préjugés, assurés de leur bon droit avec une innocence qui leur confère une sorte de charme. Leurs enfants, qui les observent d’un œil aimant et critique, se créent un univers à part où ils font preuve d’une réjouissante inventivité. Autour d’eux plane la menace de la guerre, dont les adultes parlent à mi-voix sans y croire vraiment, persuadés que personne ne voudrait revivre l’horreur de la précédente, mais la distribution de masques à gaz rend soudain l’hypothèse moins improbable. Trois des cousines  planifient leur avenir selon les choix alors ouverts aux femmes, synthétisant les aspirations et les angoisses de l’auteur, qui avait à peu près leur âge à l’époque. Les garçons sont pensionnaires, elles étudient à la maison avec une gouvernante. Teddy prie Dieu que sa mère ne le couvre pas de honte devant ses camarades de classe en venant le chercher à la gare, alors qu’elle s’oblige à y aller, persuadée qu’il sera affreusement déçu si elle n’est pas là. Ces malentendus sont fréquents entre les mieux intentionnés, comme le « duel de convenances réciproques » entre époux, empêchés qu’ils sont par des règles de bienséance d’exposer leurs pensées ou leurs désirs réels.

Les repas, vêtements, lectures, manies, travers, jeux et occupations licites ou non, sont détaillés avec une précision d’entomologiste. Conformes à la langue et à l’étiquette de l’époque, ils composent un tableau discrètement acidulé de l’Angleterre aisée et ô combien insulaire des étés 1937 et 1938, où l’inquiétude commence à sourdre au milieu de l’insouciance générale. Le titre français, « Étés anglais », efface la légèreté de ces vacances avant les années sombres que suggère l’original, The Light Years. Ce premier tome s’achève après l’annonce par Chamberlain des accords de Munich.

Outre les plaisirs du thé à l’anglaise, le roman d’Elizabeth Jane Howard constitue un document remarquable sur les rituels et les mentalités du monde d’avant-guerre qu’elle a connu dans son enfance.  L’éditeur promet la parution du tome II, À rude épreuve, en octobre 2020. Viendront ensuite Confusion et Nouveau départ où l’intérêt se concentre sur la jeune génération, tandis que persistent quelques traits de l’Angleterre victorienne au cœur du désarroi ambiant. Et qui sait, avec un peu de chance, peut-être aurons-nous droit aussi à une diffusion en français du feuilleton de la BBC, rappelant l’heureux temps où les familles évitaient toute sortie le samedi soir pour suivre ensemble les épisodes de La dynastie des Forsyte, en VO The Forsyte Saga, diffusés par l’ORTF. Nostalgie, quand tu nous tiens…

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