La fête est finie

Le nouveau roman graphique de Lamia Ziadé est d’abord une rencontre inoubliable avec une femme belle, libre et lucide que les fées ont douée de tous les talents. Plasticienne, elle a débuté en dessinant des imprimés pour les étoffes des collections du couturier Jean-Paul Gaultier, et a illustré des livres pour enfants, mais aussi un livre érotique, L’utilisation maximum de la douceur. Elle possède en outre un talent d’écriture exceptionnel et une vision politique acérée.

Lamia Ziadé | Rue de Phénicie. P.O.L, 390 p., 34 €

Elle se dit « femme de l’entre-deux », puisque née au Liban, vivant à Paris et attachée autant à l’un qu’à l’autre. C’est dans ce va-et-vient, comme une tentative de conjurer l’angoisse qu’elle dessine sous la forme d’un tube de Valium, que se déploie ce long récit, confession où le désespoir succède à l’allégresse. « Lequel d’entre nous, nous, ceux qui viennent du Proche-Orient est indemne ? »

Au cours d’une longue errance nocturne et onirique dans un Beyrouth vide et plongé dans le noir, Lamia Ziadé parcourt le chemin qui l’a ramenée à ce Liban et à ses tragédies qu’elle avait cru un moment oublier. Elle évoque d’abord ses années d’ivresse quand, jeune étudiante dans une école d’art parisienne, elle refuse de parler de la guerre civile qui se déroule dans son pays. « Je ne me vois pas trop raconter la guerre assise à une table du café du Vieux Colombier ou sur un banc du Luxembourg. » Après une adolescence passée enfermée dans un appartement sous les bombes, tout la ravit : le cinéma où elle voit tous les films qui sortent, les chansons de Rachid Taha, les livres de Jean Genet, les premiers cafés-crèmes, les fêtes, les premiers petits amis. À une époque où les réseaux sociaux n’existent pas encore, il est plus facile de faire abstraction de la guerre au quotidien. Quelque part, en arrière-plan, la guerre reste cependant toujours présente.

Lamia Ziadé, Rue de Phénicie
Lamia Ziadé © D.R.

Viennent les années 1990. « Oublié le Liban ! » Boîtes, soirées, vernissages et week-ends en Normandie s’enchaînent. Le nouveau siècle apporte un nouveau style. Lamia pose nue pour des photographes ou des peintres, fréquente les boîtes libertines, prend goût à l’alcool et aux cigarettes. Le 11 septembre 2001 la ramène brutalement à son histoire proche-orientale. « Le premier moment de stupeur passé, je dois reconnaître que j’ai vraiment pensé : quand même, ils l’ont bien cherché. » Elle ne parle pas des victimes mais des États-Unis « dont on endure la politique criminelle depuis des décennies au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde ». Avec en tête « un bataillon de secrétaires d’État, une cohorte de patrons de la CIA, une brigade de présidents dans des bureaux ovales ». Elle ajoute que sans la diplomatie américaine le Liban n’aurait pas subi quinze années de guerre. En matière d’érotisme comme en matière de politique, Lamia Ziadé ne dissimule pas. À ses amis et ses lecteurs de s’en accommoder.

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Lorsque les États-Unis de George Bush envahissent l’Irak, en 2003, Lamia Ziadé vit à New York avec mari et enfants. Elle est indignée par l’injustice flagrante de cette agression qui ne peut apporter autre chose que mort et destruction, mais continue sa vie « comme si de rien n’était » et prépare une exposition pour la galerie Kamel Mennour, « galerie la plus rock et la plus cul de Paris ». Quelque chose fait son chemin, cependant, nourri par la parole d’un père aussi cultivé que politisé et de plus en plus présent dans le récit. Aux yeux de son père, le rôle joué par les États-Unis au Moyen-Orient était des plus nuisibles. Ses opinions étaient rarement partagées par les gens de son milieu, « bourgeois, chrétiens, conservateurs ». Les amis de Lamia considèrent eux aussi qu’elle fait preuve d’un « antiaméricanisme primaire ». Elle est revenue à Paris, habite Montmartre, « ce quartier qui ne dort jamais », pose, brode et dessine, et de bar en bar fait durer la nuit jusqu’au matin.

En juillet 2006, Israël lance une offensive majeure contre le Liban. Le chef d’état-major israélien menace de ramener le Liban cinquante ans en arrière. Dès le premier jour, toute l’infrastructure du pays est visée et détruite. Lamia ne peut plus fuir. Le Liban et le Proche-Orient seront désormais au premier plan de ses préoccupations et de ses engagements. « Les années de guerre, dont je ne voulais plus me soucier, me reviennent en pleine gueule. Je n’ai plus qu’une chose à faire, ce putain de bouquin sur mon enfance à Beyrouth. » Elle voudrait continuer cependant à jouir des plaisirs que lui procure sa vie agréable en Europe, maintenir cette schizophrénie, mais les coups vont dorénavant se succéder sans répit. Elle prend part à des jeux gourmands et libertins, et, dans la bibliothèque de son père, dérobe des livres qui contribuent « à renforcer son assurance sur le rejet d’Israël ».

Lamia Ziadé, Rue de Phénicie
« Rue de Phénicie », Lamia Ziadé © P.O.L

Un jour de 2010, à côté d’un week-end à La Baule, dépassant son éducation bourgeoise, elle va manifester dans la rue pour la première fois de sa vie. Gaza et la Palestine mais aussi le monde arabe, occupent une place de plus importante dans ses pensées et dans les superbes romans graphiques qui se succèdent. Elle milite pour le boycott économique mais aussi culturel d’Israël et met en texte et en images « un monde arabe merveilleux et fascinant, vibrant et libre », celui des divas, de la musique et du cinéma égyptiens du temps de Nasser. Les éloges que reçoit ce livre finissent par l’exaspérer. « Puisque c’est comme ça, mon prochain livre sera sur le merveilleux monde arabe des « terroristes «  », ceux qu’en arabe on nomme les « martyrs », célèbres ou inconnus. Elle va raconter les histoires de kamikazes ou de poètes palestiniens, de journalistes libanais, de résistants algériens, d’enfants de Gaza ou du Sud-Liban, du point de vue « arabe », mettant « en relief le rôle coupable de l’Occident – et d’Israël dans cette partie du monde ». Pour mieux y travailler, elle loue un atelier à Beyrouth, rue de Phénicie, « au cœur du quartier qui renferme les carcasses les plus fameuses de la ville », comme un reflet de sa mélancolie.

L’explosion du port de Beyrouth projette jusque dans la rue les milliers de livres de son père. Elle photographie chacun de ceux qu’elle a pu récupérer pour avoir des photos, quand tout aura disparu, comme lors de l’errance nocturne qui scande les épisodes de son récit. Avec les catastrophes qui se succèdent, la légèreté l’abandonne. Le désespoir devient hallucinatoire. Lamia voit un petit cadavre allongé sur son canapé, un autre sous la table de l’atelier, et trois enfants « assassinés hier du côté de Jénine » lui font un grand sourire depuis un wagon du métro. Elle ne parvient plus à travailler. « Chaque carnage est pire que le précédent. » Elle est brisée. L’angoisse a tout submergé. « Une guerre civile déchire les États-Unis. L’Europe est en guerre. Je ne peux plus retourner en France. » Dans Beyrouth, fantôme nocturne, seuls brillent encore les néons d’un unique bar : le Paradise qui recèle dans un recoin la boîte de Pandore où enfermer tous les maux de l’humanité et que Lamia, dans un geste salvateur, jette à la mer. L’écriture redevient possible.

L’angoisse ainsi sublimée donne naissance à ce livre baroque, fascinant, où l’humour et la sensualité s’entremêlent à des analyses politiques d’une radicalité salutaire. Lamia Ziadé n’hésite jamais à dire que le roi est nu. Les images n’illustrent pas mais explicitent le texte. Elles établissent une communication intime avec le monde complexe, polyphonique, de l’autrice. La fête est finie, mais lire Rue de Phénicie est une fête.

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