Il y a deux ans, nous avions rendu compte d’un objet-livre difficile à identifier et à oublier, intitulé Inventaire des choses perdues. Il émanait du fol esprit de Judith Schalansky, née en 1980 à Greifswald, dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Celui-ci, Le bleu ne te va pas, porte aussi sa signature, mais il a été écrit et publié avant, même s’il a été traduit en français après. Ainsi va la vie des échanges et de l’édition, mais qu’importe, car s’il y a une chose dont Judith Schalansky sait effacer les frontières, c’est le temps. Tels des ardoises magiques, ses livres font disparaître et réapparaître des choses et des êtres. Ils troublent, déstabilisent et enchantent qui est prêt à se laisser ravir.
Le bleu ne te va pas commence au Nord de l’Europe, sur les rives de la Baltique, là où Judith Schalansky, profondément enracinée, a passé son enfance. Une petite fille nommée Jenny y passe de longues vacances avec ses grands-parents. Jenny est sans aucun doute le double de Judith puisque, régulièrement et sans crier gare, le récit bascule à la première personne. Là aussi, qu’importe. Je = Jenny – une équivalence qui contribue à chahuter les règles de la narration et à perturber discrètement le lecteur. Il s’agit de l’emmener ailleurs, là où le ciel et la mer se marient, là où le continent européen semble mourir et s’effrite en îles, en phares, en péninsules, en couloirs.
Les plages de la Baltique sont longues, blanches, lumineuses même quand le ciel est gris, parsemées de coquilles, de jouets, de débris, d’hippocampes, d’artefacts venus des pays de la Hanse et d’autres, dont les noms ont disparu parce que l’histoire, le passage du temps, les a engloutis. Mais Judith Schalansky ne s’intéresse pas à proprement parler à l’histoire, aux événements. Elle écrit en marchant, le regard aimanté par tout ce qui se trouve à ses pieds ou sur le rebord de la fenêtre de ses grands-parents, par les traces, les reliques, les dépôts d’un passé que mêmes les dates ont du mal à fixer et à ordonner.
« Ça vient de la guerre, avait dit la grand-mère à Jenny » : une simple phrase, prononcée le long d’un rivage, comme un constat, un signe de résignation, un désir de transmission plus fort que la croyance en un avenir radieux. Car il y a aussi, éparpillées çà et là sous la plume de Judith Schalansky, des bribes de souvenirs du catéchisme est-allemand : socialisme et communisme, des « mots longs aux syllabes récalcitrantes », aux « sons brusques », dont sa mémoire n’a retenu que le martèlement assourdi. En revanche, il n’y a pas le moindre signe d’avenir, ni radieux, ni douloureux. Il n’y a qu’un présent dont elle agrandit les contours à l’infini, un présent éternel, enceint du passé, un présent qui est celui des enfants dont la conscience des frontières entre réel et irréel est encore floue. Judith Schalansky a le don de l’enfance comme on a le don des langues, c’est-à-dire le don de basculer d’un espace à l’autre sans que jamais le lecteur perçoive les charnières qui permettent la bascule.

Un diminutif apparaît, Seriocha, un garçon qui soudain redevient celui qu’il est, Serguei, qui lui-même se voit juxtaposé au cuirassé Potemkine et au film éponyme, Le Cuirassé Potemkine ; la bobine semble remonter le temps, « le sens de la lecture s’inverse soudain », apparaissent alors une image, celle d’une tenue de matelot, puis celle d’un immense escalier à Odessa, celles d’une Révolution, celles de Riga, la ville où a grandi Eisenstein, le père, Eisenstein le fils… Où sommes-nous ? dans le film de Sergueï Eisenstein ? derrière sa caméra ? dans l’imaginaire de Judith Schalansky ? dans un drôle de livre d’histoire ?
« Les drapeaux qui flottent dans le film en noir et blanc sont d’un rouge éclatant », écrit-elle. Comment est-ce possible ? Ça ne l’est pas, et pourtant ça l’est. Le rouge de la révolte des marins du cuirassé Potemkine n’a jamais été aussi bien filmé qu’en noir et en blanc. Réalité, représentation de la réalité et symbolique de la réalité se surimposent et se fondent. Judith Schalansky a un talent très singulier qui l’autorise à braver la vraisemblance et à exploiter la puissance d’évocation que recèle un objet, un habit, une image, une couleur. Elle ne digresse pas ; elle ne s’appuie pas non plus sur la dimension documentaire des photos noir et blanc qui ponctue sa rêverie ; elle associe dans un même mouvement ce qui est inassociable, télescope par écrit ce qui se télescope dans son esprit. « Ne pas réfléchir, pensait-elle » : rêver, s’évader, suivre un fil qui vous mène là où jamais rien de concret ni de strictement rationnel ne vous mènerait.
À Coney Island, par exemple, où l’a conduite une amazone impossible à sexuer ni à définir, Claude Cahun, dont les métamorphoses, photographiées, figurent dans le texte. « Elle se raconte des histoires […] démultiplie sa vie, ne se suffit jamais », écrit à son propos Judith Schalansky qui pourrait l’écrire à propos d’elle-même. N’est-ce pas ainsi qu’elle procède ? Démultipliant sa vie, son enfance, ses souvenirs, les pépites qu’elle découvre.
La magie opère, le lecteur se laisse porter. Il lui arrive de perdre pied, comme si dans le sable se formait une baïne. Où suis-je ? Qui es-tu, toi qui rêves ? Quand, soudain, le sol est plus ferme, des repères évitent de tomber au fond d’un terrier, comme Alice. Elle n’est pas folle, Judith Schalansky, ni férue de nonsense. Elle se situe plutôt dans la tradition encyclopédique de ses pairs germaniques : découvreurs, archéologues, inventeurs de l’imprimerie. En même temps, elle s’évade et évade, ensorcelle. Lit les lignes de la main du monde comme si elle cherchait à prédire le passé. Elle est étrange, décidément rebelle, difficile à marier et à comparer à ses contemporains, glisse des vers libres ou des maximes dont le sens intrigue.
Le bleu ne te va pas est souligné par un sous-titre : Roman de matelots. Judith Schalansky a-t-elle inventé un genre littéraire ? Peut-être. Le sien. Et ce faisant, elle annonce le principal fil directeur de son livre : l’image rémanente du matelot et l’extraordinaire charge imaginaire que possède cette figure : son costume bleu et blanc, sa jeunesse, sa joliesse, la puissance de son charme, l’océan qui l’entoure, l’horizon qui l’attire. Le Premier Homme sur la mer ?
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