Les éditions La Fabrique republient La mésentente, livre central et complexe où sont en travail les concepts majeurs de Jacques Rancière, augmenté d’une postface. L’occasion ici de revenir sur ce penseur puissant tant sur le plan politique que sur le plan esthétique.
La première fois que j’ai lu Jacques Rancière, c’était en classe prépa. Dans le « Toursel et Vassevière », anthologie de théorie littéraire, se trouvait un extrait de Politique de la littérature. Je lus l’extrait parmi bien d’autres, comme on lit en prépa : au pas de charge et uniquement pour relever quelques précieuses citations à réemployer en dissertation. J’aurais pu en rester là. C’était sans compter sur la séquence forte de politisation que le jeune homme encore naïf et idéaliste (tant au sens courant que philosophique) que j’étais allait connaître, cette séquence qui devait débuter avec la loi Travail et Nuit debout en 2016, passer par l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, et culminer avec les Gilets jaunes en 2018 et le mouvement retraite de 2019.
C’est durant cette période qu’au milieu d’autres lectures canoniques de la gauche radicale contemporaine, Frédéric Lordon, Bernard Friot, Kaoutar Harchi, et autres auteur-ices que l’on peut croiser notamment sur le média Hors-série, au micro de Judith Bernard ou de Louisa Yousfi, je croisai de nouveau la route (littérairement parlant) de Jacques Rancière. Deux lectures furent alors marquantes : Les Temps modernes et Les bords de la fiction, que je complétai vite par une lecture enfin sérieuse et entière de Politique de la littérature. Mais c’est encore quelques années plus tard, en 2021, quand, tout juste sorti de l’agrégation de lettres classiques, je lus Le maître ignorant, que Rancière devint une figure centrale de ce que je pourrais appeler ma « personnalité intellectuelle ». Pour le dire autrement, et bien que le terme figurât déjà dans mon vocabulaire politique, c’est alors que je devins enfin anarchiste, entendu au sens où les anarchistes sont les seuls démocrates conséquents.
Mais laissons la première personne de côté. De quoi Rancière est-il fait ? Fait au sens où son œuvre philosophique porte la marque d’une facture, d’une manière, d’écrire, de voir le monde et finalement de penser. Jacques Rancière se situe au confluent de plusieurs domaines philosophiques, en tête desquels la philosophie politique et plus précisément la question de la démocratie, et la question esthétique, littéraire et cinématographique. Au centre de ces préoccupations figure un concept-clef : le partage du sensible. Mais reprenons depuis le début et revenons à Aristote. Dans ses Politiques, le philosophe péripatéticien définit l’homme comme ζῷον πολιτικόν, animal politique. La citation est bien connue, peut-être un peu moins bien comprise.

C’est qu’il ne faut pas confondre « politique » et « social ». Les abeilles ou les fourmis sont des animaux sociaux. Mais l’homme est politique et ce, nous dit Aristote, parce que seul il est doué de λόγος, de parole, là où les animaux disposent d’une voix, qui leur permet de se signaler les uns aux autres la douleur et le plaisir (l’animal crie quand on le frappe ou indique la nourriture à ses congénères), mais la parole qui suppose la rationalité (ce que le terme grec de λόγος subsume dans sa polysémie) ne se contente pas de signaler la douleur et le plaisir, elle signale également le juste et l’injuste. C’est donc là que commence la politique, par la capacité d’une société humaine d’être plus que sa subsistance, de viser plus loin qu’elle-même, c’est-à-dire à la justice dont les êtres humains peuvent discuter entre eux au sein de la cité. L’affaire est donc entendue.
Cependant, qui décide de qui est doté de parole ? Déjà avant Aristote, Platon, dans la cité idéale de sa République, faisait du peuple un gros animal dépourvu de parole qui ne se manifestait qu’au gré de ses intérêts, tout le contraire du philosophe. Encore une référence antique, la dernière : lors de la sécession de la plèbe sur l’Aventin en 494 av. J.-C., parce qu’elle réclamait davantage de droits politiques vis-à-vis du patriciat, Ménénius Agrippa, envoyé par le Sénat négocier avec les séditieux, emploie le fameux apologue des membres et de l’estomac, qui, dans la lignée de Platon, renvoie la plèbe romaine à la place qui est la sienne. Mais c’est ici qu’il y a un hic, une « mésentente » : dans le même mouvement où le sénateur rabaisse les plébéiens, il fait d’eux des interlocuteurs avec lesquels il est possible de parler, donc doués de parole. Toute la politique se résume à cette équivoque sur la nature du point de vue de chacun, entre parole et bruit, et à la domination nécessairement dialectique d’une classe sur l’autre. Pour le dire avec Rancière dans La mésentente : « l’institution de la politique est identique à l’institution de la lutte des classes ».
Dans une scène plus familière et contemporaine, un homme politique, au hasard, membre du gouvernement chargé de brutaliser le corps social par la mise en place d’une réforme néolibérale, se trouve sur un plateau pour parler de la contestation dont son projet fait l’objet. Que dira-t-il ? Immanquablement, quelque chose comme : « nous n’avons pas fait assez de pédagogie », ce sur quoi les « chiens de garde » surenchériront sur la nécessité de « décrypter » l’information pour le public. C’est qu’à nouveau tous ne sont pas doués de parole-raison. C’est ici qu’intervient un premier partage constitutif d’un ordre politique entre ceux qui ont voix au chapitre et « ceux qui ne sont rien » selon une formule bien connue.
L’ordre, en tant qu’il est principalement occupé à se maintenir, est appelé par Rancière « police ». Entre ainsi sous la catégorie de police tout ce qui procède de cet ordre : les élections, les pétitions, la vie parlementaire, et ce quelle que soit la formation politique au pouvoir. De LFI au RN, les professionnels de la politique s’occupent de la politique, circulez il n’y a rien à voir. Ce n’est que lorsque cet ordre est interrompu, lorsqu’a lieu une effraction, c’est-à-dire lorsque ceux qui sont exclus de la parole se mettent à la prendre, lorsque ceux qui sont exclus de la politique au sens courant se mettent à en faire, qu’advient ce que Rancière appelle « politique ». La première mésentente repose ainsi sur l’équivoque de ce terme.
Une autre mésentente à l’œuvre concerne l’art politique. Au sens courant, est politique une œuvre qui véhicule un message politique. C’est ainsi que Ken Loach est un réalisateur politique, lui qui avec grandeur d’âme dénonce la condition des classes populaires. C’est ainsi que l’œuvre d’Édouard Louis est politique, lui qui, avec tout autant de grandeur d’âme, donne voix aux membres de sa famille et à leur classe sociale.
Mais c’est là qu’est la mésentente : ces œuvres ne sont pas des œuvres politiques mais de police, dans un cas comme dans l’autre, le peuple n’advient qu’en tant qu’objet, qu’il faut consoler, dont il faut dénoncer la condition ou, pire, qu’il faut éduquer. En cela, la phrase de Joseph Jacotot, ce pédagogue des Lumières à qui Rancière a consacré Le maître ignorant, avait une formule puissante : « l’éducation est comme la liberté, elle ne se donne pas elle se prend », et ce même Rancière, qui a par ailleurs consacré un ouvrage dense et imposant, La nuit des prolétaires, à l’auto-éducation des ouvriers (seule digne de recevoir le titre d’éducation populaire), nous remet les idées en place sur ce point.

C’est ainsi qu’il n’y aurait pas de littérature (ou d’autre forme d’art) « politique », mais bien une « politique de la littérature », la différence est de taille. Puisque la police est d’abord l’ordre d’un certain partage du sensible, non pas un partage de ce qu’il est possible de penser (on se rapprocherait alors de la notion d’épistémè chez Michel Foucault) mais un partage de ce qui est digne de pensée et surtout de qui est digne de penser, la politique de l’art, la politique tout court, le passage de l’une à l’autre s’opérant par le passage de l’esthétique à la vie matérielle, est ce qui opère un repartage, ce qui permet un pas de côté.
C’est ainsi qu’un poème de Wordsworth ou de Mallarmé, qu’étudie Rancière dans Courts voyages au pays du peuple, un film de Dziga Vertov, dans Les Temps modernes, ou encore un roman de Flaubert, de Woolf ou de Faulkner, peut faire effraction dans ce partage par sa forme même, parce qu’il peut opérer un geste démocratique qui consiste, par exemple, à mettre sur le même plan la vie ennuyeuse d’une provinciale, la description d’une fleur et l’adultère qui doit enclencher le destin funeste de cette femme. C’est ainsi que naît proprement la littérature au sens de Rancière, laquelle, comme la Révolution avait mis fin à l’Ancien Régime, mit fin au régime des Belles Lettres.
Ici Rancière nous sort d’une impasse. L’essentiel est bien la forme, en tant qu’elle est forme sensible, mais il ne s’agit pas pour autant d’art pour l’art : la forme elle-même est politique. Si le film de Cyril Schäublin, Désordre, est anarchiste, ce n’est pas parce qu’il met en scène Kropotkine ou des militantes anarchistes du XIXe siècle, mais parce qu’il met tout sur le même plan : Kropotkine, le collectif, la kermesse et les élections, parce qu’il congédie l’événement pour l’ordinaire qui seul laisse voir les structures de la société. Il est anarchiste dans sa forme. Si le film d’Abbas Kiarostami, Close-Up, est politique, ce n’est pas, ou pas seulement, parce qu’il donne à voir l’opposition de classe et le système judiciaire iranien. C’est parce qu’il fait un pas de côté, littéralement, dans la disposition de sa caméra, qui subvertit la disposition du tribunal en se mettant à la marge, et que, à cet imposteur qui se faisait passer pour le cinéaste Makhmalbaf, il offre ce somptueux dernier plan qui lui permet d’exister pleinement et de faire advenir toute sa force vitale.
L’artiste n’est donc pas celui qui devrait se pencher sur les opprimés avec bonté et bienveillance, mais celui qui crée un espace où « quelque chose est possible », un ailleurs qui n’est pas un monde imaginaire, mais bien un ailleurs du monde présent en tant que monde présent. C’est notamment ce que Rancière a vu chez Tchekhov dans un récent essai au titre éloquent : Au Loin la liberté.
De même, la politique, et cela Marx et Engels l’avaient déjà bien vu, n’est pas le fait de donner des droits à une population qui jusque-là en était dépourvue (après tout, qui donne les droits ? Et au nom de quoi ?) mais bien l’avènement d’un sujet collectif que l’ordre reléguait au rang d’objet, de domination, de discours. C’est en ce sens que Jacques Rancière peut être rapproché de Bernard Friot, pour qui l’enjeu n’est pas la solidarité ou la redistribution pour corriger les inégalités de la société, mais bien la souveraineté sur le travail, et, de même que chez Friot il y a un déjà-là du communisme qui est en travail dans la subversion des institutions du capitalisme, de même chez Rancière il y a un déjà-là de l’égalité, en travail, à l’œuvre chaque fois que ceux qui sont exclus de la parole se mettent, sans qu’on le leur ait demandé, à la prendre.
