Un deuxième thé chez les fous

Justine Arnal, autrice notamment de Rêve d’une pomme acide (Quidam, 2025), est familière de l’œuvre de Lewis Carroll. Elle propose ici un texte carrollien, à la fois suite, reprise, variation et « à la manière de » – occasion de rendre hommage à la série des Alice et d’inviter à sa relecture. Pour reprendre les mots du traducteur Philippe Jaworski, lire Alice c’est participer à une joute verbale.


Il était une fois une histoire qui ne pouvait pas avoir lieu qu’une seule fois. Il paraît que c’est ce qui arrive aux histoires qui ont su parler au Temps. Elles recommencent à avoir lieu, sans même s’en rendre compte. Parfois, au même endroit. Et tout diffère pourtant, dans ce recommencement.

Sous un arbre, devant une maison, une table se trouvait mise. Le Lièvre de Mars et le Chapelier y prenaient le thé. Plongé dans un profond sommeil, un Loir était roulé sur lui-même. Les deux compères appuyaient leurs jambes sur le dormeur, et devisaient par-dessus sa tête.

« Cela doit être très pénible pour le Loir : personne ne peut rêver dans de telles conditions », pensa Alice en s’approchant, sans se souvenir qu’elle avait déjà pensé cela la dernière fois.

– Pas de tasse, pas de place ! s’écrièrent le Lièvre de Mars et le Chapelier.

– Je ne vous demande pas votre avis, rétorqua Alice en s’asseyant. Je prends la place que je souhaite.

– Vous devriez savoir, depuis le Temps, que nous préférons nous assurer du désir de nos visiteurs avant de les convier parmi nous, se justifia le Chapelier.

– Vous prendrez bien, à cette heure que se disputent les chiens et les loups, un peu de thé pour vous maintenir en santé, proposa, soudain courtois, le Lièvre de Mars.

Alice promena son regard sur toute l’étendue de la table, sans y découvrir rien d’autre que du vin.

– Je ne vois pas l’ombre d’une feuille de thé.

– Il n’y en a pas, admit le Lièvre.

– Il n’y en a plus, nuança le Chapelier.

– C’est à cause du Loir, reprit le Lièvre de Mars. Il est tombé dans toutes nos théières. Et lorsqu’il dort, il sent désespérément trop fort.

– À cause de lui, même le thé excessivement infusé n’avait plus aucun goût, ajouta le Chapelier, la mine dégoutée. C’est pour cela qu’à présent nous ne buvons plus que du vin.

Le Lièvre se saisit d’une cafetière et se resservit du vin dans une assiette à soupe. Le Chapelier lui fit comprendre qu’il en voulait lui aussi en lui tendant un coquetier.

– Nous nous sommes déjà vus quelque part, n’est-ce pas ? demanda soudain Alice au Chapelier. N’êtes-vous pas coiffeur ?

– Pourquoi un rossignol ressemble-t-il à une casserole ? répondit le Chapelier.

– Je vous reconnais bien là : lancer une devinette pour faire parler, répondit Alice sans comprendre tout à fait ce qu’elle disait à cet inconnu qui lui paraissait si familier.

– Vous ne pouvez pas me reconnaître, vous venez à peine de me connaître.

Scène de la "Mad tea party" dans "Alice au pays des merveilles" (vers 190) © CC-BY-SA-4.0/W. Butcher & Sons, Sir John Tenniel/Te Papa
Scène de la « Mad tea party » dans « Alice au pays des merveilles » (vers 1890) © CC-BY-SA-4.0/W. Butcher & Sons, Sir John Tenniel/Te Papa

Alice essayait de passer en revue tout ce qu’elle savait à propos des rossignols et des casseroles, mais ce n’était pas grand-chose. Et finalement, elle ne trouvait pas cette devinette fort intéressante, aussi décida-t-elle de cesser d’y penser.

– N’avez-vous pas pour projet de me couper les cheveux ?

– Il est bien trop tard pour cela, répondit le Chapelier. J’ai eu ce désir il y a fort longtemps mais il m’est à présent complètement étranger. C’est le problème du Temps : il ne tient pas à tout, et nous fait perdre quantité de choses en chemin…

En disant cela, il contempla longuement Alice.

– Pourtant vous êtes toujours ici, à cette table, et sous cet arbre ! Vous auriez tout de même pu faire preuve d’un peu de curiosité, et aller voir ailleurs…

– Pour voir si vous y étiez ? coupa le Loir en ouvrant un œil.

– Non, pour découvrir le monde ! Vous installer à d’autres tables… Il y a tant d’autres choses à découvrir ! finit Alice, en colère.

– La différence entre vous et nous, c’est que le Temps vous fait et vous défait, alors que nous faisons et défaisons le Temps, lui répondit calmement le Chapelier.

Alice réfléchit un instant, incertaine de ce qu’elle en pensait autant de ce qu’elle en comprenait.

– Croyez bien ce que vous voulez. C’est une folie comme une autre.

– N’est pas fou qui veut, rétorqua le Chapelier. La question à nous poser serait donc plutôt : Voulez-vous être fous ?

– Ou bien : être fous, le voulez-vous ? ajouta le Lièvre de Mars, un peu espiègle.

– Cela revient au même, lui dit le Chapelier.

– Personne ne veut être fou, dit Alice.

– Au contraire, il n’y a rien de plus intéressant.

– Rien de plus douloureux, vous voulez dire.

– Le Temps est la personne la moins folle du monde, intervint à nouveau le Loir, avant de refermer les yeux.

– Elle n’a pas fait l’effort de rencontrer le Temps, soupira le Chapelier. 

– Elle l’a forcément rencontré, nuança le Lièvre de Mars. N’importe qui finit par tomber sur le Temps à un moment. Mais peut-être qu’elle a préféré l’ignorer. Après tout, c’est encore une enfant…

– Cela fait longtemps que je ne suis plus une enfant, protesta Alice, qui commençait à en avoir plus qu’assez de toutes ces choses dites à son sujet.

– Voyons, ma petite… Vous êtes Alice ! La fameuse Alice au Pays des Merveilles… Par conséquent, ici, vous serez toujours considérée comme une enfant.

– Ce n’est donc pas moi qui ignore le Temps !

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Tous se turent un moment. Soudain, une idée lumineuse traversa l’esprit d’Alice :

– N’êtes-vous pas le Lièvre de Mars ? demanda-t-elle au Lièvre de Mars.

– Si vous étiez un tant soit peu attentive à mon pelage, vous ne diriez pas quelque chose d’aussi grossier. En ce moment, je suis le Lièvre d’Octobre.

Un Lapin Blanc aux yeux roses, suivi d’une vieille Tortue, traversa le jardin.

– Oh là là ! Nous allons être beaucoup trop en avance ! La Duchesse ! Nous sommes partis beaucoup trop tôt ! Il ne faut surtout pas qu’elle nous aperçoive avant l’heure… Tortoise, ralentis je t’en prie…

Ils avançaient si lentement que l’éternité eut tout le loisir de se déployer avant qu’ils ne disparaissent tous les trois du jardin. Alice aperçut un médaillon qui brillait dans l’herbe. Dans sa précipitation à ralentir, le Lapin Blanc avait égaré sa montre. Alice la ramassa.

– Quelle heure, quel jour et quelle année indique-t-elle ? demanda le Chapelier.

– Dix-neuf heures, répondit Alice. Mais pour le jour et l’année, il faudrait une autre montre.

Le Lièvre d’Octobre se rapprocha d’Alice et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

– Vous ne savez pas lire ? Cette montre indique que nous sommes le 31 du 10 de 3013, et que je suis déjà en train de virer doucement Lièvre de Novembre, soupira le Lièvre de fin d’Octobre d’un air mélancolique.

Le Chapelier tira de son gousset violet sa montre argentée.

– Vous retardez de deux jours ! Et vous avancez d’une heure et de mille cent vingt ans, s’exclama-t-il d’un air réprobateur. Il est à peine dix-huit heures du 2 du 10 de 1893, affirma-t-il.

– Impossible, nous sommes nés seulement en 1865, et nous ne sommes plus si jeunes.

– Comment pouvez-vous être certain que c’est la montre du Lapin qui retarde et qui avance, et non pas la vôtre qui avance et qui retarde ? Je vois que vous n’êtes toujours pas réconciliés avec le Temps, dit Alice, bien décidée à avoir le dernier mot.

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