Romancier et auteur dramatique, Stéphane Michaka a signé pour France Culture une adaptation radiophonique d’Alice au pays des merveilles. Dans le texte qui suit, il revient sur la façon dont son travail d’adaptateur a modifié sa perception du personnage d’Alice.
Alice au pays des merveilles, on l’oublie parfois, contient non pas un mais deux rêves. Celui fait par Alice, qui occupe la majeure partie du récit, et celui fait par sa sœur dans les derniers paragraphes du livre : un rêve dont Alice est encore l’héroïne. L’étourdissante galerie de personnages qui défile dans les chapitres précédents nous fait prêter moins d’attention à cette sœur aînée, qui paraît bien raisonnable aux côtés du Griffon, de la Fausse Tortue ou du Lièvre de Mars. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la grande sœur d’Alice est l’ultime merveille narrative de l’ouvrage. Alice, qui s’est réveillée sur les genoux de sa sœur, vient de lui décrire par le menu les rencontres qu’elle a faites dans son rêve. La grande sœur enjoint à sa cadette de rentrer à la maison, ce qu’Alice fait en courant.
Ici s’opère un changement de point de vue. Et nous sommes, durant les cinq paragraphes qui suivent, dans la tête de la sœur. Celle-ci, avec une singulière puissance d’empathie, se met à imaginer Alice adulte. Surtout, elle se met à éprouver la nostalgie qui ne manquera pas de poindre chez Alice lorsque, devenue une femme mûre, elle racontera aux enfants « l’ancien rêve du Pays des merveilles » (the dream of Wonderland of long ago).

Alors que je me penchais sur Alice au pays des merveilles pour en faire une version radiophonique, ce dénouement ne cessait de me hanter. Pourquoi Lewis Carroll avait-il choisi de terminer son livre sur un regard rétrospectif saturé de mélancolie ? À mesure que je choisissais les scènes et coupais dans le livre (mon adaptation devait faire moins d’une heure et laisser une grande place à la musique), le sens de cet épilogue m’apparaissait plus clairement. Alice a sept ans au début de l’histoire, et sept ans lorsqu’elle se réveille d’un rêve qui ne l’a occupée que quelques heures. Mais sa trajectoire évoque celle d’une enfant qui mûrit avant de se retrouver au seuil de l’âge adulte. À l’âge, en somme, où l’on se retourne vers sa propre enfance comme vers une époque révolue : after-time, grown woman, riper years, remembering her own child-life… Les notations en ce sens abondent dans les dernières phrases du livre.
Et si la traversée d’Alice était celle des âges successifs de l’enfance ? Des sensations les plus immédiates et physiques (terrier du Lapin, mare de larmes) aux interrogations insistantes (la Chenille), en passant par la sociabilité obligée (le thé des fous), pour parvenir à l’éveil d’une conscience face à l’arbitraire et à l’injustice (la déposition d’Alice), on a l’impression qu’Alice a successivement cinq, puis sept, puis treize, puis dix-sept ans. Bref, qu’elle grandit au fil des chapitres. Le « rêve dans le rêve » fait par la sœur d’Alice (cette expression figure dans Les Aventures d’Alice sous terre, le manuscrit offert par Lewis Carroll à la petite Alice Liddell) m’avait donné une clef de lecture. « Elle introduisit la clef d’or dans la serrure : à sa grande joie, la clef s’y emboîtait parfaitement ! » Comme Alice, les adaptateurs n’ont besoin que d’une petite clef, et advienne que pourra…
Juliette Roudet, la comédienne d’Alice & merveilles, pouvait dès lors explorer de scène en scène toute sa palette de jeu, de la prime enfance à la fin de l’adolescence. Dans mon adaptation, le réveil d’Alice se fait sans sa sœur, puisque le jeu de la comédienne suffit à donner la sensation d’une Alice parvenue à maturité.
Post-scriptum. Trente-deux ans, c’est l’âge d’Alice Liddell lorsqu’elle reçoit, en mars 1885, une lettre de C. L. Dodgson, alias Lewis Carroll, lui demandant si elle accepterait de lui prêter le manuscrit original d’Alice au pays des merveilles, qu’il souhaite publier en fac-similé. Une lettre saturée de mélancolie. « Il y a en moi une image mentale aussi vive que jamais de quelqu’un qui fut, pendant de longues années, mon amie-enfant idéale » (Lewis Carroll, Lettres à Alice, Petite Bibliothèque Payot, 2011). Dans le bain révélateur de l’écrivain-photographe Lewis Carroll, les deux visages superposés d’Alice n’en finissent pas de nous hanter. Comme si, en rédigeant l’épilogue d’Alice en 1865, Charles Dodgson avait entrevu la distance qui le séparerait un jour de l’après-midi doré où il avait emmené les sœurs Liddell faire une promenade en barque.
