Des merveilles au pays d’Alice

Cette nouvelle édition de la Pléiade consacrée à Lewis Carroll se concentre sur les deux Alice (le pays des merveilles, l’autre côté du miroir), auxquelles elle ajoute l’Alice originelle (sous terre), un chapitre retrouvé et La chasse au Snark. Elle est entièrement bilingue, ce qui permet d’entendre la langue de l’auteur et de doubler ses jeux de langage par un jeu de traduction. Ce volume fait une large place aux images : primordiales pour cette œuvre, elles l’ont initiée il y a cent soixante ans et continuent d’en transmettre la mémoire.

Lewis Carroll | Alice suivi de La chasse au Snark. Trad. de l’anglais par Philippe Jaworski. Édition bilingue. Illustrations de Lewis Carroll, Henry Holiday et John Tenniel. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 024 p., 64 €

Pleiadledee & Pleiadledum

En février 1856, au moment de choisir un nom de plume, Charles Dodgson hésite encore : Edgar Cuthwellis, Edgar U.C. Westhill ou Louis Carroll ? – finalement, ce sera Lewis Carroll. Alice verra le jour quelques années plus tard, mais Lewis ne serait pas grand-chose sans elle, juste l’aparté fantaisiste d’un révérend, connu de quelques spécialistes : il lui doit sa notoriété, et un siècle et demi plus tard on ne sait plus qui a donné naissance à qui.

Après avoir visité les sous-sols, les royaumes et les échiquiers, voici donc Alice dans la Pléiade, ou pour mieux dire la revoici : elle était déjà venue se glisser sous la couverture de cuir doré à l’or fin, c’était en 1990 dans l’édition de Jean Gattégno. Alice ne nous quitte jamais vraiment, elle disparaît par un miroir, elle revient par la cheminée, couverte de reflets et de cendre ; même en son absence elle nous occupe, ses portraits nous côtoient, ses aventures parfois issues d’un proverbe redeviennent proverbiales, et à l’heure où s’écrivent ces lignes Hollywood est à coup sûr en train de chercher l’acteur idéal pour incarner le prochain chapelier fou (dans la version de 1933, c’était Edward Everett Horton, et Cary Grant interprétait, en faisant de son mieux, la Tortue-de-veau).

Contrairement aux jumeaux Tweedledum et Tweedledee, figés dans le temps pour l’éternité, toute traduction, c’est bien connu, prend de l’âge ; celle de Philippe Jaworski pour la Pléiade est encore neuve, elle vient de paraître, elle vieillira sans doute un jour, mais ça n’est pas demain la veille. En attendant, elle est libre et inventive, elle semble être née d’un amour vivace pour Alice, d’un désir de se mêler à ses bavardages, qui sont ses aventures. Et surtout, elle chemine le long des pages à côté de l’original anglais, cette édition étant entièrement bilingue. L’Alice anglaise et l’Alice française ne se tiennent pas bras dessus, bras dessous comme de redondants Tweedledum et Tweedledee (encore eux), elles montrent leurs différences et s’en réjouissent. Une édition bilingue est un choix toujours risqué, note Philippe Jaworski dans sa préface, mais elle permet selon lui « d’affirmer ou de réaffirmer la différence des langues […] Si la traduction devait être une imitation parfaite […] à quoi bon traduire ? ». Le traducteur donne à son lecteur la possibilité de jeter un œil amusé, gourmand ou s’il le faut critique au texte d’origine ; ce faisant, il se donne une plus grande liberté : la référence, ici, n’intimide plus, elle autorise. Une wasp d’Angleterre devient un frelon en France, bat devient chouette, une belette remplace un crocodile : quoi de plus normal sous l’égide d’un enchanteur pour qui le Snark est un Boojum et un argument théologique un pain de savon marbré ? Chez Lewis Carroll, les substitutions les plus radicales sont un autre principe d’identité.

Alice ne tolère pas la traduction au sens traditionnel du terme, elle la déjoue en se présentant d’emblée comme un texte (chimère d’écrit et de parlé) manipulé d’avance. Au lieu d’une traduction, ce sera alors une « traduction-conversion », sans doute aussi une conversation, si le traducteur accepte de devenir un personnage invité par surprise à une folle cérémonie du thé et en profite pour mêler sa parole à celle des autres. L’intervention du traducteur « prend l’allure d’une participation à une joute verbale », il se permet de « jouer à chaque page avec la curieuse petite Alice », voilà pourquoi il lui arrive de déraisonner pour rester en phase avec la précise déraison de Carroll, pourquoi il exagère pour tenir la dragée haute au maître des exagérations – pourquoi aussi il se permet, dans le Miroir, des fantaisies typographiques absentes de l’original. Mais chaque Alice est différente, et le Snark plus différent encore (curiouser and curiouser) : le traducteur, qui a gardé la tête froide, en totalité ou en partie, adapte sa voilure. Il est plus littéral quand il traduit l’Urtext d’Alice (ses Aventures sous terre) ; et quand la lecture le mène de l’autre côté du miroir, il renonce aux jeux typographiques.

Illustration de Henry Holiday pour "La chasse au Snark", Lewis Carroll
Illustration de Henry Holiday pour « La chasse au Snark », Lewis Carroll (1876) © CC0/WikiCommons

Peeping Pom

Cette édition de cuir, d’or fin et de papier à cigarette se concentre exclusivement sur les mondes d’Alice, sans Sylvie et Bruno, sans les œuvres de jeunesse, sans les jeux de logique ; on n’y trouvera pas non plus l’essai du révérend Dodgson sur les châtiments éternels (sont-ils oui ou non dignes de Dieu ?). Elle donne à voir le manuscrit du premier Alice, sous forme de fac-similé agrémenté des dessins de Carroll lui-même, maladroits mais précis, et très fouillés, exécutés à petits traits pendant des heures, sans doute : ils étaient un présent pour Alice Liddell, Dodgson habillé en Carroll tenait à leur consacrer beaucoup de son temps. En plus des Merveilles et du Miroir, le lecteur jamais rassasié lira le chapitre supprimé, réapparu à Londres en 1974, Le frelon emperruqué, et la très énigmatique Chasse au Snark, que Lewis Carroll lui-même renonçait à interpréter. Après avoir atteint les ultimes vers du Snark (« Car le Snark, voyez-vous, / était bel et bien / un Boudomme »), le lecteur pourra souffler un peu le temps de tourner quelques feuillets diaphanes, puis découvrira un cahier de près de 130 pages consacré aux illustrations : une bonne vingtaine d’artistes, de 1900 à 1976, dont Mervin Peake et Ralph Steadman.

Dans ces pages, tout le monde trépigne, un lapin file sans perdre de temps, des volatiles dont un dodo disputent une course, Alice et la Reine rouge courent pour rester sur place ; les images, elles aussi, trépignent, comme si la part visuelle de l’œuvre refusait de s’en tenir sagement, sans broncher, à un rôle de figuration. Lewis Carroll est un homme du verbe, et même un « linguiste pervers » pour reprendre la formule de son traducteur, mais il est aussi photographe, un homme au regard souvent pris d’appétit : les images, depuis lors inoubliables, mettent en mouvement l’écrivain en même temps que l’écriture (Sergio Aquindo leur consacre un article). Dans le cas du Miroir, « c’est le choix définitif de l’illustrateur qui va donner à Carroll l’énergie créatrice nécessaire » ; et quand vient l’heure de la chasse au Snark, les dessins de Henry Holiday « cristallisent le processus créateur ». Une fois au moins, Carroll, magnanime ou joueur, laisse à son illustrateur le choix d’un compagnon pour le Morse : un charpentier ? un papillon ? un baronnet ? John Tenniel choisit le charpentier.

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Ensorcellement

Lewis Carroll fait une brève apparition, à la vitesse d’un lapin, dans la note 13 des Investigations philosophiques de Ludwig Wittgenstein ; il y est question de mots sans signification « tels qu’ils figurent dans les poèmes » – sans doute le Jabberwocky. Carroll et Wittgenstein n’ont pas seulement un prénom en commun, et une attirance pour la logique, ils sont aussi tous les deux préoccupés par le langage – l’usage qu’on en fait et l’usage qu’il fait de nous. « L’ensorcellement de notre esprit par les moyens de notre langage » est une formule de Wittgenstein de Cambridge, elle aurait pu être signée Carroll d’Oxford ; mais si Wittgenstein s’engage à lutter contre un tel ensorcellement, Lewis Carroll choisit un autre stratagème, il laisse le langage ensorceler tout son saoul, dans les vastes limites du Pays des merveilles et de l’au-delà du miroir. Qui sait : une fois revenu au bercail, à Oxford, là où Carroll revêt les habits du révérend Dodgson, le langage acceptera d’agir à nouveau sans sorcellerie. Selon Giorgio Manganelli, l’œuvre de Carroll célèbre en même temps la rigueur et l’arbitraire des règles linguistiques.

Des mots sans signification : Wittgenstein met sa formule entre guillemets (« “ohne Bedeutung” »), parce qu’il avance prudemment, à petits pas, et tient à ne pas simplifier comme une brute la complexité du langage. La question occupe les esprits depuis les premières lignes d’Alice jusqu’aux derniers vers du Snark : les mots signifient ou ne signifient pas ? Et s’ils signifient, ils signifient quoi et comment ? S’ils ne signifient pas, de quelle manière s’y prennent-ils ? Tout Alice est un jeu de langage, les créatures n’existent que si elles prennent la parole, ou si on peut gloser à leur sujet ; Alice aime les insectes « à condition qu’ils parlent », et demande sans cesse à tous ceux qu’elle rencontre : « Que voulez-vous dire ? » À cette question, Lewis Carroll lui-même ne propose pas de réponse, il se retient d’en trouver une d’emblée : s’il la trouvait, il s’obligerait à poser le point final. Les aventures sans fin d’Alice peuvent se lire comme la poursuite d’une signification inattrapable et pourtant envisageable, présente quelque part : pour que les personnages continuent de se parler, et donc d’agir, il faut la promesse d’une signification ; pour continuer de courir, il faut l’idée, même lointaine, d’une destination. L’origine de la Chasse au Snark est un vers advenu spontanément à l’esprit de Lewis Carroll, comme un œuf sorti d’un autre œuf : « Je ne savais pas alors ce qu’il signifiait » ; quand plus tard on lui demande si le Snark est une allégorie, il répond qu’il n’en sait fichtre rien, laissant la maîtrise des allégories au révérend Dodgson.

Illustration de Bessie Pease Guttman pour pour "De l’autre côté du miroir" de Lewis Carroll
Illustration de Bessie Pease Guttman pour « De l’autre côté du miroir » de Lewis Carroll (1909) © CC0/Library of Congress

Le bouffon demandait au roi Lear : can you make no use of nothing Nuncle ? Peux-tu faire quelque chose à partir de rien, tonton ? Le lecteur demande à Carroll : est-ce qu’il est possible de composer une œuvre à partir de l’absence de sens, même quand l’absence de sens s’élève au rang de non-sens, fleuron des beaux-arts britanniques ? Dans The Philosopher’s Alice, Peter Heath distingue le non-sens de l’absurde : l’écrivain non-sensique défie les conventions de la logique, l’artiste de l’absurde les pousse à leur dernière extrémité – ou mieux, il persiste à les respecter longtemps après que cela a cessé d’être raisonnable. Cet art de l’excès fait le lien entre deux personnes apparemment incompatibles, le révérend Dodgson et l’enchanteur Carroll, tellement différentes qu’elles ont fini par ne plus se parler ; il explique pourquoi on trouve dans La logique sans peine des syllogismes farfelus à importer tels quels au Pays des merveilles.

Wonder

Philippe Jaworski rappelle que le wonder de Wonderland signifie « se demander, s’étonner, admirer, s’émerveiller, douter, s’interroger », tout cela à la fois. La polysémie rend la traduction périlleuse, elle la rend aussi possible ; elle nous propose un troisième terme entre sens et non-sens ; elle est le terrain de jeu de la littérature. Et surtout, elle fait d’Alice au pays des merveilles le contraire d’une littérature édifiante : Alice n’instruit pas, ne montre pas le bon chemin, ne dénonce pas le mal, n’est ni allégorique ni pédagogique et ne soigne de rien, rassemblant ainsi toutes les conditions pour devenir une œuvre d’art immortelle.

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