Peuple, populisme et pouvoir du peuple

Voici deux mises en perspective historique du populisme qui se complètent : celle de Gérard Noiriel, qui pratique ce qu’il nomme la « socio-histoire », et celle de Marc Lazar, historien et sociologue. Les outils conjugués des deux disciplines permettent d’analyser les phénomènes populistes avec finesse selon deux approches différentes.

Gérard Noiriel | Le peuple français. Histoire et polémiques. Tallandier, 300 p., 21,90 €
Marc Lazar | Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle. Gallimard, 308 p, 22,50 €

Gérard Noiriel a pratiqué et théorisé sa méthode socio-historique depuis une trentaine d’années (voir son Introduction à la socio-histoire, La Découverte, 2008). Cette méthode privilégie la recherche du poids du passé sur le présent et l’étude des relations à distance entre les individus (domination sociale, solidarité sociale, rôle des moyens d’action et de communication à distance). Elle conduit à remettre en cause la réalité des entités présentées comme autant de données.

Ici, le titre, « Le peuple français », est contredit dès l’introduction, dans laquelle l’auteur exprime son intention de « déconstruire cette entité collective pour retrouver les individus, en chair et en os, qui en font partie ». D’entrée de jeu, il enfonce un coin dans ce qui constitue le cœur de l’idéologie simpliste des populistes, « celle qui considère que la société se divise en deux camps homogènes et antagonistes, le peuple « pur » et l’élite « corrompue », et qui affirme que la politique devrait être l’expression de la volonté générale du peuple », comme le souligne le politologue néerlandais Cas Mudde, coauteur d’une Brève introduction au populisme (L’Aube, 2018) citée par Marc Lazar.

Tout l’essai de Gérard Noiriel déconstruit, en dix chapitres, « des arguments que les populistes mobilisent aujourd’hui pour remettre en cause les acquis de nos démocraties ». Sa cible est clairement les « populismes réactionnaires » déclinistes. On y retrouve bien sûr des thèmes approfondis depuis longtemps par l’auteur, tels que l’immigration, les préjugés racistes, les séquelles de la colonisation, mais aussi d’autres comme la remise en cause de l’État de droit par « la volonté du peuple souverain ».

Deux arguments interrogent : Noiriel insiste sur la réalité aujourd’hui en France d’« une société pacifiée », le peuple français ayant « la chance de vivre aujourd’hui dans un monde qui n’a jamais été aussi pacifique » où même l’extrême droite « ne s’attaque plus frontalement à la République » et où l’insécurité intérieure, la criminalité, est en recul, contrairement aux arguments assénés sans cesse par le populisme sécuritaire. Certes, mais il faut s’interroger sur les raisons qui font que les arguments sécuritaires portent.

Par ailleurs, Gérard Noiriel tend à penser – et sa conclusion le met en relief – que l’information en continu et les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans la poussée des « populistes réactionnaires » : « s’ils veulent vraiment comprendre pourquoi les populistes réactionnaires mobilisent aujourd’hui avec succès la démocratie contre elle-même, les chercheurs en sciences sociales doivent mettre au jour la nouvelle « grammaire » qu’impose la communication numérique ». Ajoutons que chaque chapitre, rédigé comme un prolongement de la chronique radiophonique tenue par l’auteur (« Le pourquoi du comment » sur France Culture), a sa propre cohérence, remontant souvent loin dans le temps pour éclairer le présent.

« Scène de propagande boulangiste », Jean-Eugène Buland (1889) © CC0/WikiCommons

L’ouvrage de Marc Lazar adopte une tout autre approche, plus classique. Très dense, écrit serré, il s’applique d’abord, dans un préambule, à définir le populisme, dans son unité mais aussi dans sa diversité. Le titre, « Pour l’amour du peuple », a quelque chose d’ironique mais résume bien le discours que l’on retrouve chez tous les populistes, qui n’ont que l’exaltation du peuple à la bouche, le peuple qui, contrairement aux élites, a du bon sens, est uni dans son rejet des élites de tous ordres, politique d’abord, mais aussi économique, médiatique, culturel, voire scientifique. Il replace aussi les populismes dans l’histoire en les confrontant au fascisme, au post-fascisme, à l’autoritarisme, au totalitarisme.

Marc Lazar, spécialiste de la politique italienne, sait de quoi il parle. Quant au populisme en France, il l’étudie en deux grandes parties : les « populismes d’antan » et les « néopopulismes contemporains ». Le point de départ est le boulangisme, dans les années 1880, qui est depuis longtemps considéré comme le moment de l’apparition dans notre pays de l’extrême droite révolutionnaire, annonciatrice du fascisme pour certains auteurs. Marc Lazar est plus nuancé, mais montre que ce phénomène politique est bien la première aventure du populisme en France à un moment cependant où la distinction entre populisme de droite et populisme de gauche n’est pas encore claire. Mais il marque la naissance, pour longtemps, d’un populisme nationaliste organisé autour d’un leader.

Les années 1930 marquent une nouvelle résurgence de ce type de populisme avec les ligues d’extrême droite mais aussi le Parti populaire français de l’ex-communiste Jacques Doriot sans oublier le populisme de Vichy. Le boulangisme comme les ligues des années trente surgissent dans des moments de crise économique et sociale et de fragilité de la Troisième République. Plus proche de nous est la poussée du poujadisme des années 1950, au point que longtemps poujadisme et populisme ont longtemps été presque synonymes. Mais, de même que son successeur Gérard Nicoud avec son CIDUNATI, Robert Poujade est resté avant tout le représentant d’un « peuple français » limité aux petits propriétaires.

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Quant aux néopopulismes contemporains, Marc Lazar décortique bien sûr l’essor du national-populisme du Front national puis du Rassemblement national. Et à propos des Gilets jaunes, mouvement populaire de petites classes moyennes, sans leader et à l’idéologie faible qui se réunit autour du rejet du président Macron et de la revendication d’une démocratie directe, à travers le référendum d’initiative citoyenne (RIC), l’auteur parle de « populisme sociétal », ni de droite ni de gauche. Mais la différence majeure avec le livre de Gérard Noiriel, c’est que l’auteur traque le populisme aussi bien à gauche qu’à droite.

Lazar n’hésite pas à consacrer une quinzaine de pages au « populisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon ». Ce qui nous vaut des pages intéressantes sur les inspirations du leader, puisée en particulier en Amérique latine. Son programme contient des mesures traditionnelles de la gauche communiste française, y compris dans ses dimensions anti-européennes et anti-américaines ; mais son glissement de la gauche traditionnelle au populisme est clairement exprimé : « Autrefois, on attribuait la mission émancipatrice à une seule classe sociale, le prolétariat. La société a tellement changé. Il y a un peuple qui représente 99 % de tous. La nouvelle confrontation s’articule entre le peuple et l’oligarchie des milliardaires. Et la caste [politique] bien sûr » (entretien dans Marianne, 19/06/2017).

L’originalité du livre de Marc Lazar est aussi de mentionner les « populismes intermittents » qui affleurent, souvent à l’occasion de campagnes électorales à  gauche, ou au sein du gaullisme et de la droite, Nicolas Sarkozy n’étant pas en reste. La conclusion est une bonne synthèse du livre, soulignant que le populisme « fait partie de la culture politique française » et resurgit lorsque des conditions qui lui sont favorables sont rassemblées : « un niveau extrême de désaffection envers les institutions et les responsables politiques, une détérioration prononcée de l’économe et des conditions de vie d’une large partie de la population, très souvent une révolte fiscale de certaines catégories professionnelles, un contexte international déstabilisant qui a des effets directs en France, enfin un profond trouble culturel et identitaire de la communauté nationale ».

Signalons, pour mettre l’accent sur une actualité internationale brûlante, la parution d’une étude de cas majeure, sous la forme d’un petit livre passionnant, qui se lit d’une traite, La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme d’Elisa Chelle (Odile Jacob, 2025).