Le temps et les étangs

Nager sa vie, qui a paru en anglais sous le titre plus poétique de Pondlife, appartient à la catégorie des livres merveilleux. Il parle de temps et d’étangs ; Al Alvarez y fait la chronique de ses baignades presque quotidiennes dans les fameux « ponds » de Hampstead Heath à Londres et, en parallèle, celle des atteintes d’un grand méchant âge qui, pour finir, eut raison de lui.

Al Alvarez | Nager sa vie. Journal d’un nageur. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Anatole Pons-Reumaux. Métailié, 272 p., 21 €

Deux sujets qui n’ont a priori rien pour « emballer » ; d’abord, parce qu’on peut fort bien ne pas s’intéresser à la nage et craindre l’ennui qui viendrait de la description d’une activité aussi répétitive ; ensuite, parce qu’on a rarement envie d’entendre parler de vieillesse et de décrépitude, thèmes littéraires et réalités de l’existence peu euphorisants. Mais Al Alvarez (1929-2019), qui en plus d’être nageur, grimpeur (Nourrir la bête, Métailié, 2021) et joueur de poker, était aussi poète et critique littéraire, balaye dans Nager sa vie toutes ces réticences grâce à la vitalité et l’humour avec lesquels il évoque les plaisirs et les malheurs de l’existence humaine.

Pour lui, l’une des joies de la vie, indissociable de la nage, est celle d’observer et d’aimer un lieu jour après jour : ici le Men’s Pond de Hampstead Heath (même si, pour des causes météorologiques, il fréquente parfois aussi l’étang mixte et l’étang réservé aux femmes). Au fil des saisons, à chaque entrée de son journal, il note les changements dans la température de l’eau et de l’air, la nature alentour, la présence et l’attitude des animaux et des baigneurs… Ainsi, le printemps arrive « pâle, prudent, précautionneux » ; l’hiver déploie un soleil si bas sur une eau si noire (entre 0 et 4°) que l’étang « ressemble à un décor de théâtre ». Mouettes, cygnes, canards, oies canadiennes, corneilles… le laissent, bon gré mal gré, empiéter sur leur espace et fournissent une compagnie enjouée ou dédaigneuse. Et bien sûr, il y a les humains : la foule indistincte des beaux jours, les habitués, les quelques fanatiques présents en tout temps, et les maîtres-nageurs, aimables seigneurs des lieux.

Al Alvarez, Nager sa   vie : journal d’un nageur
« Branch Hill Pond, Hampstead Heath », John Constable (1820) (détail) © CC0/WikiCommons

Avec ces derniers et deux ou trois indéfectibles, Alvarez forme une sorte de confrérie. De vrais potes ! Et ça converse sur le ponton, ça commente les performances de la matinée, ça se remémore les exploits du passé, aquatiques ou autres. Au fur et à mesure du livre, Alvarez, qui a 73 ans au début et 82 à la fin (et déjà, pour commencer, une « mauvaise cheville » qui lui joue des tours), se « déglingue ». Il enrage, il peste, en « vieux schnock infatué de [lui]-même… piégé par son corps », tandis qu’autour de lui se multiplient, lors de son bain quasi quotidien, les actes de sollicitude : on l’aide à descendre l’échelle, on le surveille du coin de l’œil pendant qu’il fait ses longueurs, on lui procure une bouée pour soutenir ses jambes affaiblies, on l’aide à reboutonner sa chemise après un bain glacial qui lui a engourdi les doigts… Une fois, alors qu’il est hospitalisé, ses camarades nageurs lui rendent visite, affectueux et hilares, lui apportant le plus beau des cadeaux : un bocal rempli de l’eau du Men’s Pond.

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Il nage ainsi avec une passion obstinée, et chaque entrée du journal est semblable à la coulée fluide avec laquelle il s’élance dans l’eau de l’étang. Comme tout nageur de plein air, il explique sa passion pour la « magie de l’eau fraiche » et de la nature alentour par les raisons habituelles, qu’il module à chaque fois : « la sensation de plénitude », « le plaisir », « l’eau [qui] rachète tout », « la remise d’aplomb », « la reprise de son corps », « la jeunesse retrouvée pour quelques instants », etc. Il aurait pu à ses remarques ajouter cette parole, que j’ai récemment entendue dans des circonstances de baignade à peu près semblables à celles d’Al Alvarez : « Nager, ça fait se sentir super humain ». (Soulignons : « super humain », pas « surhumain ».)

Les entrées du journal s’arrêtent en 2011, mais Alvarez, « à défaut d’avoir bon pied, bon œil », parvint encore quelque temps, grâce à toute « sa bande », à « se maintenir en vie et à nager ». Le livre se clôt sur une citation de Pancho Villa : « Ne me laissez pas mourir comme ça. Racontez-leur que j’ai dit quelque chose d’intelligent ». Qu’Al Alvarez repose en paix, avec Nager sa vie il n’a pas écrit seulement « quelque chose d’intelligent » et d’élégant mais de « super humain ».