En revanche

Fleurs de nuit, à travers l’histoire de deux cousines que la vie a fini par opposer, dresse un portrait sans aménité de la corruption, du patriarcat et des violences sexuelles au Ghana et aux États-Unis. Pour que se libère la parole.

Peace Adzo Medie | Fleurs de nuit. Trad. de l’anglais (Ghana) par Benoîte Dauvergne. L’Aube, 436 p., 22 €

Deuxième roman de son autrice, Fleurs de nuit a paru en 2023 en anglais sous le titre Nightbloom, ce qui ne manque pas d’interroger sur la parenté revendiquée avec le grand classique de Djuna Barnes, Nightwood. L’allusion n’est pas évidente, à moins de vouloir creuser la question de l’attirance lesbienne, qui demeure – disons-le d’emblée – entièrement implicite ici. Le roman raconte la vie de deux cousines et amies intimes, Akorfa et Selasi, de l’enfance à l’aube de la quarantaine, en cherchant à comprendre comment elles sont devenues des « silhouettes » l’une pour l’autre ; il est constitué d’un diptyque de 400 pages, suivi d’une sorte de bref épilogue d’une trentaine de pages. À l’exception des chapitres racontant les études et l’entrée dans la vie active d’Akorfa aux États-Unis, l’action se déroule à Ho et à Accra, au Ghana.

La première partie est racontée par Akorfa, la deuxième par Selasi, et l’épilogue est probablement imputable à un narrateur omniscient, même si l’autrice est assez habile pour que cet épilogue n’éclaircisse pas tous les aspects de l’histoire. Le dispositif narratif est astucieux : en effet, il révèle la façon dont les deux personnages présentent l’histoire en déformant les faits pour se donner le meilleur rôle.

Comme dans Rashomon, le célèbre film de Kurosawa dont le titre sert à désigner en narratologie le fait de voir les mêmes faits sous plusieurs points de vue (« effet Rashomon »), les six chapitres narrés par Selasi racontent, en grande partie, la même histoire que les huit chapitres d’Akorfa. La même histoire, et donc, pas du tout la même histoire. Par exemple, quand Akorfa raconte la dispute entre Selasi et Lucy, le récit ne dépasse pas la demi-page : Lucy est présentée comme une femme pleine de compassion, ce qui confirme le point de vue d’Akorfa, qui trouve injustifiable l’attitude de Selasi. En revanche – et pour une fois, on peut employer cette locution, en revanche, dans son sens littéral plein et entier –, le récit de Selasi insiste sur le fait qu’Akorfa reste assise en évitant de participer à la dispute, et s’étend sur deux bonnes pages, avec des dialogues précis entre les trois personnages impliqués, Lucy, Selasi et Yao. Ce second récit permet de comprendre pourquoi Selasi a vécu l’ensemble de la situation comme un véritable traumatisme. Ce choix narratif renforce l’idée que les apparences peuvent être trompeuses, d’autant plus quand les secrets de famille sont de la partie.

Une œuvre de l’artiste ghanéen El Anatsui (Brooklyn Museum) © CC BY 2.0/Pierluigi Miraglia/Flickr

On est donc confronté à l’impossibilité de faire confiance aux deux narratrices, même si l’épilogue, en mettant en avant les silences et les mensonges de Lucy, la mère d’Akorfa, semble plutôt donner raison à Selasi. Une rapide confrontation entre l’incipit et la dernière phrase invite à envisager un glissement du point de vue de la mère d’Akorfa, Lucy (« Déjà, ma mère savait qu’en grandissant, ma cousine briserait tout ce qu’elle toucherait, même les personnes qui l’aimaient », troisième phrase du roman) vers l’impératif ressenti par Selasi d’écouter, et même – d’ailleurs – d’entendre sa mère, morte un quart de siècle plus tôt en la laissant orpheline : « Tout ce qu’elle entendait, c’était sa mère. » En ce sens, l’épilogue suggère de prêter attention au passé, d’accepter de vivre avec les spectres, ou les esprits.

L’histoire elle-même aide à comprendre, à l’aide de la confrontation de savoirs et de points de vue conflictuels, que Lucy est surtout victime de son obsession à l’endroit de la famille de son mari en raison d’un traumatisme familial, et que, dans l’ensemble, ce sont les hommes, notamment l’oncle Michael, qui « brisent tout ce qu’ils touchent ». Les mères et les tantes sont aussi les victimes, et parfois les complices, d’un système hétéropatriarcal dénoncé ici jusque dans sa dimension incestuelle. En effet, Fleurs de nuit met en scène les effets désastreux, à long terme, du patriarcat et des manigances familiales pour ne jamais demander des comptes aux hommes : les violences subies par la grand-mère maternelle d’Akorfa ont eu lieu longtemps avant le début du roman, et pourtant elles expliquent – tout autant que le double viol subi par les deux protagonistes à l’adolescence – une grande partie de la défiance et des névroses qui s’installent entre deux cousines qui ne demandaient rien d’autre que de rester les meilleures amies du monde.

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Même si les « secrets de famille » sont le mécanisme narratif principal qui permet au roman de Medie d’échapper à l’essai ou au roman à thèse, la critique porte bien sur un système global. Ainsi, dans le chapitre 14, le récit montre bien comment les partis politiques et l’Église sont des institutions patriarcales qui protègent les violeurs et les pédocriminels. Medie ne se montre d’ailleurs pas d’un optimisme béat : si le ministre réputé pour ses viols répétés de collégiennes finit par « plonger », c’est en raison d’une vidéo devenue virale dans laquelle il traite le président d’imbécile ; d’autre part, Akorfa ne trouve pas d’autre manière de placer son violeur face à sa culpabilité qu’en se livrant à un acte de vengeance personnelle.

C’est en ce sens qu’on ne peut qu’être surpris de la quatrième de couverture. Si l’on comprend aisément que la crainte de trop en dire (ou du divulgâchage) impose des formules vagues comme « une enfance ghanéenne heureuse, jusqu’à ce que tout bascule » ou « les choses qu’on tait et qui  nous rongent », il est quand même étrange que le socle de tout le récit, à savoir les violences sexuelles et sexistes, ne fasse pas l’objet d’une allusion plus claire : a-t-on encore peur, en 2025, de manquer des ventes en précisant qu’un texte est porté par une énonciation clairement féministe ? Plus gênante encore, la phrase passe-partout qui fleure l’exotisme colonial de pacotille et qui n’a pas de rapport avec le roman : « [Le roman] nous raconte enfin la vie dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, et ainsi nous invite au voyage. » Pour les personnes que ce genre de formule fait fuir, n’en tenez pas compte.

Celles et ceux qui ont lu Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, ou les romans des Ghanéennes Yaa Gyasi ou Taiye Selasi, se trouvent en territoire connu, du moins en partie : en effet, ce qui donne à ce roman parfois un peu long la tension nécessaire, c’est le conflit de points de vue entre les Ghanéens restés « au pays » et ceux de la diaspora, et les non-dits liés à cette différence de perspective. À cet égard, ce sont les romans d’Amma Darko – pour la plupart non traduits en français – qui semblent servir de modèle principal à Peace Adzo Medie, même si cette dernière est aussi influencée par les codes plus académiques du creative writing à l’américaine : le dialogue entre les textes et entre les générations (Darko est née en 1958, Medie en 1981) témoigne lui-même, comme l’intrigue de Fleurs de nuit, de cette tension entre les codes culturels et économiques du Ghana et ceux de l’Occident (dans le cas de Medie, il s’agit surtout des États-Unis). L’oscillation identitaire liée à ces identités migrantes s’exprime aussi dans un personnage secondaire tout à fait attachant, Ayorkor, qui, d’après Akorfa, a toujours vécu aux États-Unis mais cherche à s’identifier autant que possible aux origines ghanéennes de son père. Il serait réducteur, et même erroné, de voir dans la rupture douloureuse entre les deux cousines Selasi et Akorfa une forme d’allégorisation de ce fossé grandissant entre diaspora et « pays », mais ce qui est indubitable, c’est que Medie inscrit son œuvre au cœur de ces failles.