Augmenter la réalité

L’artiste plasticienne Stéphanie Solinas a exploré dans des œuvres antérieures l’Islande et l’Italie. Dans son livre L’Être plus, elle fait le voyage dans ce qu’on appelle le grand Ouest américain, qui continue de fasciner, autant par le caractère grandiose des paysages que par l’importance de la Californie dans la contre-culture et une certaine propension à l’innovation. Le tout en laissant de la place au hasard, comme dans les jeux et les présages.

Stéphanie Solinas  | L’Être plus. Itinéraire pour Devenir soi-même . Seuil, coll. « Fiction & Cie », 234 p., 19,50 €

La narratrice, appelée simplement « elle » tout au long du récit, cherche à comprendre ce qui pousse l’humain à se dépasser et suit différentes pistes, des spiritualités amérindiennes à diverses formes de transhumanisme. Elle cite Cédric Villani et Wikipédia, mais aussi Platon et La Rochefoucauld, s’intéresse aux croyances comme aux sciences. On se souvient de Lady Bracknell, dans la pièce De l’importance d’être constant d’Oscar Wilde, se demandant ce qu’il pouvait y avoir dans l’air de cette partie du Hertfordshire pour que le taux de mariage y soit si élevé ; ici, tout se passe comme si la voyageuse se demandait ce qu’il y a dans l’air de cette partie des États-Unis pour que tant de mouvements y soient nés. Une cartomancienne livre la théorie de son professeur de macrobiotique : « la composition particulière du sol, ses sels minéraux, couplée au fait qu’il n’y a pas d’hiver rigoureux comme à l’Est, donne une énergie de croissance constante, à même d’être captée par les arbres, et par les humains également. Seulement, les choses qui poussent rapidement ont aussi tendance à mourir très vite, that’s nature, right? avait remarqué la cartomancienne. Mais, avant de disparaître, ce qui a été développé se déplace et peut s’ancrer ; le New Age et d’autres nouvelles idées sont d’abord nées sur la côte Ouest des États-Unis ».

Stéphanie Solinas, L’Être plus. Itinéraire pour Devenir soi-même
Californie © Jean-Luc Bertini

Cette région du monde est un haut lieu de la biodiversité et certains de ses arbres comptent parmi les plus anciens de la planète : séquoias, pins à crochets (« bristlecone pines »), dont un arbre plus de quatre fois millénaire appelé Mathusalem. Certains ici souhaitent retarder le vieillissement, qui en manipulant l’ADN, qui en tâchant de faire fusionner l’homme et la machine (transhumanisme) ; d’autres souhaitent créer les conditions d’une nouvelle vie possible après la mort grâce à la cryogénisation, technique qui a ses adeptes véritables alors qu’elle évoque la fiction dans tout ce qu’elle a de spéculatif, quelque part entre Star Wars (saga cinématographique de George Lucas), Le Transperceneige (bande dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, adaptée en film puis en série) et Frankissstein (roman de Jeanette Winterson). Il y a la Silicon Valley, les figures mythiques de l’informatique, ces hommes à la Steve Jobs qui passent du geek bidouillant des machines dans son garage (qualifié de « man cave » dans la culture populaire) à l’entrepreneur adulé, presque divinisé ; voir à ce titre le chapitre « Toucher Elon Musk ». Il y a ces sites du Nouveau-Mexique liés au projet Manhattan (Los Alamos), puis aux essais nucléaires (Trinity) et la célèbre Zone 51 dans le Nevada, dédiée à la recherche spatiale. Il y a le projet d’écosystème fermé Biosphère II, moins connu mais non moins fascinant, qui a vu le jour en Arizona dans les années 1990 et tourné court assez rapidement. 

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Ce qui ne veut pas dire que tout n’est que science et rationalité dans cette région du monde, qui abrite aussi une foule de casinos (ceux de Las Vegas en tête) et de nombreux exemples d’utopies plus ou moins éphémères, des communautés hippies au festival Burning Man. On prête à la ville de Senora (Arizona) une aura mystique créée par de supposés vortex spirituels et le désert de Sonora recèle des sites sacrés pour certains Amérindiens. La vallée de la Mort, l’endroit le plus chaud des États-Unis, a été ainsi baptisée à l’époque de la ruée vers l’or. La couleur de la couverture du livre évoque celle de ce métal fréquemment associé au soleil, ainsi que celle des roches orangées de la région et du ciel quand le soleil bas à l’horizon lui donne des couleurs de feu.

Aurore, aurum (nom latin de l’or), aura (la voyageuse se fait faire une photographie de son aura) : le livre fonctionne par association d’idées et réussit à donner de l’Amérique un portrait convaincant. Il y est question d’argent, de Dieu : faut-il s’étonner que, dans un pays où la divinité figure sur les billets de banque, il puisse exister des crypto-prophètes ? Le territoire et son exploration sont au cœur de l’ouvrage, avec des références au mythe de la frontière, au road-trip, mais aussi aux cartes géographiques réalisées à l’échelle du territoire, vouées à la disparition chez Jorge Luis Borges (De la rigueur scientifique) comme chez Lewis Carroll (Sylvie & Bruno Concluded), sans oublier le Rio Buenaventura, fleuve mythique à l’existence duquel ont voulu croire de nombreux Américains qui cherchaient une route commerciale vers le Pacifique, au point de le faire figurer sur des cartes jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Au sujet de la vallée de la Mort, la voyageuse écrit : « Là où les populations autochtones voyaient le futur, le monde occidental a vu la fin de la vie. » Les premiers habitants de cette partie du monde s’étaient acclimatés à ses réalités, alors que les chercheurs d’or venus dans la seconde moitié du XIXe siècle voyaient les zones arides et accidentées comme des obstacles [1]. On n’est pas loin de ce qu’écrivait Ursula K. Le Guin il y a une quarantaine d’années : pour certains peuples des Andes, on ne peut pas voir l’avenir, on ne peut que tenter de l’apercevoir en regardant par-dessus son épaule (voir La science-fiction et l’avenir de 1985, dans le volume Danser au bord du monde).

Stéphanie Solinas, L’Être plus. Itinéraire pour Devenir soi-même
Californie © Jean-Luc Bertini

Stéphanie Solinas ne propose pas des prédictions mais dresse plutôt un état des lieux. L’Ouest américain a pu inspirer des fictions spéculatives, comme dans le film Westworld (1973) et la série du même nom (2016-2022) où il est question à la fois d’intelligence artificielle et d’un parc à thème grandeur nature proposant aux visiteurs de vivre l’aventure de la conquête de l’Ouest, mais L’Être plus s’ancre dans les réalités et les rêves d’aujourd’hui, au début du XXIe siècle. Pour certaines des personnes interrogées, il s’agit littéralement de vendre du rêve. Quelqu’un comme Pierre Parlant marchait (et roulait) sur les traces d’un voyageur d’un autre âge, Aby Warburg, tandis que Stéphanie Solinas, sans se désintéresser du passé, questionne des hommes et des femmes d’aujourd’hui à la manière de Socrate et se concentre sur le devenir : qu’arrive-t-il maintenant ? 

L’autrice-plasiticienne s’est emparée du mythe du Rio Buenaventura pour créer un livre aux allures de carte mentale ou de jeu ; le lecteur averti aura remarqué en marge des mots-clés, dont certains, tels le Mat ou la Papesse, correspondent aux arcanes du tarot de Marseille. Un clin d’œil, peut-être, à l’artiste Niki de Saint Phalle, qui a créé un Jardin des Tarots grandeur nature (en Italie, pays d’origine de la cartomancienne précédemment mentionnée) et fini sa vie à La Jolla, en Californie ? La dernière page indique le lien entre le livre et une autre œuvre, plastique cette fois, de Stéphanie Solinas : Devenir soi-même. Cela sonne comme une quête spirituelle, mais aussi comme un slogan publicitaire, car l’humour n’est jamais très loin. « Il existe également une version performative et collective où chacun est libre de son itinéraire : le Rio Buenaventura. Jeu conçu pour sept joueurs, il est à L’Être plus ce que le tableau d’assemblage est à l’atlas : la reconstitution de la carte à partir du découpage en pages. Sur une table de roulette issue du casino Golden Gate de Las Vegas qu’elle a hybridée, l’artiste en dealer délivre aux participants, en fonction de leur parcours de jeu, les récits augmentés de ses recherches – les mots inscrits dans les marges de L’Être plus permettant de relier chaque histoire à une case spécifique du Rio Buenaventura» S’il y a un livre qu’on peut ouvrir au hasard en quête d’une pépite, c’est bien celui-ci. De Gilgamesh à Voyager, on y trouve toujours de quoi se sentir transporté, voire dépassé, qu’on soit allé ou non dans le grand Ouest américain. Ce n’est pas un livre où chercher des réponses, mais où (se) poser des questions. Du labyrinthe au voyage, il utilise à dessein les métaphores de la fiction, jamais très éloignée de la réalité. Le récit, on le voit, demeure l’un des meilleurs dispositifs de réalité augmentée.


[1] Sur ce sujet, on lira avec profit le début du livre Palo Alto : A History of California, Capitalism and the World de Malcolm Harris (Little, Brown and Company, 2023).