Un homme-lumière à Paris

Frédéric Bruly Bouabré (1923-2014) a été l’un des artistes majeurs du XXe siècle, non seulement en Côte d’Ivoire, son pays, mais encore dans toute l’Afrique de l’Ouest et au-delà. Plus de dix ans après le livre admirable de Philippe Bordas, L’invention de l’écriture (Fayard, 2010), dont on ne saurait trop recommander la lecture à qui voudra en savoir davantage sur cet artiste hors du commun, les éditions Syndicat-Empire et Faro publient un texte de Bruly, Paris la consciencieuse, Paris la guideuse du monde, qui est la relation de son voyage dans la capitale française, en mai 1989. L’artiste est alors invité à l’inauguration de l’exposition « Magiciens de la Terre », organisée par le Centre Pompidou, et qui présentait certaines de ses œuvres.


Frédéric Bruly Bouabré, Paris la consciencieuse, Paris la guideuse du monde. Préface de Jean-Hubert Martin. Empire/Faro, 368 p., 35 €


Si l’on pouvait présenter l’œuvre de Bruly en deux mots – œuvre irréductible pourtant, et qui fut aussi pionnière que singulière – on dirait qu’elle se situe à la croisée de l’écriture et du dessin. Ou, pour mieux dire, qu’elle est née de la conscience aiguë que dessiner et écrire sont un seul et même geste. Car c’est d’abord comme inventeur d’alphabet que Bruly a été découvert, dans les années 1950 : il avait alors dessiné un syllabaire de plus de 400 signes, destiné à la transcription de la langue bété, celle de son ethnie et l’une des plus parlées de Côte d’Ivoire.

Frédéric Bruly Bouabré : un homme-lumière à Paris

Frédéric Bruly Bouabré à Abidjan (1996) © André Magnin

Entré en contact avec Théodore Monod en raison de cette invention, Bruly est ensuite, pendant une quinzaine d’années, employé par l’IFAN (ex-Institut français d’Afrique noire) avant de rejoindre l’université de Côte d’Ivoire. Parallèlement, il collige maint document oral de la culture bété, qu’il enregistre au moyen de son syllabaire ; il compose lui-même d’innombrables contes et poèmes, dans sa langue maternelle et son alphabet aussi bien qu’en français ; enfin, il s’adonne au dessin, souvent sous forme de vignettes ou de cartons de dimensions réduites, vivement colorés et volontiers légendés. C’est surtout pour cette part graphique de son œuvre – mais à laquelle l’écriture participe de façon essentielle – que Frédéric Bruly Bouabré a été finalement reconnu dans le monde de l’art international, jusqu’à être collectionné et exposé, de Paris à New York ou Tokyo.

Disons-le d’emblée, ce livre est à l’image de l’homme, assurément inclassable. Les éditeurs ont en effet pris le parti de présenter non le seul texte de ce récit de voyage, mais le fac-similé du cahier sur lequel, de retour à Abidjan, Bruly a consigné le souvenir de son court séjour à Paris. Tout, jusqu’à la pagination de l’ouvrage, reproduit le manuscrit autographe, au naturel. À première vue, l’objet paraît relever du brouillon, ratures et fautes d’orthographe incluses. Pourtant, on s’aperçoit vite que la distinction du brouillon et du propre n’a plus cours ici, pas plus que n’est pertinente, chez Bruly, la frontière entre l’écriture et le dessin. Page après page, on suit les modulations de la graphie, systématiquement faite de capitales. Les lettres semblent s’agrandir au gré de l’émotion ; les empattements des T se compliquent ou se simplifient ; la boucle des C s’orne ou non de volutes ; les lignes penchent plus ou moins. L’usage des points d’exclamation et des guillemets est pour le moins luxuriant. On a pu parler d’« art brut » au sujet de Bruly, ce qui est assez contestable : du moins, le texte qui nous est donné à lire est un texte brut, c’est-à-dire surgi. Car brut ou naturel, cela ne veut pas du tout dire informe. Tout au contraire, c’est une écriture-dessin, au tracé souvent emphatique, comme le style de Bruly, mais surtout profondément joyeux. C’est une déclamation graphique, une épopée crayonnée dans un élan d’enthousiasme.

Le voyage de Bruly à Paris a quelque chose d’une aventure, d’une épreuve initiatique. Si son déroulement linéaire en rend prévisibles les différentes étapes (aéroport d’Abidjan, trajet en avion, arrivée à Roissy, etc.), le regard porté par le voyageur, en revanche, est chaque fois l’occasion d’un puissant étonnement, que le lecteur partage avec l’auteur. Cet émerveillement communicatif est d’autant plus paradoxal que les merveilles entrevues par Bruly sembleront banales aux lecteurs. Bruly avait d’abord envisagé d’intituler son cahier Un aveugle à Paris ; il s’est ravisé à juste titre, car jamais il ne cesse d’écarquiller les yeux. Il le souligne lui-même : « Mon observation en fut exhaustive ! », note-t-il à propos de l’aéroport d’Abidjan. Et plus loin : « Je jetai dans l’avion un “curieux regard d’observation” ».

Frédéric Bruly Bouabré : un homme-lumière à Paris

Fac-similé du texte de Frédéric Bruly-Bouabré © Syndicat-Empire / Faro

Cette attention se révèle féconde en épiphanies, et la langue du poète réalise parfois des trouvailles. Les sièges de l’avion deviennent des « célestes trônes » ; on n’entend plus, au décollage, que « le “sacré silence” que les occupants des célestes trônes s’imposaient » ; l’appareil lui-même est une « “maison volante” (en expression bété) ». Cette dernière précision donne à deviner un lien entre le dire métaphorique de Bruly et son propre bilinguisme. Le monde de la technique moderne est un lieu privilégié de ce doublage poétique, où les objets sont désignés à la fois par leur nom français et par la périphrase imagée que l’auteur invente : à l’hôtel, il entre ainsi « dans le “tuyau-cercueil” de l’ascenseur » ; dans l’escalator du Centre Pompidou, il apprend « l’art de “marcher” sur un “chemin marchant” » ; l’écouteur du téléphone est « la mystique oreille des hommes blancs ». Certains ricaneront peut-être de la gaucherie du « sous-développé » : aussi bien n’est-ce pas à eux qu’on s’adresse, mais à des humains qui verront comment un humain, dans une situation de nouveauté extrême et souvent de désarroi, a encore le recours du verbe pour surmonter sa gêne ou son angoisse.

En effet, l’odyssée de Bruly ne va pas sans danger, d’autant plus que l’homme n’est plus tout jeune. La grande capitale occidentale est une mer pleine d’embûches. La première nuit, l’auteur en fait l’expérience : « Quelle épouvante ! Oui ! Me trouvant “seul” dans ma chambre d’hôtel, je fus l’objet d’une peur subite ! » C’est qu’il a lu un jour « des livres décrivant des “assassinats” dans des “hôtels” ». Plus tard, au cours d’une virée en Picardie dont le but est d’aller récolter la bouse que nécessite l’œuvre d’une plasticienne sud-africaine (il y a des détails qui ne s’inventent pas), le poète est de nouveau inquiet : « Parmi les “bœufs”, il ne manque jamais de “furieux dragons ennemis séculaires” de “l’homme” ! Si Pierre est brutalement poignardé de “cornes”, que vais-je devenir sur l’heure ?! »

Le monde que parcourt le regard de Bruly n’est pas seulement poétique : il est tissé de merveilleux et de magie. Pourtant, si l’angoisse est à l’affût, des forces bienfaisantes veillent sur le voyageur, et d’abord ses hôtes français qu’il appelle toujours ses « frères » ou ses « fils ». Mais, plus encore, c’est l’art qui forme sa plus sûre sentinelle. Ainsi, le lit de l’hôtel se métaphorise en papeterie : « J’ouvris “l’enveloppe-lit” et moi “feuille-humaine-écrite”, je m’enfonçais dedans !! » L’image est lumineuse. De fait, l’aventure à Paris est pour Bruly l’œuvre de son « heureux destin », c’est-à-dire de son art du « dessin ». Il fait lui-même le jeu de mots. Le dessin est son destin, et sa divinité secourable.

Frédéric Bruly Bouabré : un homme-lumière à Paris

Fac-similé du texte de Frédéric Bruly-Bouabré © Syndicat-Empire / Faro

Le caractère poétique, épique et mystique (tout cela ne faisant qu’un) de son voyage ne rend pourtant pas Bruly aveugle aux questions politiques. Entrevoyant, le temps d’une inauguration, quelques figures du pouvoir français d’alors, il en fait le croquis : « des “perles dorées” en colliers et en anneaux couronnaient cette femme vraiment “royale” », où l’on aura reconnu Danielle Mitterrand. La déférence n’exclut pas l’humour. Bruly ne se départ jamais de sa lucidité. Devant l’abondance des victuailles exhibées à la cafétéria du Centre Pompidou, il évoque sa « condition sociale d’homme africain noir qu’une “odieuse pauvreté” fait “végéter” dans une “grotte ordurière”, à l’insu de notre “puissante et hypocrite humanité monstrueusement opulente” ». Il sait que ces quelques jours à Paris ne sont qu’une parenthèse : « Dans ma vie abidjanaise, je ne mangeais que deux maigres plats journaliers de riz saucés sans “viande” ».

Pleinement conscient des réalités économiques, le poète n’en reste pas moins un fervent de l’idéal, dont Paris est aussi pour lui le symbole, ce « Paris de la “grande liberté” et de la réelle égalité humaine ». Bruly rappelle que l’exposition qui l’accueille – et qui le fera connaître au monde – est organisée dans le cadre « des festivités décidées à l’honneur du “bicentenaire” de la Révolution française ! ». Son adhésion à ces valeurs des Lumières n’est pourtant pas de pure circonstance : des pages entières de son cahier sont consacrées à chanter, avec un lyrisme vibrant, « la véritable fraternité humaine qui fait “fi” des prestiges qu’on accorde aux “différentes couleurs” de la “peau” ». Le poète, qui se définit lui-même comme « un vieux noir violâtre », tient pour avéré que « la bonté est “incolore” ! ». Pour lui, qui dans sa jeunesse écoutait à Dakar les conférences de Cheikh Anta Diop, la plus fière africanité et un certain universalisme à la française, loin de se combattre, se complètent bien plutôt et se confortent mutuellement. Tandis qu’on lui montre les Champs-Élysées, Bruly se souvient « des dieux-pharaons africains dont les Bétés sont issus ». Mais, « malgré “l’odieux conflit” des “races” ou “couleurs” de “peaux humaines” », il demeure étranger à tout ressentiment comme à toute vindicte, et il ne craint pas d’en appeler à « la sublime bonté d’amour de cœur et d’esprit qui fait négliger la teinture de la peau humaine ! ».

Naïf en politique, Frédéric Bruly Bouabré, comme on a pu le dire de son art ? Ce serait lui faire injure : sa parole, issue d’une vieille tradition et d’un long cheminement propre, n’a rien d’irréfléchi. Ni artiste brut, ni artiste naïf, le poète-dessinateur est un artiste et un homme complet, parce que simultanément un et pluriel. Son invention de l’écriture bété n’entre pas en conflit avec son « trop grand amour de la langue française ». Son africanisme est un humanisme. Pleinement poète et pleinement artiste, il est encore un sage africain dont la pensée reste à découvrir et à divulguer. Mais, comme son art, sa philosophie est une joie et une lumière, ce qui risque bien de la rendre intolérable à notre époque cavernicole. Au moment d’embarquer pour le vol de retour, Bruly médite : « Et ici aussi, je pose ma “question aimée” de savoir : “Qui n’est pas qui ?! Et qui est qui ?!” ». Il faut un génie lumineux et profond pour poser cette question.

Frédéric Bruly Bouabré : un homme-lumière à Paris

Fac-similé du texte de Frédéric Bruly-Bouabré © Syndicat-Empire / Faro

À plusieurs reprises, Bruly expose les principes de sa pensée, qui tient à la fois de la sagesse ancestrale et de l’allégorie cosmogonique. Le premier axiome en est : « Tous les astres sont des “êtres vivants” !! » Si le propos est teinté d’animisme, c’est d’un animisme universaliste où se mêlent les accents d’un universalisme chrétien et, simplement, « humain ». Pour Bruly, « tous les êtres vivants s’entre-marient et s’entre-engendrent », et de là s’ensuit que la Terre, « être vivant » elle aussi, est « la mère commune » de ce qu’il nomme « la grande humanité ». Dès lors, le poète-philosophe se voit lucidement tel qu’il est, « le parent de chaque membre de la grande humanité ! ». Au terme d’une démonstration logique rigoureuse, il arrive à cette conclusion : « Je proclame que toute personne qui “mange” tous les “aliments colorés” de “7 couleurs” doit raisonnablement avouer la “multicoloration” de sa “propre nature” !!!! »

Prophète de la « multicoloration » – qui n’est ni le multiculturalisme ni le métissage, étant située sur un plan plus fondamentalement anthropologique –, Frédéric Bruly Bouabré nous engage, dans des termes qui sont ceux de l’artiste et non de l’idéologue, à transcender la monochromie identitaire et à nous initier à l’essence prismatique de la « grande humanité » : son unité qui se manifeste, paradoxalement, comme un continuum de nuances distinctes. Et, de même que la lumière porte en elle toutes les couleurs, il nous invite à devenir, comme lui, des hommes-lumières.